– par Rodolf Etienne

Du 3 au 8 novembre 2026, la Martinique accueille une nouvelle édition des Théâtrales de novembre, organisées par ETC Caraïbe.
De Fort-de-France aux Trois-Îlets, en passant par Le Carbet et Case-Pilote, spectacles, lectures, rencontres et ateliers composent une programmation où se croisent mémoire historique, création contemporaine, langue créole et interrogations sur les sociétés antillaises.
Six journées placées sous le signe d’un théâtre qui ne se contente pas de représenter le monde, mais cherche aussi à le questionner.
ETC Caraïbe, un espace pour les écritures d’ici et d’ailleurs
Depuis plusieurs années, ETC Caraïbe, centre caribéen des dramaturgies contemporaines, accompagne les auteurs et autrices, favorise la circulation de leurs textes et contribue à donner une visibilité aux écritures théâtrales issues des territoires caribéens. Les Théâtrales de novembre prolongent ce travail en réunissant artistes, interprètes, metteurs en scène, enseignants et publics dans différents lieux de Martinique.
L’édition 2026 s’articule autour d’une idée simple : mettre le texte au centre de la rencontre artistique. Certaines œuvres convoquent les grandes fractures de l’histoire antillaise, d’autres interrogent la condition féminine, les liens familiaux, la transmission ou les tensions contemporaines. L’ensemble compose un parcours dans lequel la parole dramatique devient tour à tour témoignage, confrontation, souvenir et invention.
Le festival s’ouvre également à la formation, aux échanges professionnels et au jeune public. La majorité des manifestations sont proposées en entrée libre, dans la limite des places disponibles.
« La Vaillante » : une Martinique au bord du basculement
Le mardi 3 novembre à 19 heures, la Galerie-école du Centre caribéen d’art, à la Tour Lumina de Fort-de-France, accueille la soirée inaugurale avec La Vaillante, texte du dramaturge martiniquais Giovanny Germany.
L’auteur imagine une Martinique coupée du monde, plongée dans une situation de chaos. Dans cet environnement où les repères collectifs vacillent, deux personnages, Kenny et Albane, voient leur relation se déchirer. Le récit déplace ainsi la catastrophe du seul registre matériel vers celui des rapports humains.
Que reste-t-il des engagements individuels lorsque les structures collectives cessent de fonctionner ? Comment les solidarités résistent-elles à la peur, à l’incertitude ou au sentiment d’abandon ?
Ces interrogations donnent à cette ouverture une résonance particulière dans une société régulièrement confrontée à des crises sociales, environnementales et économiques.
La montagne Pelée, entre histoire et théâtre
Les deux soirées suivantes plongent dans la mémoire de l’éruption de la montagne Pelée, survenue le 8 mai 1902, qui détruisit Saint-Pierre, alors principal centre économique de la Martinique, et causa près de 30 000 morts. Le mercredi 4 novembre à 19 heures, à Terre d’Arts, au parc de Tivoli, à Fort-de-France, Mona El Yafi présente La Fille du volcan, une proposition mêlant théâtre et danse. Son personnage, Téphra, découvre son propre prénom sur le mur consacré aux victimes de la catastrophe. De cette rencontre troublante avec les traces du passé naît une interrogation sur les liens entre identité, mémoire et histoire collective. Le jeudi 5 novembre à 19 heures, à l’Espace Pory-Papy, au Carbet, Dan Dantin propose Le 7 mai 1902. La pièce situe son action à la veille de l’éruption, alors que deux figures politiques s’affrontent dans une ville dont les habitants ignorent encore l’imminence du désastre.
En rapprochant ces deux œuvres, le festival explore deux manières de faire théâtre avec l’histoire : l’une emprunte le chemin intime de la mémoire et du corps, l’autre celui des rapports de pouvoir et des décisions humaines face à une menace grandissante. L’éruption cesse d’être seulement un événement inscrit dans les manuels pour redevenir une matière dramatique.

« La Petite Fille que le soleil avait brûlée » – une création venue d’Haïti
Le vendredi 6 novembre à 19 heures, Terre d’Arts accueille La Petite Fille que le soleil avait brûlée, texte de l’autrice haïtienne Andrise Pierre, dans une mise en scène de Rita Ravier. La création s’organise autour d’un objet chargé de significations : une robe de mariée déchirée. À travers elle se dévoile progressivement l’existence de Yole, personnage dont le parcours invite à interroger les blessures intimes, les attentes sociales et la place accordée aux femmes. La présence d’une écriture haïtienne dans la programmation rappelle que les dramaturgies caribéennes se construisent aussi dans la circulation des expériences, des imaginaires et des langues. Malgré les singularités historiques de chaque territoire, elles rencontrent des préoccupations communes : les héritages familiaux, les formes de domination, les résistances individuelles et les possibilités d’émancipation.
Koltès et les écritures contemporaines
Le samedi 7 novembre à 14 h 30, Terre d’Arts accueille Effractions, une lecture théâtrale conçue à partir de l’œuvre de Bernard-Marie Koltès (1948-1989), dramaturge français dont l’écriture explore notamment les rapports de pouvoir, les frontières sociales, le désir et les confrontations entre individus. La proposition est mise en scène par Alexandre Zeff, de la compagnie La Camara Oscura, en partenariat avec l’Université Sorbonne Nouvelle, établissement français d’enseignement supérieur spécialisé notamment dans les lettres, les arts et les langues. Cette collaboration ouvre un dialogue entre les recherches universitaires, les pratiques de la scène et les problématiques traversant le théâtre contemporain. Elle souligne également l’intérêt de confronter les écritures caribéennes à d’autres traditions dramaturgiques, sans les enfermer dans un répertoire strictement régional.
Simone Lagrand, la langue créole à l’honneur
L’un des rendez-vous majeurs du festival se déroule samedi 7 novembre à 19 heures, au Théâtre Aimé-Césaire de Fort-de-France, avec la remise du Prix ETC Caraïbe 2026 du meilleur texte créolophone à Simone Lagrand, pour son œuvre Anba latè. Flè mal papay. Mi an boutjé. Le texte lauréat fera l’objet d’une lecture par la comédienne Daniely Francisque. Cette distinction occupe une place importante dans une région où les langues créoles, longtemps marginalisées dans les institutions scolaires et culturelles, poursuivent leur affirmation comme langues de création, de transmission et de pensée.
L’enjeu dépasse la simple présence du créole sur scène. Il touche à sa reconnaissance comme langue littéraire à part entière, capable de porter les formes les plus diverses du théâtre contemporain. À travers la dramaturgie, le créole peut faire entendre ses rythmes, ses registres, ses inventions et sa capacité à explorer la complexité des expériences humaines. Le prix contribue ainsi à rendre visibles des œuvres qui participent à la constitution et au renouvellement d’un répertoire dramatique créolophone.
« Cause, toujours Joséphine » – interroger une mémoire controversée
Le dimanche 8 novembre à 11 heures, les Théâtrales s’achèvent au domaine de la Pagerie, aux Trois-Îlets, avec Cause, toujours Joséphine, un texte de Véronique Kanor, proposé sous la forme d’un brunch théâtral, en présence de l’autrice. La proposition met en scène deux femmes noires confrontées à la figure de Joséphine de Beauharnais (1763-1814), née Marie-Josèphe-Rose Tascher de La Pagerie aux Trois-Îlets et devenue impératrice des Français par son mariage avec Napoléon Bonaparte.
Dans un lieu étroitement lié à son enfance, le spectacle prend une dimension particulière. La mémoire de Joséphine demeure controversée en Martinique, notamment dans le contexte du rétablissement de l’esclavage par Napoléon en 1802. Si les responsabilités historiques doivent être distinguées avec précision, cette période reste au centre de débats sur la mémoire coloniale et les figures honorées dans l’espace public. Avec cette œuvre, Véronique Kanor propose de faire entrer des voix féminines contemporaines dans une histoire longtemps racontée depuis le point de vue des pouvoirs établis. Le théâtre devient alors un espace de confrontation entre les récits hérités et les paroles qui les contestent.
Des rencontres, des ateliers et une ouverture vers la jeunesse
Au-delà des représentations, les Théâtrales de novembre proposent plusieurs rendez-vous destinés à prolonger la réflexion sur les métiers de la scène et la transmission artistique.
Le mercredi 4 novembre à 10 heures, une table ronde intitulée Scénographies, masques et histoire se tient à la Tour Lumina. À 17 heures, Terre d’Arts accueille le vernissage de l’exposition René Louise, parcours de scénographe, consacrée au travail de cet artiste martiniquais et à son inscription dans l’univers du spectacle vivant.
Le samedi 7 novembre, de 9 heures à midi, Mona El Yafi anime un atelier d’écriture à la Maison Zaboka, à Case-Pilote. Cette rencontre, organisée sur inscription, s’adresse aux personnes désireuses d’explorer les mécanismes de la création dramatique.
Le festival développe également un volet scolaire. Dès le mardi 3 novembre, La Magie des pierres, d’Anne-Alex Psyché, est proposée au Théâtre d’Outre-Mer (TOM), à Fort-de-France, lors de deux représentations réservées aux élèves. D’autres rencontres sont programmées dans des établissements scolaires, notamment autour du jeu théâtral, des formes contemporaines de la création et de textes créoles. Cette présence dans les écoles rappelle que la vitalité du théâtre dépend autant de ses auteurs et interprètes que de la formation de ses futurs spectateurs.
Faire vivre un théâtre caribéen ouvert sur le monde
Avec cette édition 2026, ETC Caraïbe poursuit une démarche qui associe création, transmission et circulation des œuvres. Le choix des lieux, du centre de Fort-de-France au patrimoine historique des Trois-Îlets, donne également au festival une dimension territoriale.
La programmation dessine plusieurs lignes de force : la mémoire de 1902, les héritages coloniaux, les écritures féminines, l’affirmation du créole et le dialogue entre générations d’artistes. Elle propose un théâtre attentif aux réalités caribéennes, mais dont les interrogations dépassent les frontières de l’archipel.
Le théâtre n’est pas seulement l’art de mettre des personnages en présence. Il est aussi une manière de faire surgir des questions que la société laisse parfois sans réponse. Pendant six jours, les Théâtrales de novembre invitent les spectateurs martiniquais à retrouver cette expérience singulière : entendre, dans la parole d’un autre, quelque chose de leur propre histoire.
Informations pratiques
Du mardi 3 au dimanche 8 novembre 2026. Fort-de-France, Le Carbet, Case-Pilote et Les Trois-Îlets. Entrée libre pour la majorité des rendez-vous. 0696 92 77 55 — ETC Caraïbe. La création La Petite Fille que le soleil avait brûlée, vendredi 6 novembre, est annoncée à 10 € et 5 €. Pour l’atelier d’écriture du 7 novembre, l’inscription est nécessaire. Les places sont limitées pour plusieurs manifestations.
Sources et liens utiles




