– par Rodolf Etienne

Du 23 au 28 novembre 2026, la Martinique retrouvera l’un de ses grands rendez-vous musicaux.
Avec Célia Wa, Nayah, Chassol, Étienne Mbappé et le légendaire pianiste américain Bob James, le Martinique Jazz Festival annonce une programmation où se croisent les héritages afro-caribéens, les audaces contemporaines et les grandes traditions du jazz.
Une rencontre entre les générations, les territoires et les imaginaires musicaux, portée par Tropiques Atrium, Scène nationale de Martinique.
Une histoire de jazz qui traverse les générations
En Martinique, le jazz entretient depuis longtemps une relation particulière avec les musiques créoles. Les harmonies venues d’Amérique du Nord y rencontrent les rythmes de la biguine, les pulsations du bèlè, les sonorités du gwo ka guadeloupéen et l’immense patrimoine musical de la Caraïbe. Cette histoire faite de circulations, d’emprunts et d’inventions trouve dans les festivals un lieu privilégié d’expression. Le Martinique Jazz Festival participe de cette aventure depuis plus de quatre décennies.
Fondé en 1983 par le Centre martiniquais d’action culturelle (CMAC), alors dirigé par Fanny Auguiac, sous le nom de « Jazz à la Martinique », le rendez-vous s’est progressivement imposé comme un espace de rencontre entre les artistes de l’île et les grandes figures internationales. En 2007, sous l’impulsion de Manuel Césaire, il devient annuel et adopte le nom de Martinique Jazz Festival. Au fil de son histoire, il aura notamment accueilli Dee Dee Bridgewater, Michel Petrucciani, Manu Dibango, Marcus Miller, Monty Alexander, Marius Cultier, Mario Canonge et Chucho Valdés.
L’édition 2026 prolonge cette histoire en privilégiant une programmation ouverte, où les générations et les styles se rencontrent. Les organisateurs ont choisi d’associer des personnalités internationalement reconnues à des créateurs qui renouvellent aujourd’hui les langages du jazz, de la soul et des musiques caribéennes.
Célia Wa – la modernité caribéenne au souffle de la flûte
Le 25 novembre, Célia Wa présentera son projet FASADÉ aux Jardins de Bertho de Gueydon, à Saint-Esprit. Chanteuse, flûtiste et compositrice guadeloupéenne, elle développe une esthétique personnelle qu’elle nomme « Karibfutursound », où la mémoire du gwo ka rencontre les musiques électroniques, la soul, le hip-hop et le jazz contemporain. Sa démarche s’inscrit dans une génération d’artistes qui ne considère plus le patrimoine musical comme une matière figée, mais comme une source vivante de création. La flûte traversière y dialogue avec les percussions, les textures électroniques et les inflexions de la voix créole. Avec FASADÉ, c’est une certaine idée de la modernité antillaise qui s’annonce : une musique capable de revendiquer ses racines tout en explorant de nouveaux espaces sonores.
Nayah – la voix, la conscience et le voyage intérieur
Le 26 novembre, la chanteuse martiniquaise Nayah présentera Thérapeu’Trip, un projet particulièrement personnel dans lequel se rencontrent reggae, jazz, soul et poésie engagée. Connue pour la puissance expressive de sa voix, l’artiste développe depuis plusieurs années un univers musical dans lequel la mémoire, les luttes sociales et les interrogations intimes occupent une place centrale. Son album Thérapeu’Trip, paru en 2026, a notamment bénéficié de la direction artistique et musicale de Guy-Marc Vadeleux, dans un travail collectif associant plusieurs musiciens de la scène caribéenne. Chez Nayah, la musique dépasse ainsi le divertissement. Elle devient un espace de réflexion sur soi, sur l’identité et sur les chemins possibles de l’émancipation. Sa présence au festival rappelle que le jazz caribéen ne se limite pas à une recherche esthétique : il peut également porter une parole sociale, culturelle et philosophique.
Chassol – transformer le réel en musique
La même soirée accueillera Christophe Chassol, pianiste et compositeur d’origine martiniquaise, dont le travail occupe une place singulière dans la création musicale contemporaine. Avec Funny How?, son cinquième album, paru le 22 mai 2026, Chassol poursuit son exploration des rapports entre musique, parole, cinéma et images. Le principe de ses « ultrascores » consiste à transformer les sons du réel en matière musicale. Une phrase prononcée, une intonation, une conversation ou un bruit quotidien deviennent ainsi les éléments d’une composition nouvelle. Dans Funny How?, Chassol s’intéresse particulièrement à l’univers du stand-up américain, à la musicalité des voix et au rythme des paroles humoristiques. Le jazz rencontre alors le rap, la soul, la musique contemporaine et le langage cinématographique. Son passage en Martinique prend une dimension particulière. Après avoir consacré notamment Big Sun aux paysages et aux sonorités de son île natale, le compositeur revient devant le public martiniquais avec une œuvre qui poursuit ses recherches sur la musicalité du monde.
Étienne Mbappé – l’Afrique au cœur du dialogue musical

Le 27 novembre, le bassiste camerounais Étienne Mbappé apportera à la manifestation une autre dimension de cette géographie musicale. Instrumentiste virtuose, compositeur et musicien au parcours international, il appartient à cette famille d’artistes qui ont profondément renouvelé les rapports entre les traditions africaines, le jazz et les musiques électriques. Sa basse se distingue par son jeu mélodique, son articulation rythmique et une sonorité immédiatement reconnaissable. Son répertoire développe une conversation permanente entre les rythmes africains et les harmonies contemporaines. Sa présence souligne également la relation historique et culturelle qui unit les musiques de la Caraïbe à celles du continent africain. Il ne s’agit pas simplement de retrouver une origine commune, mais de mesurer comment ces traditions continuent de se transformer, de se répondre et de s’enrichir mutuellement.
Bob James – une légende du jazz pour conclure le festival
Le samedi 28 novembre, le Bob James Trio clôturera cette semaine musicale. Pianiste, compositeur et arrangeur américain, Bob James compte parmi les figures majeures du jazz fusion et du smooth jazz. Depuis les années 1960, sa carrière accompagne plusieurs transformations profondes de la musique instrumentale américaine. Son œuvre a contribué à rapprocher le jazz du funk, de la soul et des nouvelles techniques d’enregistrement. Ses compositions ont également traversé les générations grâce à leurs réutilisations dans le hip-hop, faisant de son répertoire une référence pour de nombreux producteurs et musiciens. Avec lui, le festival accueille un artiste dont la carrière raconte une partie essentielle de l’évolution du jazz moderne. La formule du trio, qui repose sur l’écoute mutuelle, l’improvisation et l’équilibre entre les instruments, promet une conclusion consacrée à l’art du dialogue musical.
Le cinéma pour comprendre et ressentir le jazz
Le Martinique Jazz Festival ne se limitera pas aux concerts. Deux projections sont annoncées les 23 et 24 novembre, rappelant les liens anciens entre le jazz et le cinéma. Everybody Digs Bill Evans, film de Grant Gee réalisé en 2026, revient sur une période douloureuse de la vie du pianiste américain Bill Evans. Après la disparition accidentelle du contrebassiste Scott LaFaro en 1961, le musicien traverse une profonde crise personnelle. Le film interroge la création, le deuil et la fragilité humaine derrière le génie artistique. Tukki – Des racines au Bayou, documentaire musical réalisé par Alune Wade et Vincent Le Gal, propose un voyage du continent africain jusqu’à La Nouvelle-Orléans. À travers les rencontres et les échanges musicaux, il explore les circulations culturelles qui relient l’Afrique de l’Ouest à l’histoire du jazz américain. Deux regards différents, mais complémentaires : l’un s’attache à l’intimité d’un créateur, l’autre à l’histoire collective d’une musique née de multiples rencontres.
La Martinique, territoire de création et de transmission
Cette nouvelle édition intervient dans un paysage musical martiniquais particulièrement vivant. Quelques semaines auparavant, les 16 et 17 octobre, la deuxième édition de Jazz Belle Étoile avait réuni à Saint-Joseph des artistes tels qu’Émeline Michel, Tricia Evy, Jennifer Vermignon, Ronald Tulle, Jean-Philippe Meyniac ou encore le groupe K’Koustik, autour de deux soirées gratuites ouvertes au public. Ces manifestations illustrent la diversité des formes de diffusion du jazz dans l’île : concerts populaires en plein air, rencontres intimistes, créations originales, festivals internationaux et initiatives locales. Mais elles invitent aussi à poser une question plus large : quelle place la Martinique souhaite-t-elle donner à sa création musicale dans les années à venir ? Car l’existence de nombreux talents ne suffit pas à garantir leur visibilité, leur circulation internationale ou les conditions matérielles nécessaires à leur développement. La formation des jeunes musiciens, l’accompagnement des projets artistiques, la documentation des patrimoines sonores et la création de réseaux avec les autres territoires caribéens constituent autant d’enjeux pour prolonger la dynamique de ces manifestations.
Le jazz, une musique du monde à partir de la Caraïbe
Le jazz doit une partie de sa puissance historique à sa capacité de traverser les frontières et de transformer les héritages. Né dans un contexte afro-américain marqué par l’histoire de l’esclavage, de la ségrégation et des luttes pour l’émancipation, il est devenu un langage musical international sans cesser de se réinventer. Dans la Caraïbe, cette histoire possède des résonances particulières. Les échanges avec les Amériques, les permanences africaines, les traditions créoles et les expériences propres à chaque territoire ont créé des conditions favorables à d’innombrables inventions musicales. C’est précisément cette diversité que le Martinique Jazz Festival 2026 entend faire entendre. De la flûte de Célia Wa au piano de Bob James, des recherches audiovisuelles de Chassol aux compositions d’Étienne Mbappé, en passant par la voix engagée de Nayah, les artistes annoncés témoignent d’une même réalité : le jazz demeure une musique en mouvement. Et peut-être faut-il voir là sa plus grande richesse. Le jazz ne cesse de se renouveler parce qu’il accepte la rencontre, l’inattendu et l’invention. En Martinique, terre de créolisation et de circulations culturelles, cette liberté musicale trouve un terrain d’expression particulièrement fécond.
| Date | Programmation |
|---|---|
| 23 et 24 novembre | Cinéma : Everybody Digs Bill Evans et Tukki – Des racines au Bayou |
| 25 novembre | Célia Wa — FASADÉ. Jardins de Bertho de Gueydon, Saint-Esprit |
| 26 novembre | Nayah — Thérapeu’Trip et Chassol — Funny How? |
| 27 novembre | Étienne Mbappé |
| 28 novembre | Bob James Trio |
Informations pratiques : Tropiques Atrium – Scène nationale, Fort-de-France, et Jardins de Bertho de Gueydon, Saint-Esprit. Billetterie et renseignements : www.tropiques-atrium.fr — 0596 70 79 29. Les tarifs et horaires précis sont à vérifier auprès de l’organisateur.
Sources et références






