Catégorie : Arts Plastiques

Victor Anicet : La terre, le feu et la mémoire de la Martinique

La disparition de Victor Anicet, ce lundi 26 octobre 2026, prive la Martinique d’une figure majeure de sa création artistique.

Né en 1938 au Marigot, céramiste, peintre, sculpteur et cofondateur du groupe Fwomajé, il avait consacré son existence à retrouver les signes enfouis de l’histoire martiniquaise pour en faire une œuvre résolument contemporaine.

Des poteries amérindiennes aux vitraux de Saint-Pierre, des mémoires de l’esclavage aux couleurs de la Caraïbe, retour sur un parcours exceptionnel.

Un homme qui faisait parler la terre

Il y a des artistes dont on reconnaît immédiatement les formes, les couleurs, la manière. Et puis il y a ceux dont l’œuvre finit par devenir une façon de regarder le pays lui-même. Victor Anicet appartenait à cette seconde catégorie. Ses céramiques, ses peintures, ses assemblages et ses sculptures ne se limitaient pas à la recherche du beau. Ils proposaient une lecture de la Martinique, de ses blessures, de ses rencontres et de ses silences. Chez lui, la matière n’était jamais innocente. L’argile renvoyait aux premiers habitants de l’île, le bleu convoquait la mer, l’Afrique, les traversées et les souvenirs de l’enfance, tandis que les signes évoquaient les cultures disparues ou transformées, les traces de l’esclavage, les gestes populaires et les métissages de la société créole.  Lire Plus

Thierry Mathiasin – Quai des arachides (4)

  • Par Thierry Mathiasin

Avec Quai des arachides, Thierry Mathiasin, artiste peintre et poète guadeloupéen, nous entraîne,  dans un univers où la terre, la mer, l’exil et la mémoire se rencontrent.

Thierry Mathiasin ou la palette du multiple

À travers une écriture dense, imagée et profondément sensorielle, il fait surgir les paysages de la Caraïbe, les blessures de l’histoire coloniale et les échos du marronnage. Sa poésie explore les liens entre identité, déracinement, corps et liberté. Ce texte est extrait de Quai des Arachides, publié en décembre 1991 à l’École d’Art du Havre, sous la responsabilité de Francis Marshall, avec le soutien de la DRAC Haute-Normandie.

QUAI DES ARACHIDES. Thierry Mathiasin. Décembre 1991. École d’Art du Havre.  Responsable de publication : Francis Marshall. Avec le soutien de la DRAC Haute-Normandie.

Sans titre

Un révolutionnaire
Qui exhibait ses honneurs rétrogrades.
Un lâche engagé
Qui rabâchait sa bravoure réquisitionnée
Un messie qui en avait marre
Soldait ses stations.
Un don quichotte blême
Qui glorifiait ses déboires.
Un illustre mesquin
Qui instruisait ses chiens.
Une femme frigide
Qui maternait ses eunuques.
Un marin retraité
Qui pleurait dans son aquarium.  Lire Plus

Rembrandt ou la révolution du portrait

— Par Rodolf Étienne

Avant Rembrandt, le portrait affirme souvent une position sociale.

Avec lui, il devient aussi une interrogation sur l’existence humaine.
Le visage cesse d’être seulement une surface à reproduire : il devient un territoire à explorer.
La lumière révèle autant qu’elle dissimule, les regards suggèrent des pensées, les rides racontent le temps, et les imperfections acquièrent une dignité nouvelle. 

Lorsque Rembrandt Harmenszoon van Rijn naît à Leyde, le 15 juillet 1606, la peinture européenne possède déjà une longue tradition du portrait. Des artistes comme Titien, Holbein, Rubens ou Van Dyck ont porté cet art à un degré exceptionnel de maîtrise. Pourtant, en quelques décennies, le peintre néerlandais va contribuer à en transformer profondément les conventions.

Sa révolution ne réside pas dans l’invention du réalisme ni du clair-obscur. Elle tient plutôt à une manière singulière de réunir la ressemblance, la présence psychologique, le mouvement et la matérialité de la peinture.

Le portrait avant Rembrandt – représenter une fonction, affirmer un rang

Au début du XVIIe siècle, le portrait constitue un instrument essentiel de reconnaissance sociale. Princes, aristocrates, marchands, savants et dignitaires religieux commandent leur image afin de transmettre leur position, leur fortune ou leur autorité.

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Fernand Bibas : Photographe de l’histoire

  • par Rodolf Etienne

Pendant quarante-quatre ans, Fernand Bibas a photographié la Martinique pour la presse.

De Gaulle, Césaire, Senghor, Jean-Paul II, manifestations, élections, sport, spectacles, anonymes : son appareil a accompagné une société en mouvement.

Aujourd’hui, les Archives territoriales de Martinique exposent ces images. Ce qui fut hier de l’actualité est aujourd’hui devenu mémoire.

Il y a ceux que l’Histoire place devant l’objectif et ceux qui doivent être là, présent, au moment précis où elle passe. Depuis le 19 septembre 2026, les Archives territoriales de Martinique présentent en l’honneur de Fernand Bibas : « Dans le viseur de Fernand Bibas – 60 ans de vie martiniquaise », une exposition organisée dans le cadre du Bicentenaire de la photographie.

Le ministère de la Culture le présente comme le premier photographe professionnel de presse de la Martinique.

Derrière les négatifs, les tirages et les images numériques, ce n’est pourtant pas seulement la carrière d’un homme qui apparaît : c’est une Martinique entière qui remonte à la surface.

Fernand Bibas entre à France-Antilles en 1964. La photographie est déjà présente dans sa vie.  Lire Plus

Thierry Mathiasin – Quai des arachides (3)

  • Par Thierry Mathiasin

Avec Quai des arachides, Thierry Mathiasin, artiste peintre et poète guadeloupéen, nous entraîne,  dans un univers où la terre, la mer, l’exil et la mémoire se rencontrent.

Thierry Mathiasin ou la palette du multiple

À travers une écriture dense, imagée et profondément sensorielle, il fait surgir les paysages de la Caraïbe, les blessures de l’histoire coloniale et les échos du marronnage. Sa poésie explore les liens entre identité, déracinement, corps et liberté. Ce texte est extrait de Quai des Arachides, publié en décembre 1991 à l’École d’Art du Havre, sous la responsabilité de Francis Marshall, avec le soutien de la DRAC Haute-Normandie.

QUAI DES ARACHIDES. Thierry Mathiasin. Décembre 1991. École d’Art du Havre.  Responsable de publication : Francis Marshall. Avec le soutien de la DRAC Haute-Normandie.

On était là

On était là

Comme du déjà-vu

Qui excusait la mise-en-scène

De fortuits aveuglements.

Nos causes s’exhibaient

Aux effets incertains.

Ressassement d’un nous

Qui s’acharnait au pourquoi

Des je gémissant l’a-b-c

Du tout le monde désappris.

On était des vas

Avec des je-ne-sais-où,

Le laisser aller

Pour unique anonymat

Aux perditions impatientes.  Lire Plus

Thierry Mathiasin – Quai des arachides (2)

  • Par Thierry Mathiasin

Avec Quai des arachides, Thierry Mathiasin, plasticien, peintre, dessinateur et poète guadeloupéen, nous entraîne  dans un univers où la terre, la mer, l’exil et la mémoire se rencontrent.

Thierry Mathiasin ou la palette du multiple

À travers une écriture dense, imagée et profondément sensorielle, il fait surgir les paysages de la Caraïbe, les blessures de l’histoire coloniale et les échos du marronnage. Sa poésie explore les liens entre identité, déracinement, corps et liberté. Ce texte est extrait de Quai des Arachides, publié en décembre 1991 à l’École d’Art du Havre, sous la responsabilité de Francis Marshall, avec le soutien de la DRAC Haute-Normandie.

QUAI DES ARACHIDES. Thierry Mathiasin. Décembre 1991. École d’Art du Havre.  Responsable de publication : Francis Marshall. Avec le soutien de la DRAC Haute-Normandie.

Sans titre

Vouloir cribler les mots

Dans leur brèche

De non-sens,

M’éclabousser

Sur la mémoire

De leur palimpsestes

D’oubli,

Brouiller la cible

Des figures originelles

Exorbitées, des signes muets

De l’absence, présence des grimoires

Vertex

Un an

Fixé dans le ciel

Avant l’éclipse,

Sème des nuages d’argile

Où l’espace inachevé

Nous tombe des planètes.

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Thierry Mathiasin – Quai des arachides (1)

– par Thierry Mathiasin

Avec Quai des arachides, Thierry Mathiasin, plasticien, peintre, dessinateur et poète guadeloupéen, nous entraîne  dans un univers où la terre, la mer, l’exil et la mémoire se rencontrent.

Thierry Mathiasin ou la palette du multiple

À travers une écriture dense, imagée et profondément sensorielle, il fait surgir les paysages de la Caraïbe, les blessures de l’histoire coloniale et les échos du marronnage.

Sa poésie explore les liens entre identité, déracinement, corps et liberté. 

Ce texte est extrait de Quai des Arachides, publié en décembre 1991 à l’École d’Art du Havre, sous la responsabilité de Francis Marshall, avec le soutien de la DRAC Haute-Normandie.

QUAI DES ARACHIDES. Thierry Mathiasin. Décembre 1991. École d’Art du Havre.  Responsable de publication : Francis Marshall. Avec le soutien de la DRAC Haute-Normandie.

Karukera

Nuit crépue

Fléchée de clameurs.

Étoiles envoûtées

Aux frondaisons de lune.

Migrations de cotons

Au cap affûté d’exil.

Versant

Des entours lactescents

Mamelonnés d’ignames.

Long champ de fibre

Aux inflexions des mers.

Source flambante des plantations

Gorgées de rives.

Mancenilliers des larges cratères

Arrimés de dictames.

Vesou

Du plus haut accent

Aux conques des atolls tumultueux

Vèvè du marronage

Aux ensemencements de l’isolé soleil.  Lire Plus

L’exposition « TOURBILLONS » au Créole Art Café

L’association L’Art Gonds Tout présente du 11 septembre au 01 novembre 2026, au Créole Art Café à Saint-Pierre, l’exposition collective « TOURBILLONS ».

Le thème des tourbillons permet à tous les artistes aux sensibilités et aux imaginaires singuliers de se retrouver sur un projet commun : tourbillons des couleurs, des matières, des formes, des regards mais aussi des émotions.

« Tourbillons » évoque à la fois le mouvement permanent, l’énergie qui circule et entraîne le regard et l’imagination mais aussi le chaos et transformation.

Le Créole Art Café est un lieu à la fois magique et pertinent pour accueillir cette exposition car la ville de Saint-Pierre a elle aussi été dans un tourbillon, le tourbillon de la vie avec sa disparition, sa reconstruction et sa renaissance. Elle porte en elle une histoire de force, de mouvement qui entre en résonance avec le titre.

Chaque artiste décline le thème selon ses propres émotions. DAMI et Cécile CABIT explorent la spirale et la rotation. « La spirale n’est pas seulement une figure géométrique, elle suggère un mouvement qui se répète sans jamais être exactement le même » nous confie DAMI.  Lire Plus

Maryvonne Joseph : Sable-Peinture et Mémoire-Transmission

par Rodolf Etienne

À 82 ans, Maryvonne Joseph poursuit une aventure artistique entamée de manière singulière. L’artiste transforme les sables de Martinique en paysages, scènes de vie et fragments de mémoire.

Près de 200 nuances naturelles composent aujourd’hui une palette qui ne ressemble à aucune autre. Du 6 au 13 octobre 2026, une exposition lui est consacrée au Centre culturel de Rivière-Salée. L’occasion de regarder autrement une œuvre située à la frontière de la peinture, de l’artisanat d’art et du patrimoine.

Il faudrait imaginer que tout commence par un simple geste : prendre une poignée de sable en main et y voir autre chose qu’une matière déposée par la mer, le vent ou l’érosion. Y voir une couleur, puis une autre, puis encore une autre et ainsi de suite, jusqu’à constituer une palette de près de 200 nuances naturelles. Depuis plus de cinquante ans, Maryvonne Joseph fait précisément cela. Elle recueille, choisit, ordonne et travaille les sables de Martinique pour les faire entrer dans l’espace, le cadre du tableau. La Ville de Rivière-Salée, sa ville, la présente aujourd’hui comme une « figure emblématique de l’artisanat d’art martiniquais ».  Lire Plus

Lisa Clague : Sous le masque, des créatures de rêves

  • par Rodolf Etienne

Il y a quelque chose d’immédiatement troublant dans les sculptures de Lisa Clague. Elles semblent appartenir à un monde dont nous connaîtrions les règles sans parvenir à nous souvenir où nous les avons reçues.

Des femmes aux visages masqués côtoient des animaux, des corps humains se prolongent en formes hybrides, des oreilles, des becs, des cornes surgissent là où nous attendions un visage. Tout est presque familier. Et pourtant rien ne l’est vraiment.

L’artiste américaine situe elle-même son travail dans un espace « entre le subconscient et l’intangible ». Ses figures masquées sont conçues comme des êtres ambigus, traversés par le déguisement, la séduction, la dissimulation et la métamorphose.

Le rêve constitue une source essentielle de cette œuvre : il compresse les images, associe des réalités étrangères les unes aux autres, transforme l’anxiété, le désir ou le souvenir en créatures nouvelles.

Du vase au corps

Lisa Clague n’était pourtant pas destinée à devenir exclusivement sculptrice de figures fantastiques. Née dans une famille d’artistes — son père était sculpteur sur métal et sa mère potière — elle commence par l’illustration avant d’intégrer le Cleveland Institute of Art.  Lire Plus

Ernest Breleur, le plasticien des abysses

L’artiste martiniquais Ernest Breleur est un plongeur en « eaux profondes, doublé d’un plasticien des abysses. « Jeune, je plongeais -en apnée- à plus de 25 mètres. Aujourd’hui, je descends aisément à plus de 10 mètres ». Son attirance pour la mer est si grande que son atelier de travail se veut une reproduction d’un fond marin tapissé de radiographies en forme de laminaires enrubannées.
Les tableaux de nuit
L’autre passion de l’artiste relève de la plongée intérieure, de la descente en soi, à la poursuite de vérités métaphysiques et de son propre langage. « Le langage, ce cri que j’ai élu », dont parlait Édouard Glissant. Cela dit, une rencontre va déterminer la démarche artistique d’Ernest Breleur pour toujours, celle de Milan Kundéra. L’écrivain tchèque en visite à la Martinique va découvrir les tableaux d’Ernewt Breleur qu’il qualifie de « tableaux de nuit »; « La nuit en est le décor unique, le seul capable de faire voir le vrai monde qui se trouve de l’autre côté du jour », relève-t-il. Puis de prédire à E.Breleur,
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Gibran Khalil Gibran (1) : L’homme derrière Le Prophète

— Par Rodolf Étienne

Il existe des écrivains que l’on oublie parce qu’on ne les lit plus. Gibran Khalil Gibran appartient à la catégorie inverse, puisqu’une partie de son œuvre a peut-être été oubliée parce qu’un seul de ses livres a été trop lu.

Derrière l’un des livres les plus célèbres du XXᵉ siècle se trouvait un écrivain arabe bilingue, un peintre, un homme d’exil et l’un des acteurs du renouvellement de la littérature arabe moderne.

Publié à New York en 1923, Le Prophète est devenu au fil du temps un phénomène éditorial mondial.

Des générations entières y ont cherché des mots pour parler d’amour, de mariage, d’enfants, de travail, de liberté, de douleur ou de mort. Le livre accompagne encore aujourd’hui mariages, deuils, méditations et cérémonies. Certaines de ses phrases se sont détachées du texte au point de devenir presque anonymes. Elles circulent sous forme de citations, de cartes, d’images et de publications sur les réseaux sociaux. Ce succès extraordinaire a pourtant produit un effet paradoxal.

À force de rencontrer partout Le Prophète, nous avons parfois fini par ne plus voir celui qui l’avait écrit.

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Marie-Paule Désert : Kalinaga, de la tortue au palmier royal

— par Rodolf Étienne

Il y a déjà plus de treize ans, nous avions découvert Marie-Paule Désert, dite Kalinaga à l’occasion de son exposition Les Chemins de tresses, présentée en 2013 au Musée départemental d’Archéologie de Fort-de-France.

La palme y occupait une place centrale. Non pas simplement comme support, mais comme matière vivante, comme fragment de territoire, comme élément susceptible de porter une mémoire.

Treize ans plus tard, cette intuition demeure au cœur de son travail. Elle s’est même élargie, ramifiée, enrichie de nouvelles pratiques où se croisent création plastique, environnement, transmission, musique et patrimoine.

Chez Marie-Paule Désert, les frontières sont en effet peu étanches. La peinture rencontre le tressage ; le végétal devient support artistique ; la flûte des mornes rejoint le ti-bwa ; la calebasse et le chacha entrent dans un univers où l’objet n’est jamais complètement dissocié du geste qui permet de le produire.

Sa pratique semble ainsi partir d’un principe simple : créer avec ce que le territoire offre, mais aussi avec ce qu’il risque de perdre. La tortue marine occupe dans cette démarche une place singulière.  Lire Plus

Kerry James Marshall : la peinture contre l’invisibilisation

— Par Sabrina Solar —

Avec Kerry James Marshall, la peinture ne se contente pas de représenter. Elle intervient dans une histoire de l’art dont une partie des personnages a longtemps été tenue à distance. Né en 1955 à Birmingham, en Alabama, et élevé à Watts, à Los Angeles, l’artiste américain a construit depuis les années 1980 une œuvre qui s’attaque frontalement à cette absence : celle des figures noires dans les récits, les images et les institutions qui ont façonné la peinture occidentale.

Le Musée d’Art moderne de Paris présente jusqu’au 24 janvier 202è la plus importante rétrospective européenne consacrée à Marshall. Intitulée The Histories, l’exposition réunit environ 70 œuvres monumentales, dont une nouvelle série consacrée à l’histoire de l’esclavage. Après la rétrospective présentée à la Royal Academy of Arts de Londres en 2025, Paris offre ainsi une lecture d’ensemble d’une œuvre qui, depuis plus de quarante ans, interroge la place accordée aux Noirs dans l’histoire de l’art.

Marshall ne cherche pourtant pas à abandonner la peinture traditionnelle. Il en reprend au contraire les codes pour mieux les déplacer.  Lire Plus

Thierry Mathiasin : Palettes et couleurs multiples

— par Rodolf Étienne

Il y a chez le peintre-plasticien originaire de Deshaies en Guadeloupe, Thierry Mathiasin, quelque chose du domaine du « sensible singulier » qui se confronte inexorablement au classement de toutes catégories.

Artiste peintre ? Oui, inévitablement. Dessinateur ? Oui, bien sûr, sans conteste aucun.

Mais aussi : poète, auteur-écrivain,  enseignant en arts plastiques, parfois inspirés de textes engagés et consacrés au travail d’autres artistes, observateur attentif, médiateur constant de ce qui se joue ou se déroule autour de lui.

Chez Thierry Mathiasin, le trait et le mot semblent procéder d’un même mouvement : fouiller ce qui nous constitue jusqu’à rencontrer la mémoire, la blessure, le territoire insatisfait, le désir, mais également cette obstination presque physique à rester debout.

Thierry Mathiasin est né à Pointe-à-Pitre en 1967 et a grandi à Deshaies, en Guadeloupe.

Il quitte ensuite l’archipel pour poursuivre sa formation artistique et obtient en 1993 son diplôme des Beaux-Arts du Havre. Il devient enseignant en arts plastiques. Très tôt également, il écrit : Déréliction paraît en 1990, puis Quai des Arachides N°20 en 1993, une édition d’art et de poésie réalisée aux Beaux-Arts du Havre avec le soutien de la DRAC.  Lire Plus

De la poétique des strates

— Par Marie Gauthier —

« Lorsque je regarde attentivement les pierres,
je m’applique parfois, non sans naïveté,
à en deviner les secrets. Je me laisse glisser à concevoir
comment se formèrent tant d’énigmatiques merveilles… »

Roger Caillois, L’écriture des pierres, Gallimard, 1978

À son retour en Martinique, Izae Etifier raconte avoir été impressionnée, au cours de ses promenades, par les roches de l’île : présences denses, chargées d’histoires tues. L’écrivain Roger Caillois regarde les pierres comme « l’aboutissement d’un tâtonnement millénaire ». Leurs transformations par l’érosion, la fusion, la dissolution, les secousses, les ruptures, les jaillissements, les ruissellements, les sédimentations, sont les sources géologiques de la démarche géopoétique d’Izae Etifier.

Cette perception des pierres lui fournit sa première inspiration à des œuvres abstraites et sobres, à partir de ce qu’elle renonce à représenter. En effet, sans l’imitation du réel, le travail du matériau plastique s’impose. Antérieurement, avec l’argile et le papier recyclé, l’artiste créait des sculptures et aussi des bas-reliefs granuleux, souvent de format carré, qui exprimaient un retour au territoire et au symbolisme de la terre.

Pour reprendre la métaphore des œuvres de cette première période de l’artiste, les superpositions font penser aux strates géologiques où s’inscrivent les différents âges de la formation de la croûte terrestre.  Lire Plus

Patrimoine : Trois façons de transmettre la Martinique

– par Rodolf Etienne

Edouard Glissant, Eugène Mona, Valérie Kristofic. 

Le 21 septembre 1928 naît Édouard Glissant. Le 21 septembre 1991 disparaît Eugène Mona. Et le 21 septembre 2024 Fabienne Valérie Kristofic, autrice martiniquaise de littérature jeunesse s’éteint.

Il est des dates qui, sans l’avoir cherché, finissent par dessiner une géographie de la mémoire. Trois générations, trois univers, trois engagements, trois manières de dire le pays. 

Le 21 septembre en est une pour la Martinique. 

Chez Édouard Glissant, la Martinique devient pensée du monde. Né le 21 septembre 1928, l’écrivain, poète et philosophe élargit l’expérience antillaise jusqu’à en faire une réflexion sur la Relation, les langues, les mémoires, l’archipel et les identités qui ne se ferment pas sur elles-mêmes. L’œuvre d’Edouard Glissant interroge la façon dont nous entrons en relation avec les autres.

Chez Eugène Mona, cette même interrogation passe par le corps, la voix, le tambour et la flûte. Le chanteur martiniquais meurt le 21 septembre 1991, à 48 ans. Son œuvre plonge dans la langue créole, l’oralité, les mornes, les héritages africains, européens et indiens. Mona n’écrit pas un traité de l’identité martiniquaise : il la fait entendre.  Lire Plus

Honoré Gaston Chosrova : La Martinique populaire

  • par Rodolf Etienne

Une toile dans une maison, un visage reconnu dans une exposition, une scène de rivière, une femme portant des poissons, une yole, un joueur de dominos. Honoré Gaston Chosrova appartient à cette catégorie de peintre restitueur de mémoire.

Originaire de Rivière-Pilote, Honoré Chosrova a consacré son œuvre à représenter la Martinique populaire, quotidienne, vécue. Pas celle des cartes postale, – quoique ! Une Martinique partout habitée, de gestes, d’habitudes, de femmes, de conversations, de loisirs, de métiers, de paysages et de mémoires ordinaires.

Chez Honoré Chosrova, le « peuple » n’est pas un décor, mais sujet même de la peinture.

Une œuvre comme Détente à la rivière, datée de 1993, montre combien son travail s’inscrit dans une volonté de mémoire de la vie martiniquaise. Le tableau plonge dans un univers de rivière, de femmes, de chemins, de conversations et de gestes familiers. Il y a là quelque chose de précieux qui nous est rendue. La peinture de Chosrova ne cherche pas d’abord à expliquer la Martinique. Elle cherche d’abord à la reconnaître, pour donner une dignité picturale à chacune des scènes que l’on pourrait croire trop ordinaires – trop ci ou trop ça – pour entrer dans l’histoire de l’art.  Lire Plus

 » Parce que l’amour… »

 Exposition d’Eymric Moderne dit Moey: jusqu’au 05/09/26

— Par Philippe Charbein —

« Parce que l’amour … » : tel est le titre volontairement allusif et que chacun peut compléter en regardant les œuvres d’Eymric ; titre qui laisse entendre que les réponses offertes par l’amour sont multiples ; que l’amour est une réalité elle-même multiple, échappant à toutes les tentatives de définitions qui se voudraient définitives ou dogmatiques.

« Parce que l’amour … » ou l’évocation métaphorique d’une réalité se déclinant en de multiples occurrences ; en de multiples éclosions et arborescences par le biais desquelles se devine la foi de l’artiste lui-même.

L’artiste qui suggère ainsi que l’amour est une puissance bénéfique se régénérant en permanence.

« Parce que l’amour … » ou l’occasion d’apprécier la dimension complexe de celui-ci, se partageant entre l’aspect sentimental et amoureux, l’aspect poétique, philosophique…à la mesure de la dimension humaine en somme !

L’occasion, enfin, nous est donnée d’apprécier le parti pris esthétique d’Eymric MODERNE : évoquer l’amour par le biais du motif de la nature… ainsi que le faisaient des poètes et des artistes des siècles passés… la nature qui, toutefois, au moyen des différents médiums utilisés, est littéralement sublimée, « poétisée » … à l’image même de l’amour dont les circonvolutions et autres connexions infinies lui assurent sa part d’éternité.  Lire Plus

Marché d’art Fondation Clément 17.07.2026 | 06.09.2026

Un rendez-vous majeur pour l’art contemporain caribéen 

La Fondation Clément fait de nouveau de l’Habitation Clément l’un des hauts lieux de la création contemporaine dans la Caraïbe avec la cinquième édition de son Marché d’art. Jusqu’au 6 septembre, ce rendez-vous réunit 42 artistes venus de différents territoires caribéens et offre au public une occasion privilégiée de découvrir des œuvres originales tout en échangeant directement avec leurs créateurs.

Pensé comme un espace de rencontres autant que de diffusion artistique, ce marché permet aux amateurs, collectionneurs et simples curieux d’approcher la richesse de la scène régionale. Peintures, sculptures, dessins et techniques mixtes composent une exposition où se croisent des univers très différents, témoignant de la vitalité et de la diversité de la création caribéenne actuelle.

Parmi les artistes invités figurent des personnalités reconnues telles que Victor Anicet, Ernest Breleur, Christian Bertin, Hector Charpentier, Samuel Gelas, Marie Gauthier, Jean-Marc Hunt, Alain Joséphine, Ricardo Ozier-Lafontaine, Philippe Thomarel, Dora Vital ou encore Henri Guédon. Ils côtoient de nombreux autres créateurs confirmés et émergents, parmi lesquels Flavio Délice, Julie Bessard, Mickaël Caruge, Martine Porry, Karine Taïlamé, Prisca Toulon ou Raymond Médélice, illustrant la pluralité des expressions artistiques de la région.  Lire Plus

Betye Saar : trajectoire d’une artiste afro-américaine majeure

— Par Sarha Fauré —
Betye Irene Saar (née Betye Irene Brown le 30 juillet 1926 à Los Angeles, où elle meurt le 26 juillet 2026) est une artiste afro-américaine majeure dont l’œuvre a profondément renouvelé l’art de l’assemblage en lui donnant une portée politique, mémorielle et spirituelle. Figure du Black Arts Movement et du Black Women’s Movement, elle est reconnue pour ses assemblages, installations et « autels » qui interrogent l’histoire de l’esclavage, les stéréotypes raciaux, la mémoire des diasporas africaines et la condition des femmes noires aux États-Unis.

Née dans une famille de la classe moyenne noire de Los Angeles, Betye Brown passe une partie de son enfance dans le quartier de Watts après la mort de son père en 1931, puis grandit à Pasadena. Très tôt attirée par les arts, elle suit des cours de céramique, d’aquarelle et d’histoire de l’art avant d’intégrer l’Université de Californie à Los Angeles (UCLA), où elle étudie le design, le design textile, la reliure et l’illustration. Diplômée à la fin des années 1940, elle poursuit sa formation en imprimerie, gravure et éducation à la California State University de Long Beach, tout en exerçant comme travailleuse sociale.  Lire Plus

Hector (père) et Paule Charpentier exposés à Saint-Pierre

— Par Selim Lander —

Jusqu’au 5 septembre, on peut découvrir à la mairie de Saint-Pierre (en semaine, jusqu’à 13 heures) un couple de peintres bien oublié, le mari, Hector, davantage que Paule, l’épouse, au demeurant, peut-être parce que leur fils qui porte le même prénom que son père est toujours actif dans le monde de l’art à la Martinique. Cela étant, l’oubli des artistes disparus est ici général. Si la récente exposition que la Fondation Clément a consacré à l’histoire de l’art martiniquais du milieu du XVIIIe siècle jusqu’au milieu du XXe siècle (1) a connu un réel engouement, elle a surtout démontré que, en dehors d’une petite poignée d’œuvres « iconiques », cette histoire était en réalité méconnue.

Bien que nés tous les deux en 1910 et actifs dès les années trente, les Charpentier ne figuraient pas parmi les artistes retenus pour cet événement. L’exposition à Saint-Pierre leur rend donc d’une certaine manière justice. Et surtout justice au mari, la plupart des tableaux exposés étant sortis de ses pinceaux tandis que l’épouse est réduite à la portion congrue. Si cela n’est probablement dû qu’à la composition du fonds possédé par la mairie, d’où sont tirées les œuvres exposées, une sorte d’équilibre se trouve ainsi rétablie puisque l’œuvre de l’épouse a bénéficié jusqu’ici de la plus grande lumière.  Lire Plus

Exposition au Jardin des unités Alzheimer de l’EHPAD de l’Etang Z’abricot

— Par Philippe Charvein —
Le Jardin des unités Alzheimer de l’EHPAD de l’Etang Z’abricot, abrite en ce moment l’exposition des œuvres réalisées par les résidents – les résidentes qui y sont accueillis (ies). À l’Ehpad Floréa, l’art pour raviver les souvenirs

Œuvres artistiques variées, relevant de la peinture, du dessin, du collage, de la photographie ; articulées autour des thèmes de la nature et de l’identité humaine.

Deux thèmes fondamentaux par le biais desquels des personnes âgées et fragiles ont choisi de s’exprimer en libérant leur créativité, et en affirmant ainsi leur personnalité, en vue d’une meilleure autonomie.

Une façon également de marquer leur appartenance à une communauté et de signifier leur désir de plénitude humaine.

L’exposition qu’il nous est donné d’apprécier s’inscrit dans le mouvement de « l’Art-thérapie » ; l’Art devenant, précisément, le canal de communication privilégié par le biais duquel les hommes et les femmes touchés – touchées dans leur corps et leur être, trouvent l’occasion de dépasser, de « conjurer » le mal qui les frappe ; de parvenir à un épanouissement certain.

Nous construirons donc notre relation selon les deux thèmes fondamentaux donnant sa raison d’être à l’exposition en question : l’évocation d’une nature vivante, symbole de richesses, de sérénité et d’infini (une nature quasi-magique) ; et l’évocation d’une identité humaine particulièrement prégnante.  Lire Plus

Synesthésies : les « Haïkus » de Michel Herland

— par Rodica Gabriela Chira —

Je suis vraiment touchée par ce volume d’une élégance exquise que j’ai vu, goûté et écouté en même temps, sous l’empire des sensations inouïes engendrées par une succession d’images et de paroles. On ne pourrait penser à un volume pareil s’il n’était porté par une expérience de vie et une sensibilité poétique. Depuis toujours les poètes interprètent la rencontre entre l’homme et la Nature, sachant que l’image deviendra poétique seulement si les sens du poète comme ceux du lecteur sont prêts à l’accueillir. Déjà aveugle, Borges avait témoigné dans sa Prière de sa reconnaissance pour avoir su reconnaître ce que des gens qui disposent encore de la vue ne savent pas voir. Il témoignait ainsi que nos sens, suffisamment éveillés, peuvent nous porter au-delà des trois dimensions.

Compagne de la contemplation, la sagesse, si elle vient avec l’âge, peut être la meilleure des amies. Ainsi le château de ce haïku, « Dominant la mer/ Quelques cailloux entassés/ Le château des pauvres » (8-9), nous rappelle-t-il, entre autres, le passage du temps dans de modestes cailloux, là où un géologue décrypterait les traces des siècles et des millénaires.  Lire Plus

Trois expositions plus une à la Fondation Clément

— Par Selim Lander —

Les Martiniquais et le visiteurs de passage ont le privilège cet été de découvrir trois expositions personnelles couplées au traditionnel Marché d’art qui propose aux amateurs deux œuvres d’artistes en général bien connus pour avoir déjà été exposés à plusieurs reprises à la Fondation ou ailleurs. Des œuvres le plus souvent récentes mais l’on peut découvrir des tableaux du début des années 1990 d’Ernest Breleur et d’Henri Guédon (décédé cette année 2026) et même de la fin des années 1980 pour Victor Anicet, le « patriarche » des artistes martiniquais. Avis aux amateurs ! Quant aux prix, il s’étagent entre 250 € et 25.000 € (un 2x2m de Hébert Édau), soit un écart de 1 à 100 ! .

Les expositions personnelles confrontent trois artistes ayant fait des choix esthétiques radicalement différents : la photo et plus précisément le portrait chez Joël Zobel, le fantastique chez Ronald Cyrille, l’abstrait chez Jocelyn Akwaba Matignon.

Joël Zobel descend sur terre

Walter Benjamin dans L’Oeuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique analysait la révolution artistique induite par les procédés de reproduction ad libitum des œuvres.  Lire Plus