Étiquette : mémoire

Thierry Mathiasin : Quai des arachides (5)

  • Par Thierry Mathiasin

Avec Quai des arachides, Thierry Mathiasin, artiste peintre et poète guadeloupéen, nous entraîne, dans un univers où la terre, la mer, l’exil et la mémoire se rencontrent.

Thierry Mathiasin ou la palette du multiple

À travers une écriture dense, imagée et profondément sensorielle, il fait surgir les paysages de la Caraïbe, les blessures de l’histoire coloniale et les échos du marronnage. Sa poésie explore les liens entre identité, déracinement, corps et liberté. Ce texte est extrait de Quai des Arachides, publié en décembre 1991 à l’École d’Art du Havre, sous la responsabilité de Francis Marshall, avec le soutien de la DRAC Haute-Normandie.

QUAI DES ARACHIDES. Thierry Mathiasin. Décembre 1991. École d’Art du Havre.  Responsable de publication : Francis Marshall. Avec le soutien de la DRAC Haute-Normandie.

Sans Titre

Mât de cocagne aux rivages de pagnes.

Ciel insulaire au soleil de la sardane.
Brisants de misère aux murailles d’échines.
Roucou des airs aux marelles des étales.
A l’heure pour une larme
Au zénith de son image.
En nage pour une rivière
Aux gués de son couchant.
Lucide pour une ombre
Aux absides de son levant.  Lire Plus

Rodolphe Solbiac : La CARICOM et la bataille des savoirs

  • par Rodolf Etienne

À l’heure où la Martinique vient d’intégrer officiellement la Communauté des Caraïbes (CARICOM), les travaux de l’universitaire martiniquais Rodolphe Solbiac prennent une résonance particulière.

Depuis plusieurs années, ce spécialiste des littératures anglophones et des études postcoloniales explore une question fondamentale : comment les sociétés issues de l’esclavage et de la colonisation peuvent-elles transformer leur présent en reconstruisant les savoirs qui permettent de comprendre leur histoire ? Une réflexion qui rejoint directement les orientations de la CARICOM en matière de justice réparatrice.

Un universitaire martiniquais au cœur de la pensée caribéenne

Rodolphe Solbiac est maître de conférences habilité à diriger des recherches à l’Université des Antilles, sur le campus de Schœlcher. Ses travaux s’inscrivent dans le domaine des études postcoloniales, des Cultural Studies et des littératures de la Caraïbe anglophone. Ils interrogent notamment la mémoire historique, les constructions identitaires, les formes de domination héritées de la colonisation et les possibilités de transformation des sociétés contemporaines. Son parcours scientifique présente une particularité importante. Plutôt que d’étudier séparément les œuvres littéraires, les évolutions politiques et les transformations sociales, il cherche à comprendre les relations qui les unissent.  Lire Plus

Victor Anicet : La terre, le feu et la mémoire

La disparition de Victor Anicet, ce lundi 26 octobre 2026, prive la Martinique d’une figure majeure de sa création artistique.

Né en 1938 au Marigot, céramiste, peintre, sculpteur et cofondateur du groupe Fwomajé, il avait consacré son existence à retrouver les signes enfouis de l’histoire martiniquaise pour en faire une œuvre résolument contemporaine.

Des poteries amérindiennes aux vitraux de Saint-Pierre, des mémoires de l’esclavage aux couleurs de la Caraïbe, retour sur un parcours exceptionnel.

Un homme qui faisait parler la terre

Il y a des artistes dont on reconnaît immédiatement les formes, les couleurs, la manière. Et puis il y a ceux dont l’œuvre finit par devenir une façon de regarder le pays lui-même. Victor Anicet appartenait à cette seconde catégorie. Ses céramiques, ses peintures, ses assemblages et ses sculptures ne se limitaient pas à la recherche du beau. Ils proposaient une lecture de la Martinique, de ses blessures, de ses rencontres et de ses silences. Chez lui, la matière n’était jamais innocente. L’argile renvoyait aux premiers habitants de l’île, le bleu convoquait la mer, l’Afrique, les traversées et les souvenirs de l’enfance, tandis que les signes évoquaient les cultures disparues ou transformées, les traces de l’esclavage, les gestes populaires et les métissages de la société créole.  Lire Plus

Simon Chivallon : « Les Passantes »

– par Rodolf Etienne

Il est des rencontres qui ne durent qu’un instant et dont le souvenir nous accompagne toute une vie.

Avec Les Passantes, le pianiste de jazz Simon Chivallon revisite l’une des chansons les plus bouleversantes du répertoire de Georges Brassens.

Sans paroles, porté par un trio et un quatuor à cordes, Simon Chivallon redonne à cette méditation sur le temps, le désir et les rendez-vous manqués une nouvelle existence musicale. Une traversée sensible de plus d’un siècle de poésie et de chanson française. Simon Chivallon — Alone Again (A Personal Songbook)

Une chanson qui traverse les générations

Derrière la mélodie popularisée par Georges Brassens se tient d’abord un poème écrit en 1911 par Antoine Pol, alors jeune homme de vingt-trois ans. Publié en 1918 dans le recueil Émotions poétiques, le texte aurait pu demeurer dans les marges de l’histoire littéraire. C’était compter sans une rencontre. Celle du jeune Georges Brassens avec le recueil d’un poète presque inconnu. En 1942, chez un bouquiniste, le futur chanteur découvre ces vers. Il en perçoit immédiatement la force, mais mettra des années à leur donner une forme musicale qui le satisfasse.  Lire Plus

Fernand Bibas : Photographe de l’histoire

  • par Rodolf Etienne

Pendant quarante-quatre ans, Fernand Bibas a photographié la Martinique pour la presse.

De Gaulle, Césaire, Senghor, Jean-Paul II, manifestations, élections, sport, spectacles, anonymes : son appareil a accompagné une société en mouvement.

Aujourd’hui, les Archives territoriales de Martinique exposent ces images. Ce qui fut hier de l’actualité est aujourd’hui devenu mémoire.

Il y a ceux que l’Histoire place devant l’objectif et ceux qui doivent être là, présent, au moment précis où elle passe. Depuis le 19 septembre 2026, les Archives territoriales de Martinique présentent en l’honneur de Fernand Bibas : « Dans le viseur de Fernand Bibas – 60 ans de vie martiniquaise », une exposition organisée dans le cadre du Bicentenaire de la photographie.

Le ministère de la Culture le présente comme le premier photographe professionnel de presse de la Martinique.

Derrière les négatifs, les tirages et les images numériques, ce n’est pourtant pas seulement la carrière d’un homme qui apparaît : c’est une Martinique entière qui remonte à la surface.

Fernand Bibas entre à France-Antilles en 1964. La photographie est déjà présente dans sa vie.  Lire Plus

Eugénie Éboué-Tell : Combattante de l’Histoire

— Par Rodolf Étienne

Pendant des décennies, son nom est resté accroché à celui de son époux.

Félix Éboué est entré au Panthéon en 1949, cinq ans après sa mort. Eugénie Éboué, elle, est demeurée beaucoup plus discrète dans le récit national.

Pourtant, sa trajectoire est celle d’une institutrice guyanaise devenue chercheuse, résistante de la France libre, infirmière, députée, sénatrice et actrice majeure de la représentation politique des Outre-mer dans l’après-guerre.

En septembre 2026, le ministère des Outre-mer a officiellement remis cette histoire au premier plan en inaugurant à Paris une salle Eugénie-et-Félix-Éboué et en annonçant la poursuite des démarches en faveur de son entrée au Panthéon.

De Cayenne à l’Afrique

Eugénie Tell naît à Cayenne le 23 novembre 1891. Après des études au lycée de jeunes filles de Montauban et l’obtention de son certificat d’aptitude pédagogique, elle revient en Guyane et devient institutrice à Saint-Laurent-du-Maroni. Elle épouse Félix Éboué en 1922. À partir de 1923, le couple séjourne notamment en Oubangui-Chari, l’actuelle République centrafricaine, avant de poursuivre une longue trajectoire entre Afrique et Outre-mer.  Cette partie de sa vie mérite aujourd’hui une attention particulière.  Lire Plus

Akiki Hosea Kanyarusoke Nyabongo : De Yale au royaume de Tooro

— Par Rodolf Étienne

Il existe, dans les archives de Yale University, une trajectoire qui semble résumer à elle seule une partie de l’histoire intellectuelle africaine du XXe siècle.

Celle d’Akiki Hosea Kanyarusoke Nyabongo, né en 1907, à Fort Portal dans l’actuel Ouganda occidental, membre de la famille royale du Tooro, écrivain, universitaire, panafricaniste et militant de la décolonisation.

Akiki Hosea K. Nyabongo étudie à Yale entre 1931 et 1934, après un passage par Howard University, avant de poursuivre à Harvard puis à Oxford.

Yale le présente comme l’un de ses premiers étudiants noirs remarquables.

Cette histoire qui pourrait n’être qu’une remarquable biographie universitaire prend une toute autre dimension lorsqu’on la replace dans les débats contemporains sur la restitution, les archives africaines et la souveraineté des savoirs.

Akiki Nyabongo n’est pas seulement un Africain d’Uganda parti étudier dans les grandes universités occidentales : il est l’un de ceux qui ont cherché à produire, depuis leur propre perspective, une connaissance écrite – inédite – des sociétés africaines.

De Fort Portal à Yale – Renaissance 

Né à Fort Portal, Akiki Nyabongo appartient à la maison royale du Tooro.  Lire Plus

Rosanie Soleil et les femmes de l’insurrection du Sud

-Par Rodolf Etienne

Le 7 octobre 2026, à 19h30, la salle Frantz Fanon à Tropiques Atrium, à Fort-de-France, remet sur la scène martiniquaise Rosanie Soleil, texte d’Ina Césaire mise en scène par Arielle Bloesch, consacré à l’une des femmes de l’Insurrection du Sud de 1870.

Mais ici, plutôt que de reconstituer la révolte, la dramaturge choisit la maison, les femmes, leurs silences, leurs paroles et leurs gestes. Une autre façon d’écrire l’Histoire.

Il y a l’histoire que l’on raconte depuis la place publique, celle des affrontements, des chefs, des proclamations, des condamnations. Et puis il y a celle qui entre dans les maisons, circule entre les femmes, se murmure, se dissimule et parfois se transmet sans jamais prendre la forme officielle d’une archive. C’est cet espace qu’Ina Césaire choisit pour installer Rosanie Soleil et nous raconter une des pages les plus brillantes de notre histoire.

Rita Ravier, Laura Grandfils, Suzy Singa et Caroline Savard en interprètent les quatre personnages féminins. La création est portée par la Compagnie Les Berlick, coproduite par Tropiques Atrium et soutenue par ETC Caraïbe.  Lire Plus

Réparations : Imaginaire asymétrique du descendant d’esclavisé

  • Par Rodolf Étienne

Dans notre premier volet : Martinique : Identité ou delirium tremens ? — Madinin’Art, nous avions emprunté au delirium tremens l’image du sevrage : celle d’une Martinique qui désire davantage de maîtrise sur son destin mais dont les rapports à la France, à l’autonomie, à la responsabilité et à la dépendance demeurent traversés de mouvements contradictoires.

Mais peut-être avions-nous commencé trop tard, parce qu’avant de demander ce que nous voulons devenir, une autre question s’impose : avec quoi imaginons-nous ce devenir ? Avec quelles images, quels héros, quels récits, quelles généalogies, quels modèles du beau, du vrai, du pouvoir, de l’autorité et de la réussite ? Et surtout nous devons nous demander : qui les a produits ?

C’est là que la pensée du psychologue allemand Carl Gustav Jung, fondateur de la psychologie analytique, devient éclairante. Pas pour diagnostiquer la Martinique, encore moins pour transformer le Martiniquais en malade collectif, mais parce que Carl Jung propose une mécanique de l’imaginaire autour du rêve, du complexe, de la projection, de l’ombre, de la persona, du rapport conflictuel entre le conscient et ce qui demeure hors de lui.  Lire Plus

Marie-Paule Désert : Kalinaga, de la tortue au palmier royal

— par Rodolf Étienne

Il y a déjà plus de treize ans, nous avions découvert Marie-Paule Désert, dite Kalinaga à l’occasion de son exposition Les Chemins de tresses, présentée en 2013 au Musée départemental d’Archéologie de Fort-de-France.

La palme y occupait une place centrale. Non pas simplement comme support, mais comme matière vivante, comme fragment de territoire, comme élément susceptible de porter une mémoire.

Treize ans plus tard, cette intuition demeure au cœur de son travail. Elle s’est même élargie, ramifiée, enrichie de nouvelles pratiques où se croisent création plastique, environnement, transmission, musique et patrimoine.

Chez Marie-Paule Désert, les frontières sont en effet peu étanches. La peinture rencontre le tressage ; le végétal devient support artistique ; la flûte des mornes rejoint le ti-bwa ; la calebasse et le chacha entrent dans un univers où l’objet n’est jamais complètement dissocié du geste qui permet de le produire.

Sa pratique semble ainsi partir d’un principe simple : créer avec ce que le territoire offre, mais aussi avec ce qu’il risque de perdre. La tortue marine occupe dans cette démarche une place singulière.  Lire Plus

Thierry Mathiasin : Palettes et couleurs multiples

— par Rodolf Étienne

Il y a chez le peintre-plasticien originaire de Deshaies en Guadeloupe, Thierry Mathiasin, quelque chose du domaine du « sensible singulier » qui se confronte inexorablement au classement de toutes catégories.

Artiste peintre ? Oui, inévitablement. Dessinateur ? Oui, bien sûr, sans conteste aucun.

Mais aussi : poète, auteur-écrivain,  enseignant en arts plastiques, parfois inspirés de textes engagés et consacrés au travail d’autres artistes, observateur attentif, médiateur constant de ce qui se joue ou se déroule autour de lui.

Chez Thierry Mathiasin, le trait et le mot semblent procéder d’un même mouvement : fouiller ce qui nous constitue jusqu’à rencontrer la mémoire, la blessure, le territoire insatisfait, le désir, mais également cette obstination presque physique à rester debout.

Thierry Mathiasin est né à Pointe-à-Pitre en 1967 et a grandi à Deshaies, en Guadeloupe.

Il quitte ensuite l’archipel pour poursuivre sa formation artistique et obtient en 1993 son diplôme des Beaux-Arts du Havre. Il devient enseignant en arts plastiques. Très tôt également, il écrit : Déréliction paraît en 1990, puis Quai des Arachides N°20 en 1993, une édition d’art et de poésie réalisée aux Beaux-Arts du Havre avec le soutien de la DRAC.  Lire Plus

Réparations : Le nouveau chapitre vers la dignité globale

-— Par Rodolf Étienne —

Pendant une grande partie du XXe siècle, la revendication centrale des peuples colonisés fut l’indépendance.

Mais les indépendances ont-elles réglé les comptes de la colonisation ? 

Soixante ou soixante-dix ans plus tard, voilà qu’une autre question prend une place croissante : après avoir obtenu le droit d’être libres, que faire des conséquences économiques, humaines, culturelles et patrimoniales de plusieurs siècles d’esclavage et de domination coloniale ?

C’est sous cet angle que la 3ème Conférence régionale de la CARICOM sur les réparations, organisée à la Barbade du 17 au 19 septembre 2026, prend une dimension qui dépasse largement Bridgetown. 

Réunis autour du thème Reparatory Justice as the Coming Enlightenment, responsables politiques, chercheurs, juristes, militants et représentants du monde africain et de ses diasporas ont travaillé à la mise en œuvre du Plan en 10 points révisé de la CARICOM pour la justice réparatrice.

La rencontre intervenait après l’adoption, le 25 mars 2026, de la résolution A/RES/80/250 des Nations unies sur la traite et l’asservissement racial des Africains. La CARICOM présente donc explicitement cette conférence comme le passage de la résolution à l’action.  Lire Plus

Patrimoine : Trois façons de transmettre la Martinique

– par Rodolf Etienne

Edouard Glissant, Eugène Mona, Valérie Kristofic. 

Le 21 septembre 1928 naît Édouard Glissant. Le 21 septembre 1991 disparaît Eugène Mona. Et le 21 septembre 2024 Fabienne Valérie Kristofic, autrice martiniquaise de littérature jeunesse s’éteint.

Il est des dates qui, sans l’avoir cherché, finissent par dessiner une géographie de la mémoire. Trois générations, trois univers, trois engagements, trois manières de dire le pays. 

Le 21 septembre en est une pour la Martinique. 

Chez Édouard Glissant, la Martinique devient pensée du monde. Né le 21 septembre 1928, l’écrivain, poète et philosophe élargit l’expérience antillaise jusqu’à en faire une réflexion sur la Relation, les langues, les mémoires, l’archipel et les identités qui ne se ferment pas sur elles-mêmes. L’œuvre d’Edouard Glissant interroge la façon dont nous entrons en relation avec les autres.

Chez Eugène Mona, cette même interrogation passe par le corps, la voix, le tambour et la flûte. Le chanteur martiniquais meurt le 21 septembre 1991, à 48 ans. Son œuvre plonge dans la langue créole, l’oralité, les mornes, les héritages africains, européens et indiens. Mona n’écrit pas un traité de l’identité martiniquaise : il la fait entendre.  Lire Plus

Quelle mémoire de l’esclavage ?

esprit

(Table ronde)

MAXIMIN Daniel, POCRAIN Stéphane et TAUBIRA Christiane

Pourquoi faire une loi instituant une commémoration de l’esclavage re­connu comme crime contre l’humanité ? En revenant sur l’origine de ce projet de loi, cette discussion contradictoire permet de comprendre les tenants et les aboutissants des demandes adressées au législateur.

ESPRIT – La loi Taubira, qui définit l’esclavage comme crime contre l’humanité, a été adoptée par l’Assemblée nationale en 2001. Cinq ans après, quel bilan dressez-vous de l’adoption de cette loi ?

Christiane TAUBIRA – La loi est le fruit d’un travail laborieux mené pendant deux années et demie. Le projet de loi fut déposé en 1998 et la première lecture à l’Assemblée eut lieu en février 1999. Le projet a d’abord soulevé l’enthousiasme, surtout chez les responsables socialistes. Mais très vite, la perspective des conséquences possibles de la loi a gelé cet enthousiasme. Certains faiseurs d’opinion au sein du parti socialiste ont souhaité que le texte proposé soit réduit à un article déclaratoire, dans la lignée de ce qui fut fait pour le génocide arménien. L’article sur la réparation, qui visait à faire évaluer le préjudice et proposer des politiques publiques de réparation, a notamment posé problème.

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