— par Rodolf Étienne
Il y a chez le peintre-plasticien originaire de Deshaies en Guadeloupe, Thierry Mathiasin, quelque chose du domaine du « sensible singulier » qui se confronte inexorablement au classement de toutes catégories.
Artiste peintre ? Oui, inévitablement. Dessinateur ? Oui, bien sûr, sans conteste aucun.
Mais aussi : poète, auteur-écrivain, enseignant en arts plastiques, parfois inspirés de textes engagés et consacrés au travail d’autres artistes, observateur attentif, médiateur constant de ce qui se joue ou se déroule autour de lui.
Chez Thierry Mathiasin, le trait et le mot semblent procéder d’un même mouvement : fouiller ce qui nous constitue jusqu’à rencontrer la mémoire, la blessure, le territoire insatisfait, le désir, mais également cette obstination presque physique à rester debout.
Thierry Mathiasin est né à Pointe-à-Pitre en 1967 et a grandi à Deshaies, en Guadeloupe.
Il quitte ensuite l’archipel pour poursuivre sa formation artistique et obtient en 1993 son diplôme des Beaux-Arts du Havre. Il devient enseignant en arts plastiques. Très tôt également, il écrit : Déréliction paraît en 1990, puis Quai des Arachides N°20 en 1993, une édition d’art et de poésie réalisée aux Beaux-Arts du Havre avec le soutien de la DRAC. Ensuite viendra Vertiges, publié en 2021 aux Éditions Stellamaris. Ce déplacement de la Guadeloupe vers l’Hexagone n’effacera pas la question du lieu. Il va au contraire la dupliquer, l’élargir.
Chez Thierry Mathiasin, partir ne semble jamais signifier rompre. Les géographies s’accumulent, dialoguent et finissent par devenir une matière.
Du dessin au poème, du poème au dessin
Thierry Mathiasin donne lui-même une précieuse clé lorsqu’il évoque le lieu où naissent dessin et poésie. Il parle d’un « glissement perpétuel entre les deux », d’une relation intime, presque charnelle, entre ces deux pratiques. C’est probablement là qu’il faut commencer pour regarder son œuvre. Chez lui, l’écriture n’est pas le commentaire de la peinture et la peinture n’est pas davantage chargée d’illustrer le texte. Les deux cherchent. Les deux creusent. Les deux tentent de faire apparaître quelque chose qui, autrement, resterait enfoui.
La palette du peintre déborde ainsi largement de la notion de couleur pour plus d’expression.
Le dessin prend parfois le chemin de l’écriture ; la poésie produit des paysages, des corps, des fractures, des mouvements. La main paraît poursuivre une même interrogation avec plusieurs outils. Il ne s’agit donc plus tellement de choisir entre peintre et poète que d’observer comment un même homme utilise plusieurs langages pour atteindre un même lieu. La ligne n’est jamais une « simple » ligne. Elle peut devenir trace, griffure, écriture, cicatrice. Le mot, de son côté, ne reste pas enfermé dans la page. Il produit des formes. Il donne à voir.
La Guyane – le choc du Maroni
Il faut ajouter une troisième géographie à celles de la Guadeloupe et de l’Hexagone : la Guyane. Thierry Mathiasin a enseigné les arts plastiques durant trois années à Maripasoula, sur le Maroni. Il décrit lui-même sa rencontre avec la culture des Boni — les Aluku, peuple marron — comme un « vrai choc ». De cette expérience naîtra L’Enragé suivi de Le Monstre du Maroni, publié chez Edilivre en 2017. Les deux récits mêlent vécu et imaginaire.
Thierry Mathiasin y évoque son indignation devant les blessures faites au peuple Boni, et quelque chose de plus personnel, ce bouleversement provoqué en lui par le territoire, le fleuve, les êtres rencontrés et cette histoire marronne qui continue à habiter le présent.
Ce passage par Maripasoula est essentiel pour comprendre son travail parce qu’il inscrit désormais son parcours dans un espace beaucoup plus vaste que l’île : Guadeloupe, Guyane, Maroni, marronnage, Afrique recomposée dans les Amériques, déplacements et mémoires dispersées.
Les géographies communiquent. Ce qui pouvait apparaître comme une question personnelle — d’où venons-nous, que conservons-nous du lieu quitté ? — rencontre ici une histoire collective autrement plus vaste, celle des arrachements, des résistances, des reconstructions et des identités qui ne cessent de circuler.

Avec Murielle Louber – Expo « Carte du Tendre ». @jabiru (2016)
Deshaies, Le Havre, Maripasoula – le territoire comme passage
Dès les années 1990, Mathiasin apparaît aussi dans des expériences collectives où se croisent les questions de métissage et de circulation culturelle. Les archives consacrées au peintre Blaise Patrix attestent notamment sa participation, avec Henri-Georges Vidal et Blaise Patrix, à l’exposition Artistes métisses, présentée au Havre en 1996. À la même période, Patrix travaille avec le collectif Trames autour de projets comme Marron, Mawon ci mawon, montrés à Montréal et à Pointe-à-Pitre. Il faut être précis : les archives consultées permettent d’établir l’environnement artistique dans lequel Mathiasin évolue et sa participation à Artistes métisses, mais elles ne suffisent pas, en l’état, à lui attribuer directement une participation aux manifestations de Trames. La distinction mérite d’être faite.
Le contexte reste cependant parlant : autour de ces artistes se discutent déjà métissage, déplacement, Afrique, Amériques, marronnage, mémoire et fabrication de nouvelles identités.
Une œuvre qui refuse l’exotisme
C’est probablement une autre question fondamentale à poser devant son travail : comment parler de la Guadeloupe sans fabriquer la Guadeloupe attendue ? Comment peindre une île sans la réduire au paysage ? Comment convoquer le territoire sans fournir au regard extérieur les couleurs qu’il est précisément venu chercher ? Mathiasin donne lui-même quelques éléments de réponse dans un texte consacré à la poétesse guadeloupéenne Florette Morand. Il y refuse avec force qu’une œuvre née aux Antilles soit automatiquement ramenée à un « parfum régionaliste ». À ses yeux, le lieu ne devrait jamais devenir une fermeture. Une approche qui éclaire certainement aussi son travail plastique.
L’île peut être présente sans devenir décor. La mémoire peut traverser une œuvre sans devenir folklore. L’identité peut être interrogée sans être enfermée. Et la Caraïbe peut parler à partir d’elle-même sans renoncer à parler au monde.
Plus Mathiasin revient au lieu, plus celui-ci paraît s’ouvrir. Deshaies n’est pas seulement Deshaies. Le Maroni n’est pas seulement un fleuve de Guyane. Le Havre n’est pas simplement le lieu des études et de l’éloignement. Chaque territoire devient une strate supplémentaire, une manière différente de regarder le même homme.
La question demeure pourtant : que peint Thierry Mathiasin lorsqu’il peint ? Des formes ? Des corps ? Des visages ? Une île ? Une mémoire ? Peut-être peint-il justement l’impossibilité de répondre simplement à cette question.
Une peinture des blessures et de la résistance
Dans ses textes récents, on retrouve avec insistance un vocabulaire de la trace et de la résistance. En octobre 2024, dans Tu dis que les racines se nourrissent de cendre, apparaissent déjà les racines, les morts oubliés, les mémoires, les anatomies, les blessures, les îles et cette nécessité de continuer à agir lorsque tout semble conduire à l’impuissance. Il y a là quelque chose qui permet de revenir vers la peinture autrement. Le corps peut être surface. La surface peut être accident. La ligne peut devenir blessure. Et la blessure, paradoxalement, devenir preuve que quelque chose demeure vivant. Thierry Mathiasin continue d’écrire.
Le 12 février 2026, le texte Nous voilà ramenés au seuil des rêves faisait encore entendre cette langue des blessures, de l’exil, des frontières, du pays natal, des racines, des cicatrices et des résistances. Le vocabulaire est révélateur parce qu’il n’appartient pas seulement à la littérature. Il offre aussi des pistes pour regarder l’œuvre plastique. Il y a les décombres, mais quelque chose pousse encore. Il y a la frontière, mais le regard cherche ce qui se trouve derrière. Il y a l’exil, mais le pays natal demeure. Il y a la cicatrice, donc la blessure, évidemment, mais également la preuve qu’un corps a commencé à réparer ce qui lui avait été fait. Cette tension semble traverser une grande partie de son univers :
Ne jamais nier la violence du réel sans jamais lui abandonner entièrement le dernier mot.
Voilà peut-être pourquoi le mot « debout » revient si naturellement lorsque l’on parcourt ses textes. Il était déjà au cœur d’un autre poème publié en 2022 : Debout, au carrefour de nos solitudes. Debout malgré la mémoire.
Palettes et couleurs multiples

Vertiges, Éditions Stellamaris. 2021 – L’Enragé suivi de Le Monstre du Maroni, Edilivre. 2017
Le multiple évoqué n’est pas synonyme de la dispersion. Il est la possibilité de rassembler – de rencontrer – peintre et poète, dessinateur et écrivain, professeur et artiste, Deshaies et jusqu’au Havre, la Guadeloupe et Maripasoula. Ou encore, le territoire intime des mé moires collectives, le trait, la couleur, le mot exact. Peut-être est-ce précisément cette totalité-là que cherche à nous décrire l’oeuvre : non pas résoudre les contradictions, mais leur permettre plutôt de vivre ensemble, de cohabiter, de co-exister.
Thierry Mathiasin nous dit – nous apprend – une chose certaine : de ne jamais réduire un homme, une île ou une œuvre à une seule appartenance et que le multiple, finalement, n’est peut-être pas ce qui nous divise, mais bien ce qui nous constitue.
Chez Thierry Mathiasin le voyage n’efface pas le lieu d’origine, il semble plutôt l’agrandir, l’étendre. À mesure que l’artiste se déplace, le lieu voyage avec lui. Il rencontre d’autres territoires, d’autres mémoires, d’autres blessures aussi. Et lorsqu’il revient vers l’île — par le dessin, par la peinture ou par le mot — ce n’est jamais exactement vers celle là-même qu’il avait quittée, il y a maintenant des corps rencontrés, des textes lus, des frontières traversées et d’autres encore qui demeurent… à dépasser – à déplacer.
Thierry Mathiasin (extrait)
Des matins morts comme des linceulsoù des racines étirent le poids des cris,la mer est revenue chargée de corps criblésde larmes, avec pour seul souvenir, l’écumedes rivages souillés
Des oiseaux de poussière ne volent que dans le périmètre des blessures, regardant d’un œil vengeur l’envergure prétentieuse des drones, dévisageant la lâcheté d’un ciel qui se prend pour le visage d’une terre promiseDes enfants ont vieilli de voir leur terrain de jeu brisé sous les bottes d’une meute sanguinaire, brandissant sourire aux lèvres des cahiers d’écoliers triturés de dessins, de tâches de rêves flanqués d’un pâle soleilL’olivier coincé parmi les lopins étranglés, où poussent encore les jours qui n’ont pas rendu les armes, s’abreuvent au long tunnel veineux de la résistance, pour que des lendemains chantent à la lumière des sèves reconquisesLa grosse protubérance sous les étoiles où festoient les illuminés d’une cause perdue, dansants hilares sur leur propre peur avec tous les apparats de la bonne conscience, celle couronnée par le déni, l’impardonnable confortLes trottoirs du monde sont jonchés de gravats où l’on se demande qui peut encore faire la pute quand la putasserie à déjà dépassé toutes les attentes, la barbarie à épuiser toutes ses passes, les bourreaux jouissent de propagande, pathétiques dans leurs râles de chiens assouvis (…)
TM
Sources et liens utiles
Vertiges, Thierry Mathiasin, Éditions Stellamaris : biographie et démarche artistique.
https://editionsstellamaris.blogspot.com/2021/06/vertiges.html
L’Enragé suivi de Le Monstre du Maroni, Thierry Mathiasin, Edilivre, Les Instants Libres. 2017.
https://www.lesinstantslibres.fr/product/show/9782332572899/lenrage-suivi-de-le-monstre-du-maroni
Afrique Virtuelle / OLATS — Archives concernant Blaise Patrix, Artistes métisses et le collectif Trames.
https://archive.olats.org/africa/participants/patrix.php
Thierry Mathiasin, texte consacré à Florette Morand. Le Dix Vins Blog.
https://ledixvinsblog.wordpress.com/2022/07/28/destin-de-femme-florette-morand-poetesse-guadeloupeenne-1926-2019-un-portrait-de-thierry-mathiesan/
Nous voilà ramenés au seuil des rêves, 12 février 2026. Le Dix Vins Blog.
https://ledixvinsblog.wordpress.com/2026/02/12/thierry-mathiasin-nous-voila-ramenes-au-seuil-des-reves/
Tu dis que les racines se nourrissent de cendre, octobre 2024. Le Dix Vins Blog.
https://ledixvinsblog.wordpress.com/2024/10/18/tu-dis-que-les-racines-se-nourrissent-de-cendre-thierry-mathiasin/
Debout, au carrefour de nos solitudes, L’Instant Poème, 2022.
https://linstantpoeme.wordpress.com/2022/05/14/thierry-mathiasin-debout-au-carrefour-de-nos-solitudes/

