Boubacar Joseph Ndiaye, la voix qui refusait l’oubli

– par Rodolf Etienne

Il avait connu la guerre, traversé les violences du XXe siècle et servi dans l’armée française avant de consacrer l’essentiel de son existence à une autre bataille : celle de la mémoire.

Boubacar Joseph Ndiaye (1922-2009), conservateur de la Maison des Esclaves de Gorée, au Sénégal, est devenu l’une des grandes figures de la transmission de l’histoire de la traite atlantique.

Son éloquence, son engagement et les débats suscités par son récit interrogent aujourd’hui encore notre manière d’écrire, de comprendre et de transmettre le passé.

Un homme face à l’océan

Il se tenait là, dans la cour de cette demeure aux murs ocre, face à des visiteurs venus de tous les continents. Sa silhouette mince, son visage marqué par les années, sa voix grave et ses gestes mesurés composaient une présence immédiatement reconnaissable. Lorsqu’il évoquait les hommes, les femmes et les enfants déportés depuis les côtes africaines, Boubacar Joseph Ndiaye ne se contentait pas de raconter une histoire. Il entendait empêcher le silence de la recouvrir. 

Pendant des décennies, dans la Maison des Esclaves de Gorée, petite île située au large de Dakar, il développa un récit saisissant de la traite atlantique. Il parlait des captures, des séparations familiales, de la déshumanisation des captifs, des traversées océaniques et de la violence des systèmes esclavagistes. Au terme de la visite, la célèbre porte ouverte sur l’Atlantique prenait une dimension particulière : elle figurait l’arrachement à une terre, à une langue, à une existence.

Pour des milliers de descendants d’Africains réduits en esclavage, venus des Antilles, des États-Unis, du Brésil ou d’ailleurs, Gorée devint un lieu de recueillement et de confrontation avec une histoire familiale souvent fragmentée. Il faut pourtant distinguer deux dimensions de cette aventure humaine. Il y a l’homme, son engagement exceptionnel pour la mémoire des victimes et son influence internationale. Il y a aussi le récit historique, dont certains éléments, notamment le rôle exact de cette maison et les chiffres avancés pour Gorée, ont été sérieusement contestés par les chercheurs. Ces deux dimensions doivent être examinées ensemble pour comprendre pleinement la place de Boubacar Joseph Ndiaye dans notre histoire commune.

De Rufisque aux champs de bataille européens

Boubacar Joseph Ndiaye naît le 15 octobre 1922 à Rufisque, près de Dakar, dans une famille originaire de Gorée. Son enfance se déroule dans un Sénégal encore placé sous administration coloniale française. Après des études primaires à Gorée, il fréquente l’École professionnelle Pinet-Laprade de Dakar, puis exerce le métier de compositeur-typographe. Cette première activité n’est pas anodine dans son parcours. Le jeune homme appartient à une génération pour laquelle l’écrit, l’instruction et la circulation des connaissances prennent une importance grandissante, alors que les inégalités du système colonial demeurent considérables. Rien ne permet cependant d’affirmer que son métier de typographe annonçait déjà sa future vocation de passeur de mémoire.

En 1943, il est incorporé dans l’armée française. Il participe à la Seconde Guerre mondiale, notamment aux campagnes militaires conduites par les forces françaises engagées dans la libération de l’Europe. Il appartient à cette génération de combattants africains dont la contribution à la victoire alliée a longtemps occupé une place insuffisante dans les récits nationaux européens. Après la guerre, il poursuit son parcours militaire en Extrême-Orient. Entre 1947 et 1950, il sert notamment comme sous-officier parachutiste durant la guerre d’Indochine. Son itinéraire personnel traverse ainsi plusieurs des grands conflits liés aux transformations de l’ordre colonial au XXe siècle. Cette expérience donne à sa biographie une épaisseur singulière. Avant de devenir l’un des porte-parole les plus connus de la mémoire africaine de l’esclavage, Ndiaye avait lui-même participé aux guerres d’une puissance coloniale. Son existence se situe au croisement des contradictions de cette époque : des soldats africains combattant sous un drapeau européen, une Afrique engagée dans les mouvements d’émancipation et des sociétés qui commencent à réclamer une autre lecture de leur histoire.

Gorée, le commencement d’une autre vie

Lorsque le Sénégal devient indépendant en 1960, sous la présidence de Léopold Sédar Senghor, une nouvelle réflexion s’engage sur la place de l’histoire africaine dans la construction nationale. Gorée possède alors un patrimoine architectural exceptionnel, façonné par plusieurs siècles de présence européenne, de commerce, d’esclavage et de rivalités impériales. Ses maisons, ses fortifications et ses espaces portuaires témoignent des rapports complexes entre les sociétés de Sénégambie et les puissances atlantiques. La maison qui deviendra mondialement célèbre est acquise par les autorités publiques en 1958. Boubacar Joseph Ndiaye en devient le premier conservateur au début des années 1960, généralement à partir de 1962, même si certaines notices retiennent 1964 pour le début de son exercice effectif.

Il ne possède pas le parcours universitaire classique d’un historien ni la formation spécialisée d’un conservateur de musée. Il apporte autre chose : une détermination remarquable, une capacité de mobilisation et une puissance oratoire qui vont profondément marquer le devenir du lieu. À une époque où l’histoire de la traite atlantique demeure peu présente dans de nombreux espaces publics, Ndiaye cherche à donner une visibilité internationale à ce passé. Son travail se développe dans un Sénégal où la politique culturelle de Senghor, la valorisation des arts africains et la réflexion sur la Négritude participent à une réappropriation du patrimoine. Le premier Festival mondial des arts nègres, organisé à Dakar en 1966, contribue à renforcer l’attention internationale portée au pays. Gorée bénéficie progressivement de cette dynamique. L’action de Ndiaye devient inséparable de cette transformation : la Maison des Esclaves ne sera plus seulement un édifice ancien. Elle deviendra un monument mondialement reconnu de la mémoire de l’esclavage.

Une parole qui traversait les frontières

Ceux qui ont connu les visites de Boubacar Joseph Ndiaye décrivent un homme capable de retenir longuement l’attention de son auditoire. Sa parole ne reposait pas uniquement sur la présentation d’objets ou de documents. Elle cherchait à provoquer une rencontre sensible avec les souffrances du passé. Les chaînes, les espaces exigus, les murs épais et surtout la porte donnant sur l’océan devenaient les éléments d’une narration intensément dramatique. Cette démarche explique une grande partie de son rayonnement. Le visiteur n’était pas seulement invité à découvrir un bâtiment : il se trouvait placé devant une interrogation morale. Comment des sociétés avaient-elles pu organiser, durant plusieurs siècles, la capture, la vente et la déportation d’êtres humains à une telle échelle ?

Pour Ndiaye, l’objectif était de rendre cette histoire impossible à ignorer. Loin d’être réservé aux seuls descendants des victimes, son message s’adressait à l’ensemble de l’humanité. 

Le rayonnement international de Gorée s’affirme avec son inscription au patrimoine mondial de l’UNESCO en 1978. Les visites de personnalités telles que Nelson Mandela, le pape Jean-Paul II ou Bill Clinton renforcent encore cette reconnaissance. La venue du pape en 1992 et celle du président américain en 1998 contribuent notamment à installer durablement Gorée dans la géographie mondiale des lieux de mémoire. Ndiaye devient alors bien davantage qu’un responsable de musée. Il incarne, aux yeux de nombreux visiteurs, une exigence de reconnaissance historique et de dignité.

La Maison des Esclaves – ce que les historiens ont établi

La puissance du récit de Boubacar Joseph Ndiaye a cependant suscité une controverse importante, qu’il serait historiquement imprudent d’ignorer. Durant ses visites, il présentait la Maison des Esclaves comme l’un des principaux lieux de concentration et d’embarquement des captifs africains. Il évoquait des millions de personnes ayant quitté Gorée pour les Amériques. Or les recherches fondées sur les archives maritimes, les sources coloniales, l’histoire architecturale et l’archéologie ont profondément remis en question cette représentation. Dans un article publié en 2022 dans l’African Studies Review, l’historien Cheikh Sene revient sur ces débats et sur la manière dont la Maison des Esclaves est devenue un lieu de mémoire international. Ses travaux montrent notamment que la place de Gorée dans l’ensemble des circuits de la traite atlantique fut beaucoup plus limitée que ne le suggérait le récit de Ndiaye.

La maison elle-même, également connue sous le nom de Maison Pépin, fut édifiée à la fin du XVIIIe siècle, dans un contexte commercial où les familles de négociants et les signares occupaient une place importante. Les recherches divergent sur certaines utilisations de ses espaces, mais ne permettent pas d’établir que le bâtiment a fonctionné comme le grand centre d’embarquement décrit dans le récit traditionnel. Quant à la porte du voyage sans retour, elle conserve une force symbolique considérable, mais son utilisation exacte comme passage d’embarquement des captifs depuis cette maison n’est pas démontrée. La controverse prend publiquement de l’ampleur en décembre 1996, après une enquête du journaliste Emmanuel de Roux dans Le Monde. Elle suscite des réactions très vives au Sénégal et conduit à l’organisation d’un colloque scientifique à Gorée en 1997.

Il importe d’être précis : la réévaluation du rôle de Gorée ne remet absolument pas en cause la réalité de la traite atlantique, son ampleur ni la responsabilité des systèmes esclavagistes. Elle porte sur la fonction d’un lieu particulier, sa documentation historique et les modalités de sa représentation.

La base scientifique SlaveVoyages estime qu’environ 12,5 millions d’Africains furent embarqués de force sur les navires de la traite transatlantique entre le XVIe et le XIXe siècle, et qu’environ 10,7 millions survécurent à la traversée. Ces chiffres concernent l’ensemble des régions africaines impliquées dans ce commerce, et non la seule île de Gorée. Cette distinction est essentielle. La reconnaissance d’une tragédie historique n’autorise pas à attribuer à un port des déportations qui eurent lieu ailleurs. La mémoire ne perd pas sa force lorsqu’elle s’appuie sur des données vérifiables. Elle y gagne une profondeur supplémentaire.

Entre histoire et mémoire – la véritable portée de son engagement

La singularité de Boubacar Joseph Ndiaye apparaît peut-être précisément dans cette tension entre le récit mémoriel et la recherche historique.

Il ne fut pas un historien universitaire au sens classique. Il fut d’abord un passeur de mémoire, convaincu que la transmission de l’histoire de l’esclavage constituait une responsabilité morale.

Cette différence est fondamentale. L’historien recherche, confronte les sources, établit les faits et reconnaît les incertitudes. Le passeur de mémoire cherche à transmettre une expérience collective, une blessure historique et parfois une exigence de justice. Les deux démarches peuvent se compléter, mais elles ne se confondent pas.

Le problème apparaît lorsque l’émotion remplace la preuve ou lorsque la fidélité à un récit devient un obstacle à son examen critique.

L’œuvre de Ndiaye nous oblige donc à réfléchir à une question plus large : comment transmettre une histoire douloureuse sans la simplifier, et comment exercer l’esprit critique sans affaiblir la mémoire des victimes ?

Une réponse consiste à faire dialoguer les disciplines. L’histoire permet de documenter les itinéraires, les acteurs économiques, les institutions et les responsabilités. L’archéologie éclaire les usages des lieux. L’anthropologie étudie la formation des mémoires collectives. La littérature et les arts rendent sensibles des expériences dont les archives ne livrent souvent que des fragments.

C’est à ce croisement que l’héritage de Ndiaye conserve toute sa fécondité.

De Gorée à la Martinique, l’océan des mémoires

Pour la Martinique, l’histoire de Boubacar Joseph Ndiaye possède une résonance particulière.

La société martiniquaise s’est construite au croisement des peuples autochtones, de la colonisation européenne, de la traite atlantique, de l’esclavage et des migrations ultérieures. La déportation forcée de populations africaines a profondément façonné sa démographie, ses cultures, ses rapports sociaux et son histoire politique.

Il ne serait pourtant pas rigoureux d’affirmer que tous les ancêtres africains des Martiniquais seraient passés par Gorée. Les départs vers la Caraïbe provenaient de multiples régions de la côte africaine. Les routes et les ports d’embarquement ont varié considérablement selon les périodes et les réseaux commerciaux.

Gorée n’est donc pas le point de départ unique de notre histoire africaine. Elle en est devenu l’un des symboles.

Cette distinction permet de mieux saisir la relation entre les mémoires africaines et caribéennes. L’Atlantique n’a pas seulement séparé des populations. Il a aussi produit de nouveaux espaces culturels, des formes de résistance, des langues, des croyances et des expressions artistiques.

De part et d’autre de l’océan, le souvenir de la traite et de l’esclavage s’est construit dans des contextes différents. En Afrique, il peut évoquer les captures, les déplacements, les destructions sociales et les responsabilités multiples des acteurs historiques. Dans la Caraïbe, il se prolonge notamment à travers l’expérience de la plantation, la résistance des esclavisés, l’émancipation et la constitution de sociétés créoles.

Les deux histoires ne se superposent pas. Elles sont néanmoins profondément liées.

Cette relation invite à relire l’œuvre d’Aimé Césaire, notamment sa dénonciation des violences coloniales, et celle de Frantz Fanon, dont la réflexion interroge les conséquences durables de la domination et les conditions de l’émancipation.

Il ne s’agit pas d’attribuer à Ndiaye une filiation intellectuelle précise avec ces auteurs, mais de reconnaître que leurs démarches participent, par des voies différentes, à une réévaluation de la place des peuples colonisés et de leurs descendants dans l’écriture de l’histoire.

Transmettre aux enfants, plutôt que laisser mourir les récits

L’engagement de Ndiaye trouve également une expression dans son travail éditorial.

Il publie notamment une brochure consacrée à la Maison des Esclaves de Gorée, dont une édition est répertoriée en 1986, puis un ouvrage destiné aux jeunes générations : Il fut un jour à Gorée : l’esclavage raconté à nos enfants, publié en 2006 aux éditions Michel Lafon, avec des illustrations de Serge Diantantu et une préface de Kōichirō Matsuura, alors directeur général de l’UNESCO.

Ce livre traduit une conviction centrale de son action : le passé ne doit pas rester enfermé dans les institutions savantes. Il doit être accessible aux enfants, aux familles, aux enseignants et aux citoyens.

La transmission suppose cependant aujourd’hui une exigence supplémentaire : apprendre aux jeunes lecteurs à distinguer un témoignage, une représentation symbolique, une hypothèse et un fait historiquement documenté.

Cette démarche apparaît particulièrement importante dans des sociétés comme la Martinique, où l’histoire de l’esclavage touche directement à la construction des identités, à la question des origines et à la mémoire collective.

L’héritage de Ndiaye pourrait ainsi servir de point de départ à des projets pédagogiques reliant Gorée aux autres lieux de mémoire de l’Atlantique : Ouidah, Elmina, Cape Coast, Nantes, Bordeaux, La Rochelle, la Martinique, la Guadeloupe, Haïti ou le Brésil.

Il ne s’agirait pas de fabriquer une géographie symbolique unique, mais de confronter les archives, de restituer les itinéraires documentés et d’ouvrir des dialogues entre les sociétés concernées.

La reconnaissance d’un homme

Au fil de son existence, Boubacar Joseph Ndiaye reçoit plusieurs distinctions. Son engagement militaire lui vaut notamment la Croix de guerre, tandis que son action patrimoniale est reconnue au Sénégal et à l’étranger.

En 2005, l’université Paris-VIII lui décerne un doctorat honoris causa, reconnaissance exceptionnelle du rôle joué par cet homme sans formation universitaire classique dans la sensibilisation internationale à la mémoire de l’esclavage.

L’année suivante, il est également honoré au Sénégal comme « trésor humain vivant », selon la présentation biographique de la Maison des Esclaves.

Ces distinctions témoignent de la place qu’il avait acquise dans l’espace public. Ses prises de parole, ses rencontres avec les visiteurs et son obstination à faire connaître Gorée avaient dépassé depuis longtemps les limites de son île.

Boubacar Joseph Ndiaye meurt le 6 février 2009 à Dakar, à l’âge de 86 ans.

Son décès ne met évidemment pas fin aux débats sur la Maison des Esclaves. Il marque plutôt la disparition d’une personnalité dont l’influence avait contribué à façonner durablement la mémoire publique de la traite atlantique.

Ce que Boubacar Joseph Ndiaye nous laisse

Plus d’un siècle après sa naissance, Boubacar Joseph Ndiaye demeure une figure incontournable pour comprendre la formation des lieux de mémoire africains.

Il a contribué à faire de Gorée un lieu où des femmes et des hommes venus d’horizons très différents pouvaient se confronter à une histoire que beaucoup connaissaient encore imparfaitement. Il a placé la parole au cœur de cette rencontre. Il a voulu que l’océan, les murs et les pierres ne soient plus seulement les vestiges silencieux d’un passé oublié.

Mais son héritage nous invite aussi à aller au-delà de son propre récit. Préserver la mémoire ne signifie pas soustraire les lieux à la recherche historique. La fidélité aux victimes exige au contraire une connaissance toujours plus précise des mécanismes de la traite, de ses acteurs, de ses itinéraires et des sociétés qui en portent les héritages.

La puissance de la Maison des Esclaves tient aujourd’hui à cette double nécessité : maintenir vivante une conscience collective et poursuivre sans relâche l’établissement des faits.

Le message le plus durable de Boubacar Joseph Ndiaye se trouve peut-être là. Il ne suffit pas de se souvenir. Il faut également chercher à comprendre, transmettre avec rigueur et rendre aux générations futures les moyens de penser librement leur histoire.

Car la mémoire n’est pas seulement ce que les vivants conservent des morts. Elle est aussi ce qu’ils décident de faire de leur héritage.

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