Fort-de-France : l’usure du pouvoir dans le miroir de l’Afrique

La ville d’Aimé Césaire, grand penseur de l’émancipation noire du XXᵉ siècle, est aussi une ville où la même filiation politique municipale gouverne depuis 1945.

— Par Rodolf Étienne —

À un moment où la rentrée scolaire remet sous nos yeux les transformations démographiques de la capitale, Fort-de-France offre une contradiction politique particulière qui mérite d’être regardée sans révérence excessive.

Ici, il faut préciser ! Le PPM (Parti Progressiste Martiniquais) ne gouverne pas Fort-de-France depuis 1945, puisqu’il n’a été créé qu’en 1958.

Césaire fut d’abord élu sous l’étiquette communiste.

Mais la continuité politique issue du césairisme est incontestable.

Aimé Césaire de 1945 à 2001, Serge Letchimy de 2001 à 2010, Raymond Saint-Louis-Augustin de 2010 à 2014, puis Didier Laguerre depuis 2014. Nous parlons donc, en 2026, de quatre-vingt-une années de continuité politique municipale.

Cette durée n’est pas en elle-même antidémocratique. Lors des récentes élections, les Foyalais ont librement voté. Des oppositions se sont présentées. Toute élection est libre. Vouloir assimiler Fort-de-France à quelque régime autoritaire que ce soit serait absurde.

Mais la démocratie ne se mesure pas seulement à la possibilité juridique de changer de pouvoir, elle se mesure également à la réalité de cette possibilité. Même si quatre-vingts ans finissent nécessairement par poser une question : à partir de quand la fidélité devient-elle habitude ?

Une majorité arrivée depuis quatre ans peut invoquer l’héritage. Après quatre-vingts ans, l’héritage devient aussi un bilan.


La Négritude n’était pas une philosophie de l’immobilité

C’est ici qu’Aimé Césaire, Le Chantre, doit revenir alimenter notre réflexion, mais autrement que sous la forme d’une statue figée, d’un nom de rue ou d’une invocation rituelle.

La Négritude naît précisément d’un refus. Césaire – c’est ce que l’Histoire retient – forge ce concept dans les années 1930, dans le contexte de L’Étudiant noir, contre l’assimilation culturelle et contre la dévalorisation systématique de l’Afrique et du monde noir.

La Négritude n’est donc pas une doctrine de conservation. Bien au contraire, elle est rupture, reprise de possession de soi. Une manière de dire à celui qui avait été défini par les autres : désormais, je me définis moi-même.

Il serait alors paradoxal que cette pensée d’émancipation devienne, plusieurs générations plus tard, une sorte de capital politique transmissible d’équipe en équipe.

La Négritude ne peut pas devenir une rente électorale sans perdre une partie de sa puissance subversive.

Aimé Césaire appartient désormais à tous. À Fort-de-France, bien sûr. À la Martinique. À la Caraïbe. À l’Afrique. Au monde. Le PPM demeure un parti politique. Les confondre serait presque rétrécir les deux : Césaire et le PPM.


L’économie, elle, ne connaît pas les monuments

Lorsqu’on quitte les symboles pour regarder les chiffres, la situation foyalaise devient plus sévère.

Fort-de-France comptait 100 080 habitants en 1990. En 2023, sa population municipale n’est plus que de 75 506 habitants. La capitale a donc perdu près du quart de sa population en un peu plus de trente ans. Entre 2017 et 2023, son recul démographique moyen atteint encore –1 % par an, essentiellement en raison du solde des entrées et sorties. Ce chiffre raconte davantage qu’une baisse démographique : lorsqu’une ville perd des habitants, elle perd potentiellement des consommateurs, des familles, des élèves, des actifs, des entrepreneurs, des contribuables et une partie de l’économie de proximité indispensable à sa vitalité.

Autre chiffre brutal : sur les 48 116 logements recensés à Fort-de-France en 2023, 18,2 % sont vacants, contre 7,8 % pour la France entière. Une capitale qui perd des habitants tandis que près d’un logement sur cinq demeure vacant ne traverse pas seulement un accident conjoncturel. Elle connaît une question structurelle d’attractivité résidentielle.

Évidemment, tout n’est pas imputable à la municipalité.

La Martinique entière vieillit et se dépeuple. Les jeunes partent étudier ou travailler ailleurs. Les activités et l’habitat se sont étendus vers d’autres communes du centre. Les compétences sont également réparties entre la Ville, la CACEM, la CTM, l’État et différents établissements publics. Mais cette explication possède pourtant sa limite. Fort-de-France est précisément la commune qui dispose de certains des plus puissants avantages comparatifs de Martinique : capitale administrative, CHU, port, établissements scolaires, équipements culturels, services, commerces, emplois publics et privés, patrimoine historique, façade maritime. Après quatre-vingts années de continuité, la question n’est plus seulement de savoir quelles contraintes la ville a subies, mais ce qu’elle a véritablement réussi à transformer.


Le redressement financier est réel. Mais il ne suffit pas

Il faut d’ailleurs reconnaître une évolution favorable : la situation financière municipale s’est améliorée.

Après plusieurs années de redressement, la Chambre régionale des comptes a constaté que le compte administratif 2024 présentait un résultat global de clôture excédentaire de 4,056 millions d’euros et que le budget 2025 était équilibré. Elle a donc estimé qu’il n’y avait plus lieu de poursuivre la procédure de redressement engagée.

C’est important. C’est même une réussite qu’il serait intellectuellement malhonnête de nier. Mais assainir une ville n’est pas encore la développer. On peut rétablir l’équilibre comptable tout en perdant des habitants. On peut maîtriser un budget sans recréer suffisamment d’activité. On peut diminuer un déficit sans rendre une ville plus attractive pour les familles. Et c’est là que commence le véritable examen économique : les habitants reviennent-ils ? Les logements vacants diminuent-ils ? Le centre-ville retrouve-t-il durablement des résidents ? Les investissements publics génèrent-ils suffisamment d’activité privée ? Les familles considèrent-elles Fort-de-France comme un lieu où elles souhaitent construire leur avenir ?

L’équilibre budgétaire dit que la ville peut payer ses dépenses. Il ne dit pas encore qu’elle a retrouvé un avenir.


La rentrée scolaire comme révélateur

C’est précisément ce que la rentrée scolaire actuelle permet d’observer. Lorsque les enfants deviennent moins nombreux, la tendance est de traiter la question comme un problème de carte scolaire, de classes ou de personnel. Mais derrière chaque enfant qui n’est plus là se cache une famille partie, qui a choisi une autre commune. Une école moins remplie aujourd’hui annonce peut-être moins d’actifs demain. La démographie scolaire est donc aussi un indicateur économique. Fort-de-France doit désormais se demander non seulement comment accueillir les élèves qui font leur rentrée, mais aussi comment redevenir une ville dans laquelle de jeunes parents veulent venir habiter.


Puis l’Afrique apparaît dans le miroir

C’est ici et maintenant que le sujet devient presque inconfortable. Nous avons pris, en Europe et parfois aux Antilles, une mauvaise habitude : parler de l’Afrique comme du continent des pouvoirs politiques éternels, des dictats : les présidents qui ne partent jamais, les partis issus des indépendances qui occupent le pouvoir pendant plusieurs générations, les oppositions divisées, les systèmes politiques sclérosés. Ces situations existent et elles doivent être analysées sans complaisance. Mais l’Afrique contemporaine nous raconte également une autre histoire.

Au Botswana, le Botswana Democratic Party qui gouvernait depuis l’indépendance de 1966 a été battu en 2024, après 58 années au pouvoir. La coalition d’opposition conduite par Duma Boko a réussi à transformer le mécontentement économique en alternance, et le président sortant Mokgweetsi Masisi a reconnu sa défaite.

En Afrique du Sud, l’ANC détenait la majorité nationale depuis les premières élections démocratiques de 1994. En 2024, le parti de Nelson Mandela est tombé autour de 40 % des suffrages, perdant pour la première fois sa majorité parlementaire et se trouvant contraint de partager le pouvoir. Voilà une Afrique supposément condamnée aux pouvoirs interminables qui nous renvoie soudain une image embarrassante.

58 ans au Botswana. 30 ans pour la majorité absolue de l’ANC. 81 ans de continuité politique issue d’Aimé Césaire à Fort-de-France.

Les systèmes ne sont évidemment pas comparables institutionnellement. Et justement, l’alternance devrait théoriquement être beaucoup plus simple dans une municipalité française. Il suffit de gagner une élection.


Mandela ne suffisait plus. Césaire, lui, devra-t-il suffire éternellement ?

La comparaison entre Nelson Mandela et Césaire doit être maniée avec prudence.

Les hommes, les pays et les histoires sont différents. Mais il existe une mécanique politique commune : la légitimité historique.

Pendant longtemps, demander à certains Sud-Africains de voter contre l’ANC revenait presque à leur demander de voter contre l’histoire de leur propre libération.

Puis les générations ont changé. La question n’était plus uniquement : qu’avez-vous fait pour nous libérer ? Elle est devenue : que faites-vous aujourd’hui de cette liberté ?

C’est exactement le déplacement intellectuel que Fort-de-France pourrait accomplir même si personne ne peut sérieusement retirer à Césaire ce qu’il a donné à la Martinique.


Une opposition qui échoue elle aussi depuis des décennies

Faire porter toute la responsabilité à la majorité serait trop confortable, trop facile.

Si une équipe politique reste aussi longtemps au pouvoir dans un système démocratique, il faut aussi être capable d’examiner la qualité de ceux qui prétendent la remplacer.

Les municipales de 2026 fournissent ici un chiffre presque cruel. Au second tour, Didier Laguerre recueille 11 994 voix, soit 50,10 % des suffrages exprimés. Steeve Moreau en obtient 6 107, Francis Carole 5 840. Addition purement arithmétique des deux oppositions : 11 947 voix. Différence avec le vainqueur : 47 voix.

Soyons rigoureux : cela ne signifie absolument pas qu’une liste commune aurait automatiquement gagné. Les voix ne sont pas simplement des billes que l’on déplace d’un candidat vers un autre. Mais politiquement, le chiffre est vertigineux. Il n’indique pas que l’alternance n’est peut-être plus impossible à Fort-de-France, elle reste surtout incapable de s’organiser. Sauf que, par endroits, cette incapacité peut-être aussi vue ou considérée comme un triste bilan.


On ne renverse pas quatre-vingts ans de pouvoir avec six mois de campagne

Dans un tel contexte, une opposition qui se voudrait réellement ambitieuse ne devrait pas attendre l’année électorale, la dernière année, pour devenir visible. Elle devrait constituer un gouvernement municipal alternatif qui se devrait d’être permanent. Non pas de manière symbolique, mais bien techniquement, sur le terrain. Elle devrait suivre année après année le budget, l’investissement, le logement, la vacance commerciale, la démographie, les écoles, la mobilité, la propreté, les délais administratifs, l’évolution des quartiers et les résultats des grandes politiques publiques.

C’est ce qui manque souvent aux oppositions « faibles » : elles dénoncent à « tu » et à « vu » un simple bilan sans réussir à produire suffisamment tôt la preuve de leur propre compétence.

Une opposition n’existe pas seulement pour critiquer le pouvoir. Elle existe pour rendre son remplacement crédible, quasi inévitable. À Fort-de-France, le scrutin de 2026 indique que l’espace électoral existe bel et bien. Cela personne ne pourra le nier. La question qui demeure est toujours de savoir si quelqu’un saura l’occuper.


Aimé Césaire contre le mausolée

C’est peut-être ici que la Négritude reprend toute sa force. Césaire ne devrait pas être un mausolée politique. Il devrait demeurer une inquiétude.

Un homme qui quitte le Parti communiste français (PCF) en 1956, qui fonde ensuite son propre parti, qui refuse l’assimilation culturelle et qui fait de la rupture une dimension essentielle de sa pensée peut difficilement se réduire à une justification de l’immobilité.

La meilleure manière d’être fidèle à Césaire n’est peut-être pas de voter éternellement pour ses héritiers. Cela est convaincant ! Elle est, bien sûr, de conserver son insoumission intellectuelle.

Madinin’Art a déjà publié des textes rappelant combien la Négritude césairienne est à comprendre comme refus de la passivité et volonté d’émancipation, loin de toute lecture figée ou biologique.

C’est pourquoi une ville véritablement césairienne doit être assez libre pour reconduire les héritiers de Césaire si et seulement si leurs résultats convainquent les citoyens. Mais elle doit être tout aussi libre à les remplacer le cas contraire. Tous ceux qui se réclament de Césaire doivent – et ils le sont souvent d’ailleurs – être les premiers à défendre cette liberté.


De “nous sommes” à “nous pouvons”

La génération d’Aimé Césaire avait devant elle une tâche immense : retrouver une identité que la société coloniale avait appris aux Martiniquais à minorer, parfois à nier. Elle devait dire : nous sommes. 

Les générations successives ont reçu cet héritage. Mais elles ne peuvent s’en contenter. Elles doivent désormais démontrer : nous pouvons. 

Nous pouvons produire. Nous pouvons former. Nous pouvons administrer. Nous pouvons créer de la richesse. Nous pouvons évaluer nos politiques publiques. Nous pouvons construire une capitale attractive. Nous pouvons permettre à davantage de jeunes de rester. Nous pouvons regarder nos dirigeants sans crainte et nos héros sans servilité. Et, lorsque cela devient nécessaire, nous pouvons changer.

Car la dignité sans capacité d’action finit par se transformer en symbole. La mémoire sans mouvement devient commémoration. La culture sans création nouvelle devient patrimoine.


Quand l’Afrique nous renvoie enfin le miroir

Pendant longtemps, nous avons regardé certains peuples africains en nous demandant comment ils pouvaient conserver les mêmes partis pendant autant d’années. Aujourd’hui que le Botswana peut nous répondre : nous avons changé après 58 ans, que l’Afrique du Sud peut ajouter : même le parti de Mandela a perdu sa majorité, que nous disons-nous : et Fort-de-France ?

Quatre-vingt-une années après l’élection d’Aimé Césaire, la question n’est pas de savoir s’il faudrait renier ou non son héritage. C’est exactement l’inverse qui nous préoccupe. La Négritude nous a appris qu’aucun destin imposé n’était définitif. Qu’une conscience pouvait rompre avec l’ordre présenté comme naturel.

Ni majorité éternelle. Ni opposition éternellement impuissante. Ni héritage politique transformé en propriété.

Seulement des citoyens, une mémoire, des projets, des résultats et la liberté de choisir. Césaire nous a appris à dire : nous sommes. La Martinique contemporaine doit maintenant démontrer : nous pouvons. Et Fort-de-France, peut-être plus que toute autre ville, doit ici et maintenant pouvoir et/ou savoir dire : nous pouvons changer.


Le PPM détient une longévité au pouvoir très supérieure à celle de n’importe quelle grande famille politique française au sommet de l’État sous la Ve République.

Si l’on compare le pouvoir national en France avec le pouvoir municipal du PPM à Fort-de-France, le résultat est assez spectaculaire.

Le PPM (Parti progressiste martiniquais) est fondé en 1958 par Aimé Césaire et Pierre Aliker. Depuis cette date, Fort-de-France est dirigée sans interruption par le PPM : Aimé Césaire, puis Serge Letchimy, Raymond Saint-Louis-Augustin et Didier Laguerre. Didier Laguerre a encore été réélu en mars 2026. Cela représente donc 68 années consécutives de pouvoir municipal sous la même étiquette politique, de 1958 à 2026. (Le Monde.fr)

Il faut même ajouter une nuance : Aimé Césaire était déjà maire depuis 1945, mais sous l’étiquette communiste avant de créer le PPM.

Si l’on raisonne en continuité de la majorité politique issue de Césaire, Fort-de-France connaît donc une continuité de pouvoir remontant à 1945, soit 81 ans en 2026.

Mais, strictement parlant, le PPM n’existe que depuis 1958. (Fort de France)

En métropole, la séquence comparable la plus longue sous la Ve République est celle de la droite gaulliste et de ses alliés entre 1958 et 1981. De Gaulle, Pompidou puis Giscard d’Estaing ont gouverné avec des majorités successivement organisées autour de l’UNR, de l’UDR puis du RPR et des Républicains indépendants. Il n’y a alors aucune alternance gauche-droite pendant environ 23 ans, jusqu’à l’élection de François Mitterrand en 1981. (ResearchGate)

Attention tout de même : ce n’est pas exactement le même parti pendant 23 ans.

Les noms, organisations et coalitions évoluent : UNRUDRRPR, avec des alliés centristes et libéraux. On parle donc davantage d’une famille politique dominante que d’un parti unique restant au pouvoir.

La comparaison donne donc ceci :

Pouvoir Continuité approximative
PPM à Fort-de-France 1958-2026 : 68 ans
Majorité issue de Césaire à Fort-de-France 1945-2026 : 81 ans
Droite / famille gaulliste au pouvoir national 1958-1981 : 23 ans
Présidence socialiste Mitterrand 1981-1995 : 14 ans, avec cohabitations
Présidences Chirac + Sarkozy 1995-2012 : 17 ans, mais partis et majorités évolutifs

En conclusion, notons tout de même une singularité : En France, aucune grande famille politique n’a conservé sans interruption le pouvoir national pendant soixante-huit ans. À Fort-de-France, le PPM (Parti progressiste martiniquais) y est pourtant parvenu.

 

Repères et sources

Les données démographiques et de logement utilisées dans cet article proviennent de l’Insee : Population de Fort-de-France – Insee et Comparateur de territoires – Fort-de-France.

Les résultats municipaux 2026 sont ceux du ministère de l’Intérieur – Fort-de-France.

La situation financière est documentée par la Chambre régionale des comptes de Martinique.

L’histoire politique municipale et les éléments concernant Césaire et la Négritude sont accessibles auprès de la Ville de Fort-de-France – Aimé Césaire.

Pour les comparaisons africaines : Reuters sur l’alternance au Botswana en 2024 et la perte de la majorité de l’ANC en Afrique du Sud.

À lire aussi sur Madinin’Art

Pour prolonger la réflexion sur l’héritage césairien, Madinin’Art propose son dossier Aimé Césaire, ainsi que « Un poète politique : Aimé Césaire » et son dossier consacré à la Négritude.