– par Rodolf Etienne

Dix-huit artistes et autant de démarches plastiques se rencontrent autour d’une contrainte commune : créer dans un espace minuscule.
Du 7 novembre au 31 décembre 2026, le Créole Arts Café, à Saint-Pierre, accueille « À la loupe ! », une exposition collective organisée par PABE Martinique.
Une invitation à ralentir le regard, à redécouvrir les objets et à considérer autrement ce que l’on croit insignifiant.
Quand le regard doit s’approcher
À l’heure des images gigantesques, des écrans omniprésents et des œuvres parfois spectaculaires, PABE Martinique fait le choix inverse : celui du minuscule. Les dix-huit artistes réunis au Créole Arts Café ont accepté de travailler dans des formats réduits, avec pour principe général une dimension maximale de 10 × 20 centimètres. Peintures, céramiques, livres miniatures, collages, installations, gravures, assemblages et objets détournés composent un ensemble dont la découverte exige une attention inhabituelle.
Le titre de l’exposition, « À la loupe ! », résume cette démarche. Il ne s’agit pas seulement de regarder de petites œuvres, mais de modifier les conditions mêmes de leur perception. Là où le visiteur peut habituellement embrasser une composition d’un seul coup d’œil, il lui faudra ici s’approcher, chercher des détails, comprendre les associations de matières et de formes. Chaque œuvre propose une expérience visuelle concentrée, parfois intime, parfois déroutante. « La miniature ne constitue pas nécessairement une reproduction réduite du monde. Elle peut posséder sa propre réalité, ses proportions, ses règles et sa poésie », affirme la présidente, Michèle Arretche. La petitesse devient alors un choix esthétique, capable de donner à un geste, à une trace ou à un matériau une importance que leur apparente modestie aurait pu dissimuler.
La mémoire dans la paume d’une main
Plusieurs artistes ont choisi d’explorer le rapport entre les objets, les souvenirs et la mémoire personnelle. Elisabeth Alexandrine, avec Au fil d’une vie, construit autour d’un arbre tressé de laine une œuvre dont la lecture se révèle progressivement. Vingt-deux porte-clés presque invisibles y invitent le spectateur à s’approcher pour découvrir ce que la composition dissimule. L’objet miniature devient là le support d’un récit dont tous les éléments ne sont pas immédiatement accessibles.
Catherine Bland, céramiste installée à Case-Pilote, propose avec Les petites maisons un ensemble de constructions en porcelaine. Ces habitations fragiles deviennent les gardiennes de souvenirs, d’instants et de vies imaginées. Corinne Daunar, quant à elle, transforme galets, sable, résine et matériaux divers en paysages minuscules où des personnages prennent place. Son travail, intitulé Par le petit bout de la lorgnette et autres histoires minuscules, explore les possibilités narratives de ces espaces réduits. La mémoire prend également une dimension matérielle chez Valérie Pauvert. Son installation Cueille et recueil réunit trente-cinq petites boîtes accueillant coquillages, fragments de cartes, journaux, résine, céramique et autres éléments recueillis. Le souvenir n’y apparaît plus comme une simple image mentale : il devient une matière à conserver, à assembler et à interpréter.
Livres, jeux et mondes imaginaires
L’exposition accorde une place importante aux écritures et aux récits. Véronique Baude, artiste plasticienne formée notamment aux techniques de gravure et de reliure, présente Les bibliothèques de MonaLuZ. Ses livres d’artistes miniatures associent textes, estampes, dessins et travail du papier. Le livre devient lui-même un objet plastique, dans lequel la patience de la fabrication dialogue avec le plaisir de la découverte. Avec Tricoter l’impossible, Daouïa, artiste qui a longtemps enseigné dans le Nord-Caraïbe martiniquais, explore les rapports entre le minuscule, la poésie et l’imagination. Ses propositions associent notamment de petites boîtes, des accords visuels et des références à Alice et Gulliver. Ce travail interroge la frontière entre l’objet familier et l’univers fantastique.
Hélène Jacob, artiste autodidacte installée depuis le début des années 2000 en Martinique, fait intervenir le hasard et le jeu. Son œuvre À vous de jouer repose sur deux jeux de cartes réinventés, inspirés du tarot et du rami. Formes, couleurs et mots y construisent des rapprochements inattendus. Sandrine Zedame, pour sa part, s’intéresse au monde animal et à l’imaginaire enfantin. Ses Bestioles et son ABCdaire inachevé accordent une place à de petites créatures souvent négligées, rappelant que l’émerveillement peut naître de ce qui passe généralement inaperçu.

Des miniatures qui interrogent la société
Le format réduit ne signifie pas pour autant l’abandon des préoccupations sociales et politiques. Nadia Burner, plasticienne et poétesse guadeloupéenne vivant et travaillant en Martinique, poursuit une recherche consacrée notamment aux inégalités, aux violences, à l’identité et à la mémoire. Avec Premières de cordées, elle reprend une réflexion sur la place des femmes et les chemins qu’elles ouvrent. Isabelle Pin, artiste plasticienne installée en Martinique depuis 1996, présente Lili Pute, une installation interrogeant la prostitution, l’invisibilité des femmes concernées et les mécanismes de stigmatisation. À travers dix petites boîtes, l’œuvre invite à dépasser les apparences et à porter attention à des existences habituellement réduites à des représentations sociales.
Marie Gauthier, artiste plasticienne diplômée des Beaux-Arts de Paris, explore avec Blasons les représentations du corps, du féminin et de l’identité. Ses peintures miniatures questionnent la manière dont les images peuvent condenser des interrogations intimes, historiques et symboliques. Sylviane Fédronic, avec Chemin Faisant, construit pour sa part un univers fait d’objets, de dessins, de peintures, de textes et de fragments accumulés, comme autant de traces d’une existence. La miniature apparaît alors comme un espace de concentration critique. L’œuvre tient dans quelques centimètres, mais les questions qu’elle soulève dépassent largement son cadre.
Écologie, science et imaginaires du vivant
L’une des propositions les plus singulières est celle de Cédella Ragot, chimiste des polymères et écotoxicologue originaire de Martinique. Dans Microcosmes, elle utilise notamment des objets issus de l’univers du laboratoire, associés à des techniques de gravure, de linogravure et de broderie. Son travail interroge les conséquences de la pollution et le rapport entre les activités humaines et les écosystèmes. Les matériaux de récupération deviennent les éléments d’une création dont la dimension environnementale est explicitement revendiquée. Garance Vennat présente Statuettes amulettes, un ensemble de vingt objets fabriqués à partir de matériaux naturels ou industriels récupérés. Présentées comme les vestiges d’un musée d’histoire naturelle imaginaire, ces petites figures interrogent les pratiques chamaniques, les croyances et les rapports symboliques entretenus avec les objets.
Avec Nuitnature, Iskias, artiste plasticien franco-vénézuélien, compose seize petites scènes nocturnes inspirées de son expérience martiniquaise. La peinture, le collage et l’assemblage permettent de construire des univers où la nuit devient un territoire de récit. Anick Ebion, qui pratique la peinture depuis son installation en Martinique en 1981, présente Rhapsody in blue, une œuvre inspirée du cosmos et réalisée à partir de cyanotypes. Michèle Arretche, présidente de PABE Martinique, réunit pour sa part dix-huit petits tableaux dans Notre monde, associant textes, graphismes, formes et couleurs. Enfin, Alex Bravo, dit Gariguero, rend hommage à de grandes figures de la musique martiniquaise. Dans Hommages miniatures ; Grands musiciens, l’aquarelle et le feutre donnent une autre échelle à des personnalités qui ont marqué la scène musicale du territoire.
Saint-Pierre, un écrin chargé d’histoire
Le choix du Créole Arts Café, situé au 103, rue Victor-Hugo à Saint-Pierre, n’est pas anodin. La ville, ancienne capitale économique et culturelle de la Martinique, porte encore les traces de la catastrophe volcanique du 8 mai 1902, lorsque l’éruption de la montagne Pelée détruisit une grande partie de la cité. Le Créole Arts Café est installé dans une bâtisse présentée par ses responsables comme la première reconstruite après la catastrophe. À la fois café, espace d’exposition et lieu de valorisation de l’artisanat local, il accueille régulièrement des artistes et des manifestations culturelles. Dans cette ville où l’histoire s’inscrit jusque dans les pierres, l’attention accordée aux fragments, aux traces et aux objets de petite dimension trouve une résonance particulière. L’exposition est portée par PABE Martinique (Plastik Art Band Experimental), association basée au Carbet et présidée par Michèle Arretche. Engagée dans la promotion de l’expression artistique sous différentes formes, elle a déjà proposé plusieurs manifestations collectives associant recherche plastique, questionnement social et expérimentation. À la loupe ! prolonge cette démarche tout en lui imposant une nouvelle contrainte formelle.
Apprendre à regarder autrement
La force du projet tient peut-être à cette interrogation simple : que voyons-nous encore lorsque nous prenons réellement le temps de regarder ? Les œuvres annoncées ne relèvent pas toutes de la même esthétique. Certaines privilégient la virtuosité technique, d’autres le récit, l’humour, l’engagement ou la poésie. Leurs approches peuvent même sembler contradictoires. Mais toutes participent à une expérience commune : déplacer l’attention vers des formes que leur dimension pourrait rendre secondaires. Une miniature demande parfois davantage de disponibilité qu’une œuvre monumentale. Elle oblige le regard à faire un effort, à chercher ce qui se dérobe, à considérer l’infime non comme une curiosité mais comme un territoire de création à part entière. À Saint-Pierre, dix-huit artistes nous invitent ainsi à mesurer autrement la grandeur des choses. Et peut-être à découvrir que l’essentiel, parfois, ne se révèle qu’à ceux qui acceptent de s’approcher.
Exposition : À la loupe ! — 18 regards sur le minuscule. Dates : du samedi 7 novembre au jeudi 31 décembre 2026. Vernissage : mardi 10 novembre 2026 à 18 h 30. Lieu : Créole Arts Café, 103, rue Victor-Hugo, 97250 Saint-Pierre, Martinique. Horaires annoncés : tous les jours, de 9 h à 17 h. Renseignements : Créole Arts Café, 0596 97 67 87 ; PABE Martinique, 0696 27 91 09. Organisation : association PABE Martinique et artistes invités.



