- par Rodolf Etienne

Du 27 au 31 octobre 2026, la Biennale de danse de Martinique revient sous une forme renouvelée, portée par La Maison Rouge et la chorégraphe Christiane Emmanuel.
Entre bèlè, danses urbaines, créations contemporaines et rencontres internationales, cette renaissance interroge la place des femmes dans les arts, la transmission des patrimoines corporels et les conditions d’existence de la création chorégraphique martiniquaise.
La danse comme territoire de liberté
Il existe des histoires que les mots ne suffisent pas à raconter. Des blessures que le langage peine à nommer, des mémoires qui se transmettent sans archives, des émotions qui traversent les générations et trouvent dans le mouvement une forme singulière d’expression. La danse appartient à ces langages essentiels. Elle engage le corps tout entier dans une expérience qui peut devenir esthétique, sociale, intime et politique.
En Martinique, cette dimension prend une résonance particulière. Le mouvement dansé participe d’une histoire où se rencontrent les héritages africains, les bouleversements de la société coloniale, les pratiques populaires, les créations urbaines et les expérimentations contemporaines.
Du bèlè aux écritures chorégraphiques les plus récentes, les corps demeurent des lieux de transmission, d’invention et parfois de résistance.
C’est dans ce paysage que renaît la Biennale de danse de Martinique, du 27 au 31 octobre 2026, sous un nouveau nom : L’Intervalle. Porté par La Maison Rouge : Maison des Arts, à Fort-de-France, l’événement réunit huit artistes mises à l’honneur, originaires de Martinique, de la Barbade, du Bénin et du Portugal. Pendant cinq jours, six spectacles, deux performances, deux ateliers et deux tables rondes composent une programmation répartie entre cinq lieux.
Derrière ces chiffres se dessine une ambition plus profonde : permettre aux femmes de ne plus être seulement les interprètes d’une histoire chorégraphique, mais d’en devenir pleinement les autrices.
Une histoire martiniquaise commencée en 1999
La Biennale de danse de Martinique possède une histoire qui dépasse largement cette nouvelle édition. Sa naissance remonte à 1999, dans le prolongement d’une étude sur la danse contemporaine dans la Caraïbe confiée deux ans auparavant à la chorégraphe franco-américaine Susan Buirge par le Centre martiniquais d’action culturelle (CMAC).
Sous l’impulsion institutionnelle de Fanny Auguiac, alors directrice du CMAC, le projet contribue à installer la Martinique dans les circuits de création et de diffusion chorégraphiques. L’ambition est déjà double : offrir au public martiniquais un accès aux écritures contemporaines internationales et permettre aux artistes caribéens de participer à des rencontres, des formations et des confrontations esthétiques.
Au fil des éditions, la manifestation devient un rendez-vous important du spectacle vivant. L’organisation passe ensuite sous l’égide de Tropiques Atrium, établissement né du rapprochement du CMAC et de l’Atrium. La crise sanitaire provoque l’annulation de l’édition prévue en 2020, avant un retour en 2022. La nouvelle édition de 2026 ouvre donc un autre chapitre, avec une structure porteuse et une orientation artistique renouvelées.
La particularité de cette renaissance tient à la personnalité de celle qui la conduit : Christiane Emmanuel, chorégraphe, pédagogue et figure majeure du développement de la danse contemporaine martiniquaise.

Christiane Emmanuel
Christiane Emmanuel, une vie consacrée au mouvement
La trajectoire de Christiane Emmanuel éclaire une difficulté persistante de la vie artistique martiniquaise : comment créer, former et transmettre durablement lorsque les infrastructures spécialisées demeurent limitées ?
Formée notamment à l’Académie internationale de la danse puis à Cuba, la chorégraphe choisit de revenir travailler en Martinique. En 1989, elle crée un groupe expérimental de danse contemporaine, à l’origine de sa compagnie professionnelle. Son projet dépasse rapidement la seule production de spectacles : il s’agit de construire les conditions permettant à des danseurs martiniquais d’accéder à une véritable pratique artistique professionnelle.
C’est ainsi qu’elle aménage progressivement un espace de travail dans la maison familiale des Terres-Sainville, à Fort-de-France. La Maison Rouge prend forme autour de 2010, avant la constitution de l’association en 2011. Ce lieu devient un espace de formation, de résidence, de recherche, de rencontres et d’expérimentation.
Le choix géographique est significatif. Installer une maison des arts au cœur des Terres-Sainville, plutôt que dans un espace culturel traditionnellement identifié, revient à défendre une certaine conception de la culture : celle d’un bien commun, accessible, inscrit dans la vie des quartiers et ouvert à différentes générations.
Aujourd’hui encore, le développement de formations professionnelles supérieures en danse sur le territoire représente un enjeu. La renaissance de la Biennale rappelle ainsi qu’un festival ne constitue pas seulement une succession de représentations : il peut également contribuer à structurer un milieu artistique, à accompagner les jeunes créateurs et à construire des échanges durables.
Le bèlè et le rolento, deux expressions d’une même vitalité
L’ouverture du 27 octobre offre une image saisissante de l’ambition de L’Intervalle. À La Maison Rouge, deux traditions chorégraphiques d’époques et de trajectoires différentes seront mises en dialogue : le bèlè, patrimoine vivant de la Martinique, et le rolento, expression issue des cultures urbaines contemporaines.
Le bèlè réunit plusieurs dimensions indissociables : chant, tambour, tibwa, danse, improvisation et relation collective. Ancré dans l’histoire afro-martiniquaise, il constitue un système d’expression dans lequel les relations entre danseurs, musiciens et participants occupent une place essentielle. Sa transmission ne se réduit pas à la reproduction de gestes anciens : elle suppose l’apprentissage d’une sensibilité rythmique, de codes partagés et d’une mémoire sociale.
Le rolento appartient à une autre temporalité. Développé dans les années 1990 et 2000 à partir de rencontres entre hip-hop, house et pratiques dansées martiniquaises, il témoigne de la capacité des jeunes générations à élaborer leurs propres vocabulaires corporels. L’intérêt de cette confrontation ne réside pas dans la recherche artificielle d’une continuité parfaite entre les deux formes. Le bèlè possède ses règles, ses transmissions et ses significations propres ; le rolento s’inscrit dans d’autres pratiques collectives et d’autres réalités sociales. Mais leur rencontre permet de poser une question essentielle : comment une société produit-elle de nouvelles expressions culturelles sans rompre avec la profondeur de ses héritages ? Avec Annick Dantin, Clara Desportes et les artistes associés à cette soirée, cette interrogation prend la forme d’un dialogue vivant plutôt que d’un discours sur le patrimoine.
Quand la création chorégraphique raconte les violences contemporaines
La danse ne parle pas uniquement de beauté, d’identité ou de célébration. Elle peut également aborder les fractures du présent. L’une des propositions les plus significatives de cette édition est Le Bruit des douilles, présenté les 29 et 30 octobre par Alison Desort et Klayd Bonheur. La création s’appuie notamment sur les ressources expressives du rolento pour traiter de la violence armée et de ses conséquences psychologiques et sociales.
Dans une Martinique régulièrement confrontée au débat sur les armes à feu, cette démarche artistique ouvre une autre possibilité de réflexion. À côté des statistiques, des analyses judiciaires et des discours institutionnels, que peut nous apprendre le corps sur les traumatismes collectifs ? Comment le geste devient-il capable d’exprimer la peur, la tension, la colère ou les processus de reconstruction ?
Ces questions traversent également État de choc, création de la chorégraphe béninoise Florence Gnarigo, programmée le 30 octobre à Saint-Joseph. L’œuvre aborde l’expérience du traumatisme et la recherche d’une reconstruction intérieure. Entre Martinique et Bénin, les contextes diffèrent. Pourtant, les propositions artistiques se rejoignent autour d’une interrogation commune : comment continuer à habiter son corps et son environnement lorsque la violence a perturbé les repères de l’existence ?
Le corps féminin cesse d’être seulement regardé
Le choix de consacrer cette nouvelle Biennale aux femmes créatrices donne à l’événement une dimension particulièrement intéressante. Dans l’histoire des arts de la scène, les femmes ont occupé une place considérable comme interprètes, tandis que les fonctions de direction, de programmation et de reconnaissance artistique ont longtemps été traversées par des rapports de pouvoir inégaux. Le monde chorégraphique n’échappe pas à ces interrogations, même si les situations diffèrent considérablement selon les pays, les institutions et les disciplines.
L’Intervalle choisit de déplacer le regard. Ce ne sont plus seulement les corps féminins qui sont exposés au public, mais des artistes qui définissent leurs propres langages, leurs sujets et leurs modes de représentation.
La chorégraphe portugaise Catarina Barbosa, dont le spectacle Estranha Forma clôturera la manifestation le 31 octobre à Tropiques Atrium, explore ainsi la construction de la féminité, la mémoire familiale, l’éducation et les rôles sociaux.
Sa démarche interroge la manière dont les normes collectives s’inscrivent dans les attitudes, les gestes et les comportements. Cette réflexion dépasse largement la question du spectacle. Le corps est aussi un lieu où se rencontrent l’éducation, les interdits, les désirs, les contraintes et les aspirations personnelles. À travers la création chorégraphique, il devient possible de rendre visibles des mécanismes que l’habitude sociale a parfois rendus imperceptibles. Le 28 octobre, la table ronde consacrée à l’invisibilité de la femme artiste prolongera cette interrogation.
De la Barbade à la Martinique, une autre géographie artistique
La participation de Yanique Hume, artiste et universitaire barbadienne, confère à la programmation une dimension particulièrement féconde pour les relations culturelles caribéennes. Anthropologue, danseuse et spécialiste des cultures religieuses et performatives de la diaspora africaine, elle développe une démarche associant recherche universitaire, création chorégraphique et réflexion sur les pratiques rituelles afro-atlantiques.
Son travail rappelle que les danses caribéennes ne peuvent être entièrement comprises à l’intérieur des frontières administratives qui divisent aujourd’hui l’archipel. Les histoires de la Martinique, de la Barbade, de Cuba, de la Jamaïque ou d’Haïti sont distinctes, mais elles entretiennent des relations profondes, forgées notamment par les circulations africaines, l’esclavage, les migrations et les transformations culturelles.
Ces rapprochements ne signifient pas que toutes les pratiques procèdent d’une origine unique ou présentent les mêmes significations. Ils invitent plutôt à construire des comparaisons rigoureuses, attentives à la singularité de chaque tradition.
La table ronde du 29 octobre, consacrée à la circulation et à la coopération des œuvres dans la Caraïbe, prend ici toute sa valeur. Elle pose une question déterminante pour l’avenir des scènes artistiques régionales : comment faire circuler davantage les créations entre les îles, développer les coproductions et multiplier les résidences, sans dépendre systématiquement des circuits européens ?
Une biennale ne suffit pas à faire une politique de la danse
La renaissance de L’Intervalle représente une initiative importante, mais elle ne saurait, à elle seule, résoudre les difficultés structurelles de la création chorégraphique martiniquaise. Derrière chaque spectacle existent des mois de recherche, des besoins de formation, des espaces de répétition, des rémunérations, des moyens techniques et des perspectives de diffusion. Pour les artistes émergents, la possibilité de poursuivre une carrière dépend autant de ces conditions matérielles que du talent individuel.
La question mérite donc d’être posée aux collectivités, aux institutions culturelles et aux acteurs professionnels : quelle place la Martinique souhaite-t-elle accorder durablement à la danse ?
Dispose-t-elle de suffisamment de lieux de travail adaptés ? Comment accompagner les trajectoires professionnelles ? Quelle articulation construire entre pratiques traditionnelles, enseignement artistique et création contemporaine ? Comment soutenir la circulation des compagnies martiniquaises à l’échelle caribéenne et internationale ? Ces interrogations n’enlèvent rien à la valeur artistique du festival. Elles en constituent au contraire un prolongement nécessaire. La Maison Rouge défend depuis des années une conception de la danse étroitement liée à la transmission, à l’éducation et à la vie sociale. La Biennale offre l’occasion de mesurer tout l’intérêt de cette approche, mais aussi d’en interroger les moyens et les perspectives.
Et si l’intervalle devenait un espace durable ?
Le titre choisi pour cette nouvelle édition possède une force évocatrice. Un intervalle désigne ordinairement un espace entre deux moments, deux formes, deux présences. Il peut suggérer une interruption, un silence, une attente. Mais il peut aussi devenir un lieu de rencontre, de passage et de transformation. Dans l’histoire de la danse martiniquaise, cet intervalle pourrait précisément représenter le temps nécessaire pour réinventer les rapports entre création et transmission, mémoire et modernité, singularité locale et échanges internationaux.
La programmation de 2026 inaugure un cycle annoncé de trois éditions consacrées aux voix féminines. Il restera à observer comment cette ambition pourra s’inscrire dans la durée, quels partenariats elle suscitera et quelles possibilités nouvelles elle ouvrira aux artistes. Car l’enjeu dépasse la seule visibilité des chorégraphes. Il concerne la capacité de la Martinique à considérer ses expressions artistiques comme des formes essentielles de connaissance, de création et de participation à la vie collective.
Du bèlè à la danse contemporaine, le corps martiniquais n’a jamais cessé de chercher ses langages. Avec L’Intervalle, il dispose d’une nouvelle scène pour les faire entendre.
L’Intervalle — Biennale de danse de Martinique, du mardi 27 au samedi 31 octobre 2026. Ouverture le 27 octobre à La Maison Rouge, Fort-de-France, sur invitation. Rencontres et performances les 28 et 29 octobre ; spectacles les 29 et 30 octobre au Lamentin et à Saint-Joseph ; clôture le 31 octobre à 19 h 30 à Tropiques Atrium avec Estranha Forma. Plusieurs événements sont gratuits ; d’autres nécessitent une inscription ou sont payants.
Renseignements : La Maison Rouge : Maison des Arts, 1, rue Amédée-Knight, Terres-Sainville, Fort-de-France. Téléphone : 0596 71 45 96. Programme et inscriptions : https://maisonrouge.art/intervalle-biennale-2026/





