– par Rodolf Etienne

Philippe « Pipo » Burdy, bassiste martiniquais, a accompagné quelques-unes des aventures musicales les plus fécondes de son territoire, de Marius Cultier à Dédé Saint-Prix, de Marcé à Kali ou Claude Césaire aux musiques traditionnelles réinventées aux racines du jazz créole. Retour sur un parcours singulier qui raconte aussi un demi-siècle de transformations de la musique martiniquaise.
La basse, cet instrument qui tient la musique debout
Dans un orchestre, certains instruments attirent immédiatement l’attention. Le chanteur capte les regards, le soliste impose ses phrases, le tambour entraîne la danse et les cuivres donnent à la musique son éclat. La basse, subtile, travaille dans une relative discrétion. Pourtant, elle occupe une position essentielle : elle relie la pulsation à l’harmonie, soutient le mouvement, organise les appuis et donne à l’ensemble sa profondeur.
Philippe « Pipo » Burdy appartient à la famille des musiciens dont la présence – la basse – transforme la manière dont l’orchestre respire.
Depuis les années 1970, son nom traverse plusieurs univers artistiques qui ont contribué à façonner la musique martiniquaise contemporaine. Jazz, biguine, bèlè, chouval bwa, musique populaire créole, créations acoustiques et expérimentations collectives jalonnent une carrière dont les traces se retrouvent aussi bien dans les archives discographiques que dans la programmation des salles et des manifestations culturelles.
Son parcours est particulièrement intéressant parce qu’il ne se laisse pas enfermer dans une seule famille musicale. On le retrouve auprès de Marius Cultier, figure majeure du jazz antillais, dans les premières aventures de Pakatak avec Dédé Saint-Prix, aux côtés de Marcé, au sein de formations associées à Kali, dans les créations de Claude Césaire ou encore auprès de musiciens plus récents. Cette circulation entre les styles et les générations raconte une autre histoire de la musique martiniquaise : celle des instrumentistes qui accompagnent les mutations esthétiques sans nécessairement rechercher le premier plan médiatique. Leurs noms sont parfois moins connus du grand public que ceux des chanteurs, mais leur contribution demeure déterminante dans l’organisation sonore des œuvres.
Les années 1970 – quand le jazz martiniquais cherche sa propre voix
Pour comprendre la place de Philippe Burdy, il faut revenir à l’effervescence musicale et culturelle des années 1970. En Martinique, cette période voit se développer des expériences nouvelles dans lesquelles le jazz, les musiques populaires, les traditions afro-caribéennes et les préoccupations sociales entrent en dialogue. Des artistes comme Marius Cultier, Alain Jean-Marie, Georges-Édouard Nouel, Jean-Claude Montredon ou Alfred Varasse participent, chacun à sa manière, à l’élaboration d’un langage musical qui refuse l’opposition entre tradition et modernité. Le jazz américain constitue une référence importante, mais il ne suffit pas à décrire l’univers entier des musiciens. La biguine, les rythmes populaires martiniquais et les ressources des percussions caribéennes leur fournissent d’autres matériaux, d’autres accents et d’autres possibilités d’improvisation.
Une archive particulièrement intéressante témoigne de la présence de Philippe Burdy dans cette effervescence. Le 20 janvier 1979, le journal Combat Ouvrier publie le compte rendu d’un concert de Tiembe Raid, formation réunissant notamment Félix Clarion, Chico, Paco Charlery, Alfred Varasse et Philippe Burdy. Le groupe vient de se produire au parc floral de Fort-de-France devant un public particulièrement attentif. Le journaliste n’hésite pas à décrire une musique située au croisement des influences américaines et antillaises. Il souligne le jeu de Philippe Burdy à la basse et la place essentielle occupée par les percussions dans cette proposition musicale.
La présence de Philippe Burdy dans cette formation rappelle combien la musique martiniquaise doit être envisagée comme une histoire collective.
Les musiciens participent à des projets communs, explorent des répertoires nouveaux et construisent progressivement une scène dont les frontières esthétiques demeurent particulièrement ouvertes. Leur travail contribue à préparer les transformations qui marqueront les décennies suivantes.
Avec Dédé Saint-Prix, la tradition entre dans une nouvelle époque
À la fin des années 1970 et au début des années 1980, la musique traditionnelle martiniquaise connaît une période importante de renouvellement. Dédé Saint-Prix fait partie de ces artistes qui entreprennent de redonner une visibilité nouvelle au chouval bwa, à la flûte des mornes, au tibwa et aux autres instruments traditionnels. Son groupe Pakatak rassemble des musiciens souhaitant explorer ces ressources dans des formes adaptées aux scènes contemporaines et aux techniques d’enregistrement modernes. Philippe Burdy participe à cette aventure, aux côtés de Bago, Claude Garçon, Jean-Paul Roffalet et Max Bellony, notamment dans l’enregistrement de Contribution 3A au Patrimoine Martiniquais, paru au début des années 1980.
L’importance de cette démarche dépasse la modernisation instrumentale. Il s’agit de montrer que les rythmes traditionnels martiniquais disposent d’une richesse suffisante pour nourrir des créations nouvelles, sans être réduits à des pratiques folkloriques ou à de simples témoignages du passé. L’introduction de la basse électrique dans ces formations ouvre des possibilités particulières. Elle peut prolonger les cellules rythmiques, renforcer la relation avec les percussions, soutenir les changements harmoniques et faciliter le dialogue avec des instruments venus d’autres traditions. La collaboration entre Philippe Burdy et Dédé Saint-Prix s’inscrit dans la durée. Plusieurs décennies après les premières expériences de Pakatak, les deux musiciens continuent de se retrouver sur scène. Lors des concerts célébrant les 45 années de carrière de Dédé Saint-Prix, organisés en 2014 à l’hôtel Bakoua, Philippe Burdy figure ainsi parmi les compagnons réunis autour du chanteur et percussionniste.

Marcé, Roland Brival et les autres chemins de la création
Le parcours discographique de Philippe Burdy permet de suivre plusieurs orientations de la création martiniquaise au tournant des années 80. Il participe notamment à Creole Gypsy, album de Roland Brival paru en 1980, aux côtés de musiciens comme Jean-Claude Montredon, Paco Charlery, Jacky Bernard et Bib Monville. Cette présence inscrit Philipe Burdy dans un environnement où les pratiques du jazz rencontrent d’autres formes d’expression artistique et musicale. Roland Brival appartient lui-même à une génération de créateurs attentifs aux relations entre musique, histoire et cultures caribéennes. Les collaborations musicales de cette période témoignent d’une circulation constante entre des artistes aux démarches très différentes.
En 1983, Philippe Burdy figure également parmi les musiciens réunis autour de Bernard Pago, dit Marcé, pour l’album Marcé et son groupe Toumpack. On y retrouve notamment Claude Germany, Alain Vandestoc, Jacques-Édouard « Bijou », Jean-Michel Sirencien, Willy Léger et René Voltigeur. Marcé appartient à ces figures qui ont contribué à maintenir vivants le bèlè, le tibwa et le chouval bwa, tout en accompagnant leurs transformations. Ami d’enfance d’Eugène Mona, il participe à cette période où la musique traditionnelle devient également un terrain de création discographique. La participation de Burdy à cet album confirme son inscription dans un réseau artistique particulièrement dense.
Une autre expérience mérite d’être mentionnée : sa participation au Plastic System Band, formation carnavalesque martiniquaise née dans les années 1980 et dont le premier album paraît en 1990. Le groupe, associé à Alain Geneviève et Michel Galva, explore une esthétique carnavalesque nourrie d’influences diverses, parmi lesquelles les fanfares, les percussions et les défilés populaires.
Kali, une complicité musicale au long cours
Parmi les collaborations durables de Philippe Burdy, celle avec Kali, de son vrai nom Jean-Marc Monnerville, occupe une place particulièrement visible. Depuis plusieurs décennies, Kali développe une œuvre qui emprunte au bèlè, au reggae, au jazz, à la chanson créole et aux traditions musicales martiniquaises. Sa démarche repose notamment sur une volonté de faire dialoguer les patrimoines populaires avec les préoccupations du présent. La basse y trouve naturellement une place importante, en relation avec les percussions, le chant et les instruments mélodiques.
La discographie de Kali, Racines Vol. 2, témoigne également d’une contribution de Philipe Burdy dépassant l’accompagnement instrumental.
La relation musicale entre les deux hommes se poursuit régulièrement sur scène. En octobre 2011, on les retrouve au Diamant, où Kali se produit accompagné de Pierre-Yves Monnerville, dit Pim, aux percussions et de Philippe Burdy à la basse. En juin 2021, lors d’un hommage organisé à Kali par l’association Carrefour Barel Coppet, Philipe Burdy figure à nouveau parmi les personnalités musicales réunies autour de lui. Plus récemment, le 30 mai 2026, La Terrasse FWI, à Fort-de-France, accueillait Kali en quatuor avec Philippe « Pipo » Burdy à la basse, Charly Labinsky aux percussions et Patrick Jean-Elie à la guitare et au chant. La longévité de cette association musicale raconte une fidélité rare, construite au fil des expériences et des transformations du répertoire.
Le jazz caribéen comme espace de liberté
Si Philippe Burdy a largement participé au renouvellement des musiques traditionnelles, il conserve également une relation étroite avec le jazz. Plusieurs concerts documentent cette dimension de sa carrière. En octobre 2007, France-Antilles relate une prestation du trio formé avec Éric Germaini et Thierry Paulmin, à la place du Jet d’eau. Le programme mêle standards de jazz et propositions musicales personnelles, dans un esprit d’ouverture caractéristique de la scène martiniquaise. Quelques années plus tard, le 18 mai 2013, Burdy se produit en trio au Calebasse Café, au Marin, autour d’un répertoire annoncé comme relevant du jazz caribéen. Cette présence sous son propre nom mérite d’être soulignée : elle permet d’entrevoir un instrumentiste qui ne se limite pas à accompagner les projets des autres, mais développe également ses propres propositions musicales.
Une autre collaboration importante le réunit au pianiste Claude Césaire et au batteur José Zébina au sein du trio Aleliwon Jazz.
En janvier 2013, le groupe se produit à Trinité où les trois musiciens revisitent le patrimoine musical traditionnel. Aleliwon illustre la démarche des musiciens martiniquais qui considérent les compositions et les rythmes traditionnels comme des matériaux ouverts à l’improvisation, à la variation harmonique et au dialogue instrumental.
Cette rencontre entre jazz et patrimoine caribéen constitue l’une des grandes caractéristiques de la scène martiniquaise depuis la seconde moitié du XXe siècle.
Elle permet d’établir un lien entre des musiciens qui semblent parfois appartenir à des univers séparés : interprètes de biguine, percussionnistes de bèlè, jazzmen, chanteurs populaires et compositeurs contemporains. Le parcours de Philippe Burdy permet précisément de retrouver ces passerelles. Sa carrière n’est pas celle d’un musicien attaché exclusivement à un style, mais celle d’un instrumentiste qui traverse différents répertoires en conservant la basse comme centre de gravité.
La basse, au-delà de l’accompagnement
Sur le plan musical, l’intérêt du parcours de Philippe Burdy tient à la diversité des situations dans lesquelles il intervient. Dans une formation de jazz, la basse participe à la construction des progressions harmoniques et au dialogue avec la batterie et les solistes. Dans le chouval bwa, elle doit trouver sa place au contact des formules rythmiques et du mouvement circulaire caractéristique de cette musique. Dans les créations associées au bèlè, elle dialogue avec un système musical où le chant, le tambour, le tibwa et la danse possèdent des relations précises. Dans les formations acoustiques plus réduites, elle occupe une fonction d’équilibre entre les instruments.
Il serait nécessaire d’étudier directement ses enregistrements, de relever ses lignes de basse et de recueillir son témoignage pour définir avec précision les caractéristiques personnelles de son jeu. Mais les collaborations documentées permettent déjà d’observer une compétence essentielle : la capacité d’adaptation à des langages rythmiques et harmoniques différents. Cette polyvalence est particulièrement importante dans les sociétés caribéennes, où les musiques se sont construites au contact de traditions multiples. Elle témoigne également d’une exigence professionnelle : savoir écouter les autres instrumentistes, comprendre l’organisation d’un morceau et trouver la place qui permet à l’ensemble de fonctionner. Cette dimension du métier mérite d’être davantage étudiée. L’histoire des musiques populaires privilégie souvent les compositeurs, les chanteurs et les leaders de groupes. Les instrumentistes qui construisent les arrangements et participent à l’identité sonore des enregistrements restent plus rarement au centre des travaux historiques. Pourtant, sans eux, une grande partie de la musique que nous connaissons n’aurait pas pris les mêmes formes.
Un musicien au carrefour des générations
Le parcours de Philippe Burdy ne s’arrête pas aux grandes expériences des années 1980 ou aux collaborations historiques. Au fil du temps, il continue de participer à des créations et à des rencontres réunissant différentes générations d’artistes. Il apparaît notamment dans l’entourage musical du chanteur et guitariste Kenny Sinapayen, dont le projet Wata-Libi et l’album Voyage ont été présentés à Tropiques Atrium en novembre 2022. Le spectacle réunit plusieurs musiciens, parmi lesquels Guillaume Bernard, Claude Jean-Joseph, Léo Lancry, Mario Masse et Antoine John Mathieu. Cette formation témoigne de la vitalité des échanges entre artistes et de l’ouverture constante du répertoire martiniquais aux influences venues de la Caraïbe et d’ailleurs.
Philippe Burdy participe également à différentes créations mettant en valeur le patrimoine culturel local. En 2025, le programme de Tropiques Atrium annonce sa présence à la basse dans Sur les pas de Léona, spectacle consacré à Léona Gabriel, figure majeure de la chanson traditionnelle martiniquaise. La création associe notamment Pascale Pidibi, Dominique Bérose, Daniel Dantin et Miki Téléphe. Elle propose de faire revivre l’histoire et l’œuvre d’une femme dont les compositions ont profondément marqué la mémoire musicale du pays. La présence de Burdy dans ce projet illustre une nouvelle fois la continuité de son engagement auprès de formations soucieuses de transmettre et de réinterpréter les œuvres patrimoniales. En 2024, il figure également parmi les personnalités honorées lors du Tournoi des anciennes gloires, des entreprises et de la presse, au stade Louis-Achille. Cette reconnaissance, au sein d’une manifestation réunissant des personnalités de différents univers professionnels et culturels, témoigne de sa place dans la vie martiniquaise au-delà du cercle des seuls musiciens.
Une histoire musicale qu’il faudrait mieux documenter
L’examen du parcours de Philippe Burdy fait apparaître une difficulté récurrente dans l’histoire des musiques martiniquaises : une grande partie des connaissances demeure dispersée. Les archives de concerts, les pochettes de disques, les témoignages des musiciens, les photographies, les émissions radiophoniques et les documents institutionnels contiennent des informations précieuses, mais elles ne sont pas toujours réunies dans des bases documentaires accessibles. Les discographies restent parfois incomplètes, les dates de publication divergent selon les sources et les contributions exactes des instrumentistes ne sont pas systématiquement précisées. C’est particulièrement vrai pour les bassistes, les batteurs, les percussionnistes et les accompagnateurs qui ont participé à des centaines de concerts et d’enregistrements. Leur travail représente pourtant une part essentielle du patrimoine musical martiniquais.
Reconstituer le parcours de Philippe Burdy supposerait notamment de réunir les enregistrements auxquels il a contribué, d’identifier ses compositions, de retrouver les différentes formations auxquelles il a appartenu et de documenter ses collaborations avec les grandes figures du jazz, du bèlè et du chouval bwa. Une telle recherche aurait également une dimension pédagogique. Elle permettrait aux jeunes musiciens d’étudier concrètement les transformations des lignes de basse dans les musiques martiniquaises, depuis les formes traditionnelles jusqu’aux expériences contemporaines. Elle pourrait associer écoutes commentées, transcriptions musicales, entretiens et archives audiovisuelles. L’objectif serait de mieux comprendre comment les instrumentistes ont participé à la constitution d’un langage musical caribéen ouvert sur le monde.
Philippe Burdy, une autre manière de raconter la Martinique musicale
Il existe plusieurs façons d’écrire l’histoire d’une musique. On peut partir de ses grandes voix, de ses compositeurs célèbres, de ses groupes emblématiques ou des œuvres devenues populaires. Mais on peut également suivre le parcours d’un instrumentiste et découvrir, à travers les orchestres qu’il a traversés, toute une géographie humaine et artistique. Philippe « Pipo » Burdy offre précisément cette possibilité. Son nom relie des univers qui constituent ensemble une part importante de l’histoire musicale martiniquaise : le jazz des années 1970, les expériences de Dédé Saint-Prix, les créations de Marcé, le travail de Kali, les recherches de Claude Césaire, la fête carnavalesque et les propositions des nouvelles générations.
À travers ces collaborations se dessine une histoire de la fidélité musicale, de la recherche collective et de la transmission. Les œuvres ainsi crées ne sont jamais le produit d’une seule personnalité. Elles naissent de rencontres, de discussions, de répétitions, d’improvisations, de désaccords parfois, et de cette alchimie particulière qui permet à plusieurs musiciens de créer un langage commun. Le bassiste y occupe une place singulière : il peut soutenir, relancer, anticiper et parfois modifier discrètement l’orientation d’un morceau. Le parcours de Philippe Burdy invite ainsi à déplacer légèrement notre regard.






