Chlordécone : 85,5 % des adultes martiniquais restent contaminés

SANTÉ PUBLIQUE / ENVIRONNEMENT

Les premiers résultats de l’étude Kannari 2 révèlent une diminution des concentrations de chlordécone dans le sang des populations antillaises.

Mais derrière cette amélioration statistique, la contamination demeure massive, particulièrement en Martinique.

Réunis le 27 octobre 2026, les responsables de la santé publique et les représentants de l’État ont annoncé de nouvelles mesures.

Une question persiste cependant : comment transformer les progrès de la connaissance scientifique en protection réelle des populations ?

Une amélioration qui ne doit pas masquer l’essentiel

En Martinique, 85,5 % des adultes présentent encore des traces détectables de chlordécone dans le sang. En Guadeloupe, cette proportion atteint 81,3 %. Ces chiffres, issus des premiers résultats de l’étude Kannari 2, publiés le 24 juin 2026 par Santé publique France, confirment l’ampleur d’une contamination environnementale qui continue de marquer durablement les deux territoires. L’enquête, réalisée en 2024 auprès d’environ 1 150 adultes en Martinique et 1 170 en Guadeloupe, succède à Kannari 1, menée en 2013. Elle permet pour la première fois depuis une décennie de mesurer l’évolution de l’imprégnation de la population par ce pesticide organochloré, utilisé dans les bananeraies antillaises entre 1972 et 1993. Malgré son interdiction, la molécule demeure présente dans les sols, certaines eaux et les chaînes alimentaires.

Une baisse est effectivement observable. En Martinique, la concentration sanguine moyenne géométrique de chlordécone est passée de 0,14 à 0,09 microgramme par litre entre les deux enquêtes. La proportion d’adultes chez lesquels le pesticide est détectable est passée de 89,1 % à 85,5 %. Ces résultats suggèrent une diminution de l’exposition, sans permettre d’en attribuer précisément les causes ni d’affirmer que la contamination environnementale aurait disparu. Santé publique France souligne d’ailleurs la nécessité d’interpréter ces comparaisons avec prudence, notamment en raison des différences méthodologiques possibles entre les deux études.

Près d’un adulte sur cinq au-dessus du seuil toxicologique

L’un des résultats les plus préoccupants concerne le dépassement de la valeur toxicologique de référence interne, fixée à 0,4 microgramme par litre de sang par l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses). En Martinique, 18,7 % des adultes dépassent cette valeur, contre 14,3 % en Guadeloupe. Ce seuil ne constitue ni un diagnostic médical ni la preuve qu’une maladie se développera. Il désigne un niveau d’imprégnation au-delà duquel un risque pour la santé ne peut être exclu. La distinction est essentielle : la présence de chlordécone dans le sang mesure une exposition, tandis que les conséquences sanitaires relèvent d’évaluations scientifiques et médicales complémentaires.

Les disparités sont également considérables. Les personnes résidant dans des zones contaminées présentent des niveaux moyens d’imprégnation deux à trois fois supérieurs à ceux des habitants de zones non contaminées. Les pêcheurs, les travailleurs agricoles et les hommes âgés de plus de 50 ans figurent parmi les groupes les plus exposés. Chez les femmes de 18 à 49 ans, près de 10 % dépassent encore le seuil toxicologique en Martinique.

La situation des enfants reste insuffisamment documentée. Leur participation à Kannari 2 n’a pas permis de constituer un échantillon représentatif. Les résultats recueillis ne peuvent donc être étendus à l’ensemble des enfants martiniquais.

L’alimentation, au cœur des mécanismes d’exposition

L’étude confirme le rôle déterminant de certaines pratiques alimentaires. La consommation de poissons, crustacés et mollusques marins les plus contaminés apparaît fortement associée aux niveaux de chlordécone mesurés dans le sang. Les approvisionnements par des circuits informels non contrôlés constituent également un facteur d’exposition. En revanche, les premières analyses n’ont pas mis en évidence d’association statistiquement significative avec la consommation de légumes-racines, d’œufs ou d’eau du robinet chez les adultes étudiés. Cela ne signifie pas que toutes ces denrées seraient systématiquement exemptes de contamination. L’absence d’association dans cette enquête ne dispense ni des contrôles sanitaires ni des précautions adaptées aux territoires pollués. Ces résultats soulèvent une difficulté sociale majeure. Comment réduire l’exposition sans fragiliser davantage les agriculteurs, les pêcheurs et les ménages dont l’alimentation repose en partie sur l’autoproduction, les échanges de proximité ou les circuits traditionnels ? La prévention ne saurait se limiter à une injonction faite aux consommateurs. Elle suppose des moyens de contrôle accessibles, une information compréhensible et des solutions économiquement supportables.

De nouvelles recherches, mais des réponses encore attendues

Le 27 octobre 2026, le préfet de Martinique, Étienne Desplanques, et Yves Servant, directeur général de l’Agence régionale de santé (ARS) de Martinique, ont réuni le comité de pilotage consacré à la chlordécone. Les résultats de Kannari 2, déjà rendus publics en juin, ont alimenté les échanges sur les priorités sanitaires et environnementales pour 2027. Les autorités annoncent notamment le renforcement des contrôles alimentaires et des zones interdites à la pêche, ainsi qu’un accompagnement des professionnels concernés. Le programme JAFA (Jardins familiaux) continue de proposer aux particuliers des analyses gratuites des sols et des conseils pour sécuriser leur production alimentaire.

Sur le plan scientifique, l’Agence nationale de la recherche (ANR) a sélectionné six nouveaux projets, financés à hauteur de 3,5 millions d’euros. Ils concernent notamment les risques sanitaires, les pratiques agricoles et alimentaires ainsi que les inégalités sociales associées à cette pollution. La question des conséquences sur la santé demeure centrale. Les expertises de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) ont notamment établi une forte présomption scientifique, puis considéré comme vraisemblable la relation causale entre l’exposition à la chlordécone et le risque de cancer de la prostate. D’autres effets potentiels continuent de faire l’objet de travaux.

Le temps de la réparation

Depuis plus de trois décennies, les populations antillaises vivent avec les conséquences d’une contamination dont la persistance excède largement la durée d’utilisation du produit qui en est responsable. Les mesures de prévention, les recherches scientifiques et les dispositifs d’indemnisation représentent des avancées nécessaires. Ils ne sauraient cependant suffire à eux seuls à répondre aux interrogations sur les responsabilités historiques, les inégalités d’exposition et l’accès à la réparation.

L’État indique que 162 victimes ont reçu un accord d’indemnisation du Fonds d’indemnisation des victimes de pesticides entre 2021 et août 2026. Ce mécanisme concerne les maladies professionnelles répondant aux critères du dispositif. La situation des personnes exposées en dehors de leur activité professionnelle soulève toujours des questions distinctes. De nouvelles analyses de Kannari 2 sont attendues au premier semestre 2027, notamment sur les autres pesticides, les métaux lourds et les déterminants sociaux de l’exposition.

La baisse des concentrations sanguines constitue un signal encourageant. Mais tant que plus de huit adultes martiniquais sur dix présenteront des traces de chlordécone dans leur organisme, il sera difficile de parler d’une crise sanitaire appartenant au passé.

Sources et liens utiles

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