- par Rodolf Etienne

À l’heure où la Martinique vient d’intégrer officiellement la Communauté des Caraïbes (CARICOM), les travaux de l’universitaire martiniquais Rodolphe Solbiac prennent une résonance particulière.
Depuis plusieurs années, ce spécialiste des littératures anglophones et des études postcoloniales explore une question fondamentale : comment les sociétés issues de l’esclavage et de la colonisation peuvent-elles transformer leur présent en reconstruisant les savoirs qui permettent de comprendre leur histoire ? Une réflexion qui rejoint directement les orientations de la CARICOM en matière de justice réparatrice.
Un universitaire martiniquais au cœur de la pensée caribéenne
Rodolphe Solbiac est maître de conférences habilité à diriger des recherches à l’Université des Antilles, sur le campus de Schœlcher. Ses travaux s’inscrivent dans le domaine des études postcoloniales, des Cultural Studies et des littératures de la Caraïbe anglophone. Ils interrogent notamment la mémoire historique, les constructions identitaires, les formes de domination héritées de la colonisation et les possibilités de transformation des sociétés contemporaines. Son parcours scientifique présente une particularité importante. Plutôt que d’étudier séparément les œuvres littéraires, les évolutions politiques et les transformations sociales, il cherche à comprendre les relations qui les unissent.
La littérature n’apparaît plus simplement comme le témoignage d’une société, mais comme l’un des espaces où celle-ci imagine son avenir, formule ses contradictions et construit ses instruments d’émancipation.
Dans cette perspective, les écrivains, les historiens, les artistes et les intellectuels caribéens participent à une même entreprise : rendre visibles des expériences longtemps marginalisées dans les récits historiques dominants. Cette orientation traverse plusieurs de ses publications, notamment Penser et repenser le postcolonial dans le Monde Atlantique (2018), La destruction des statues de Victor Schœlcher en Martinique (2020) et Savoir et Réparation dans la Caraïbe (2025). Le fil conducteur est celui de la production des savoirs et de leur capacité à contribuer à une transformation sociale.
De la littérature à l’action politique – comprendre le tournant de la CARICOM
En 2018, Rodolphe Solbiac publie dans la revue Études caribéennes une recherche intitulée L’artiste, le savant et le politique dans la Caraïbe anglophone diasporique : de l’écriture réparatrice à l’action pour une transformation sociale réparatrice. Ce travail offre une clé de lecture particulièrement intéressante pour comprendre l’évolution du mouvement caribéen en faveur des réparations. Le chercheur y examine la manière dont les écrivains, artistes et universitaires de la Caraïbe anglophone ont progressivement contribué à l’élaboration d’une pensée politique originale.
La construction d’une mémoire historique caribéenne, longtemps portée par les œuvres littéraires et les recherches scientifiques, aurait ainsi préparé les conditions intellectuelles de revendications collectives devenues institutionnelles.
La CARICOM (Caribbean Community ouCommunauté caribéenne), fondée en 1973, constitue l’un des principaux espaces dans lesquels cette transformation s’est matérialisée. En 2013, ses dirigeants créent la Commission des réparations de la CARICOM, chargée de développer une démarche commune concernant les conséquences de l’extermination et de la dépossession des peuples autochtones, de la traite transatlantique et de l’esclavage des Africains. L’année suivante, un programme en dix points devient le cadre de référence de cette politique. L’intérêt de l’analyse de Solbiac tient précisément au rapprochement qu’elle établit entre l’élaboration intellectuelle et l’action publique. La politique caribéenne des réparations ne serait pas simplement une réaction diplomatique à des événements historiques : elle prendrait également appui sur plusieurs décennies de production culturelle, de débats historiographiques et de renouvellement des représentations collectives. Autrement dit, la revendication politique est précédée et accompagnée d’une bataille pour l’interprétation de l’histoire.

A la troisième conférence régionale sur les réparations à la Barbade au mois de juillet 2026
Réparer, mais réparer quoi ?
Le terme de réparation suscite souvent des malentendus. Dans le débat public, il est fréquemment réduit à la question d’éventuelles compensations financières. Or, dans les travaux de Rodolphe Solbiac comme dans les orientations institutionnelles de la CARICOM, la réflexion est sensiblement plus étendue. Réparer ne signifie pas uniquement reconnaître une faute passée. Cela implique également d’examiner les structures sociales, économiques, culturelles et intellectuelles qui ont survécu à la disparition juridique du système esclavagiste.
La question se déplace ainsi du passé vers le présent. Comment les rapports de propriété se sont-ils constitués ? Quels mécanismes ont contribué à la reproduction des inégalités ? Quelles représentations de l’histoire continuent d’organiser l’enseignement ? Quels savoirs ont été privilégiés, marginalisés ou rendus invisibles ? Comment les sociétés caribéennes peuvent-elles construire des institutions capables de prendre davantage en charge leurs propres besoins ?
Le programme historique de la CARICOM associe notamment reconnaissance officielle, développement des communautés autochtones, institutions culturelles, éducation, santé publique, transmission des connaissances africaines, réhabilitation psychologique, transferts technologiques et dette.
Ces orientations ne produisent pas, à elles seules, une réponse définitive à toutes les questions juridiques ou économiques soulevées par les réparations. Elles constituent plutôt un cadre dans lequel les gouvernements caribéens cherchent à articuler justice historique et politiques de développement. C’est à cette articulation que les recherches de Solbiac apportent un éclairage : la réparation est envisagée comme un processus de transformation, dont les savoirs représentent une composante essentielle.
La Martinique entre dans la CARICOM – une nouvelle situation institutionnelle
Le 20 février 2025, à Bridgetown, à la Barbade, Serge Letchimy, président du Conseil exécutif de Martinique, et Mia Mottley, alors présidente de la Conférence des chefs de gouvernement de la CARICOM, signent l’accord organisant l’adhésion de la Martinique comme membre associé. Après les procédures françaises de ratification et le dépôt de l’instrument d’adhésion, cette participation devient effective le 16 juin 2026. La Martinique participe ensuite, en juillet, à la 51e Conférence des chefs de gouvernement, organisée à Sainte-Lucie. Quelques semaines après son entrée, la Guyane française rejoint également l’organisation, qui compte désormais quinze membres de plein droit et huit membres associés. Pour la Martinique, cette intégration présente un intérêt institutionnel évident, mais ses limites doivent être clairement comprises.
Le statut de membre associé permet notamment de participer aux réunions et à certaines activités de la Communauté, de proposer des programmes et de bénéficier d’actions régionales relevant des compétences de la Collectivité territoriale de Martinique. Il ne confère cependant ni les droits politiques complets des États membres, ni un droit de vote général. L’accord exclut notamment la Martinique des discussions consacrées à la politique étrangère. L’adhésion ne signifie pas davantage une intégration automatique au marché unique caribéen, ni l’application immédiate de la libre circulation des personnes ou des marchandises. La Martinique demeure une collectivité française et une région ultrapériphérique de l’Union européenne. Sa coopération avec la CARICOM s’organise donc dans un cadre juridique particulier. Mais cette nouvelle situation pose une question : comment convertir l’accès aux institutions caribéennes en projets véritablement utiles à la société martiniquaise ?
Une convergence historique avec les recherches de Rodolphe Solbiac
La proximité entre les objets de recherche de Rodolphe Solbiac et plusieurs orientations de l’organisation est manifeste. Son article de 2018 analyse précisément la genèse intellectuelle du mouvement caribéen des réparations. En 2020, son livre consacré à la destruction des statues de Victor Schœlcher en Martinique aborde les conflits de mémoire révélés par les événements du 22 mai de cette année-là. En 2023, il publie Le procès en réparation de l’esclavagisation des Africain.e.s, consacré aux plaidoiries des avocats du Mouvement international pour les réparations de Martinique (MIR) dans les procédures engagées contre l’État français. En 2025, il poursuit cette réflexion avec Savoir et Réparation dans la Caraïbe, sous-titré Justice herméneutique et justice épistémique pour dépasser la colonialité. Ces publications donnent à voir une continuité intellectuelle. À travers des objets différents, elles interrogent la capacité des sociétés caribéennes à reprendre part à la définition de leurs propres références historiques, culturelles et politiques. Il s’agit aussi de dépasser une opposition trop simple entre mémoire et développement. La connaissance historique n’est pas nécessairement un domaine séparé des préoccupations économiques ou sociales : elle peut contribuer à comprendre leurs origines, leurs formes contemporaines et les politiques susceptibles de les transformer.

En compagnie de Raphaël Constant, Président du Cercle Frantz Fanon de Martinique
Justice herméneutique et justice épistémique – les savoirs au centre du débat
Deux notions méritent ici une attention particulière. La justice herméneutique concerne les moyens dont disposent les individus et les groupes pour interpréter et faire reconnaître leurs expériences. Lorsqu’une société manque de catégories, de récits ou d’institutions permettant de comprendre certaines formes de domination, ces expériences peuvent demeurer difficiles à formuler et à partager. La justice épistémique interroge, quant à elle, les conditions dans lesquelles certains savoirs sont considérés comme crédibles, légitimes et dignes d’être transmis, tandis que d’autres sont dévalorisés. Appliquées à la Caraïbe, ces deux approches invitent à examiner la place des archives coloniales, des témoignages, des traditions orales, des langues créoles, des patrimoines autochtones et africains, mais aussi celle des chercheurs caribéens dans la production scientifique internationale. La réflexion ne consiste pas à substituer automatiquement un récit à un autre. Elle suppose au contraire de multiplier les sources, de confronter les interprétations et de rendre les méthodes de recherche accessibles à la critique. Cette exigence intéresse directement les universités, les bibliothèques, les musées, les établissements scolaires et les institutions culturelles de la région. Elle concerne aussi la Martinique, dont l’histoire s’inscrit à la fois dans l’espace français, européen, américain, africain et caribéen.
Juillet et septembre 2026 – la CARICOM actualise sa politique des réparations
L’année 2026 marque également une évolution importante du programme caribéen. Réunis à Sainte-Lucie du 5 au 8 juillet, les chefs de gouvernement de la CARICOM approuvent une version révisée du programme en dix points, intitulée A Manifesto for the Coming Enlightenment. Ce document élargit et actualise les perspectives de la Commission des réparations. Il cherche à articuler les héritages historiques, les besoins contemporains des populations et les relations entre la Caraïbe, l’Afrique et les diasporas. Les 17, 18 et 19 septembre 2026, une troisième conférence régionale sur les réparations s’est tenu à la Barbade. La secrétaire générale de la CARICOM, Carla Barnett, y rappellait que l’organisation entendait considérer la justice réparatrice comme un ensemble de démarches associant reconnaissance, responsabilité et transformation des conditions de vie. La Commission, présidée par l’historien Sir Hilary Beckles, poursuit ainsi une action qui dépasse désormais largement les seuls échanges mémoriels.
Les programmes de coopération, les politiques de santé, les institutions scientifiques, les ressources éducatives et les relations avec l’Union africaine (UA) figurent parmi les domaines envisagés. L’actualisation de cette doctrine intervient donc à un moment particulier : la Martinique fait désormais institutionnellement partie d’une communauté régionale dont les politiques sur la mémoire et les réparations avaient déjà été étudiées par l’un de ses universitaires. La coïncidence chronologique ne vaut pas démonstration d’une influence directe, mais elle crée un terrain de discussion particulièrement fécond.
De la pensée aux réalisations – ce que la Martinique pourrait entreprendre
L’ouverture institutionnelle vers la CARICOM offre la possibilité d’envisager de nouveaux projets scientifiques, éducatifs et culturels. Une première piste concerne les archives et les patrimoines historiques. Des coopérations entre l’Université des Antilles, l’Université des West Indies, les services d’archives et les institutions patrimoniales pourraient faciliter la constitution de corpus documentaires partagés sur l’esclavage, les sociétés de plantation, les migrations, les résistances et les transformations économiques caribéennes. Une deuxième piste concerne la circulation des savoirs.
Des programmes de traduction, des publications communes et des formations associant plusieurs universités pourraient contribuer à réduire la séparation linguistique entre les espaces francophones et anglophones.
Une troisième concerne l’étude des héritages de la plantation dans les économies contemporaines. Les recherches sur les structures foncières, les systèmes alimentaires, l’agriculture, les risques environnementaux et les inégalités sociales pourraient être mises en dialogue avec les expériences d’autres territoires caribéens. Rodolphe Solbiac a notamment consacré, en 2025, une communication scientifique aux rapports entre agriculture vivrière et système de plantation en Martinique.
Le sujet illustre les rapprochements possibles entre l’analyse historique et les enjeux du développement local. Enfin, la coopération pourrait associer davantage les jeunes chercheurs, les enseignants, les artistes et les associations, afin que l’intégration régionale ne demeure pas une affaire exclusivement institutionnelle.
Ces orientations sont des pistes de réflexion éditoriales, et non des programmes déjà annoncés par la CARICOM ou proposés en ces termes par Rodolphe Solbiac.
Le paradoxe français – participer à une organisation qui demande réparation aux anciennes puissances coloniales
La présence de la Martinique au sein de la CARICOM fait apparaître une situation institutionnelle originale. La collectivité participe désormais à une organisation régionale dont la politique des réparations interroge la responsabilité historique de plusieurs États européens, parmi lesquels la France. Pourtant, l’accord d’adhésion de la Martinique a lui-même été conclu entre la Communauté caribéenne et le gouvernement français. Cette double appartenance ne détermine pas automatiquement une contradiction juridique. Elle soulève cependant des interrogations sur les possibilités de participation des représentants martiniquais aux programmes scientifiques et culturels liés à la justice réparatrice.
La Martinique pourrait-elle contribuer à des études régionales sur les héritages coloniaux ? Dans quelles conditions ses établissements d’enseignement supérieur pourraient-ils participer aux programmes de recherche ? Comment seraient articulées les compétences de la CTM, celles de l’État et les initiatives de la société civile ?
L’accord d’adhésion ouvre certaines possibilités de coopération, sans régler à lui seul ces différentes questions.
Une pensée caribéenne qui interroge l’avenir
Les travaux de Rodolphe Solbiac rappellent que l’histoire de la Caraïbe ne saurait être réduite à l’histoire de sa domination. Les sociétés caribéennes ont également produit leurs propres traditions intellectuelles, leurs écrivains, leurs historiens, leurs théories politiques et leurs propositions de transformation sociale. L’une des dimensions intéressantes de cette démarche réside dans la relation qu’elle établit entre les productions culturelles et l’évolution des institutions. Ce qui se formule d’abord dans la littérature, la recherche ou les mouvements sociaux peut progressivement devenir un objet de débat public et, parfois, d’action gouvernementale. Mais ce passage n’est ni automatique ni exempt de contradictions. Une revendication institutionnalisée peut rencontrer des contraintes financières, juridiques ou diplomatiques. La reconnaissance d’un principe ne garantit pas sa mise en œuvre. C’est pourquoi la nouvelle appartenance de la Martinique à la CARICOM devra être appréciée aussi à travers ses effets concrets : les projets créés, les connaissances partagées, les coopérations établies et les possibilités nouvelles offertes aux habitants.
Légende photo : Rodolphe Solbiac en compagnie de Mia Amor Mottley de Barbade et Ralph Gonzalves, premier ministre de Saint-Vincent.
Repères bibliographiques et documentaires
Rodolphe Solbiac, L’artiste, le savant et le politique dans la Caraïbe anglophone diasporique, Études caribéennes, 2018. Rodolphe Solbiac, La destruction des statues de Victor Schœlcher en Martinique, L’Harmattan, 2020. Rodolphe Solbiac, Le procès en réparation de l’esclavagisation des Africain.e.s, L’Harmattan, 2023. Rodolphe Solbiac, Savoir et Réparation dans la Caraïbe, Eliva Press, 2025. CARICOM, accord d’adhésion de la Martinique signé le 20 février 2025 et entré en vigueur le 16 juin 2026. CARICOM Reparations Commission, programme révisé en dix points pour la justice réparatrice, 2026.





