Dieynaba Guèye : Sauver les contes !

– par Rodolf Etienne
Conteuse, poétesse, écrivaine et militante de la transmission culturelle, Dieynaba Guèye, dite Diéo ou Diewo, a consacré une grande partie de son existence à préserver la parole traditionnelle sénégalaise.
Originaire du Fouladou, elle avait fait du conte un instrument d’éducation, d’émancipation et de dialogue entre les générations. Sa voix avait également résonné en Martinique.

L’enfance d’une conteuse sous les étoiles du Fouladou

Il était une fois, dans le sud du Sénégal, une petite fille qui refusait d’aller dormir sans avoir entendu une histoire. À Kolda, dans cette région du Fouladou où se rencontrent les langues, les peuples et les traditions de plusieurs pays d’Afrique occidentale, les soirées appartenaient encore largement aux conteurs. Les enfants se rassemblaient après le dîner, écoutaient les récits des anciens, apprenaient à reconnaître les personnages, leurs ruses, leurs erreurs, leurs qualités et leurs faiblesses. Parmi ces enfants se trouvait Dieynaba Guèye, future écrivaine, poétesse et conteuse sénégalaise, connue sous les noms de Diéo et Diewo. Elle devait consacrer son existence à préserver ce patrimoine de la parole et à le transmettre aux générations suivantes. Dans un entretien accordé en 2014 à Wendy Bashi pour le magazine Amina, elle racontait comment, lorsque les conteurs habituels de son quartier étaient absents, elle prenait elle-même leur place sous le lampadaire situé devant la maison familiale. Cette image résume admirablement son parcours : celui d’une enfant qui, très tôt, avait compris que raconter une histoire était une manière de réunir les autres. Le Fouladou constitue un territoire culturel singulier. Située au carrefour de plusieurs espaces historiques et linguistiques de l’Afrique occidentale, la région de Kolda entretient des relations anciennes avec la Gambie, la Guinée, la Guinée-Bissau et d’autres régions du Sénégal. On y parle notamment le peul, le mandingue et le wolof, aux côtés du français et d’autres langues. Dieynaba Guèye grandit dans cet environnement plurilingue, qui façonne profondément son rapport au monde. Issue d’une famille dont les origines se trouvent également dans la région de Bambey, elle développe une pratique de la parole nourrie de plusieurs univers culturels. Elle peut raconter en mandingue, en peul, en wolof et en français, faisant de la diversité linguistique non pas un obstacle, mais une ressource artistique. Cette capacité deviendra l’une des particularités de son travail. Ses histoires pourront circuler entre différents publics sans perdre leur ancrage dans les traditions du Sénégal.

Écrire pour que les histoires ne disparaissent pas

L’entrée de Dieynaba Guèye dans l’écriture répond à une inquiétude précise : celle de voir disparaître les récits de son enfance. Devenue mère de trois garçons, elle poursuit la tradition familiale en racontant des histoires à ses enfants. Mais il lui arrive d’en oublier certains épisodes. Lorsqu’elle interroge ses anciens compagnons d’enfance, elle découvre que beaucoup ont déjà perdu le souvenir de ces contes. Ce constat agit comme un déclencheur. Il ne suffit plus de transmettre oralement ; il faut désormais écrire pour conserver, retrouver et faire circuler les histoires. La plume devient le prolongement de la voix. L’écriture ne remplace pas le conte vivant, mais lui offre une possibilité supplémentaire de traverser les générations. Dieynaba Guèye entreprend ainsi de transformer une mémoire orale fragile en patrimoine littéraire transmissible. Cette démarche prend une signification particulière dans des sociétés où de nombreuses traditions ont longtemps été conservées sans supports écrits systématiques et où les transformations des modes de vie modifient les relations entre enfants, parents et grands-parents. Contrairement à l’image romantique de l’écrivain entièrement consacré à son œuvre, Dieynaba Guèye mène longtemps une vie professionnelle parallèle à ses activités culturelles. Après des études à Kolda, Kaolack et Dakar, elle rejoint la SODEFITEX, entreprise sénégalaise liée au développement de la filière cotonnière. Employée notamment à la direction financière, elle parcourt plusieurs régions du pays avant d’occuper des fonctions administratives au siège de l’entreprise. Cette expérience lui permet de découvrir différents territoires et milieux sociaux. L’écriture se développe donc au milieu des responsabilités professionnelles, familiales et communautaires. Elle compose, prépare ses interventions, participe à des manifestations culturelles et poursuit ses rencontres avec les enfants. Sa trajectoire témoigne des réalités matérielles auxquelles sont confrontés de nombreux créateurs africains : mener une carrière artistique sans disposer nécessairement des ressources permettant d’en vivre exclusivement.

Quatre livres pour faire grandir la jeunesse

L’œuvre publiée de Dieynaba Guèye témoigne d’un intérêt constant pour l’éducation, la dignité, les valeurs sociales et la place des femmes. Son premier ouvrage, Jeunesse de mon pays, publié en 2005 aux éditions Maguilen, est un recueil de poèmes destiné particulièrement aux jeunes lecteurs. Elle y aborde des questions comme la scolarisation, la mendicité, la citoyenneté et les responsabilités des parents. L’enfance n’est pas simplement un thème littéraire : elle constitue le cœur de son engagement. En 2009, elle publie Les seins perdus de la belle fiancée, un conte édité par la SAEC. Sous un titre volontairement frappant, l’autrice interroge les rapports entre les aspirations des jeunes filles, les attentes familiales et les pratiques matrimoniales. Dans son entretien de 2014, elle précise que son récit ne constitue pas une apologie du mariage forcé : elle entend au contraire rappeler la responsabilité des adultes envers le bien-être des enfants, au-delà des intérêts matériels associés à certaines unions. Avec Les aventures de Desikaleerung, publié chez L’Harmattan et présenté au public au début des années 2010, elle développe plus largement les possibilités du récit initiatique. Son personnage central, un très jeune enfant, traverse des épreuves qui l’amènent à découvrir le monde, à acquérir des savoirs et à prendre progressivement conscience de ses responsabilités. Le récit mobilise des références aux métiers, aux croyances et aux représentations des sociétés africaines. Il valorise l’effort, la solidarité, le courage et l’apprentissage. Le nom même du personnage possède une dimension poétique : Dieynaba Guèye expliquait l’avoir construit autour du mot kaleera, désignant la marmite dans plusieurs langues de la région. Pour elle, la marmite symbolise une aventure collective : des éléments différents s’y rencontrent, se transforment et deviennent un repas partagé. Cette métaphore domestique donne au conte une profondeur particulière. L’expérience humaine ressemble à une cuisson lente, faite de rencontres, de difficultés, de changements et de découvertes.

En 2015, elle publie Seex yi don wër sen yaay, aux éditions Papyrus, poursuivant son travail dans le domaine du conte. Ces quatre ouvrages, qu’elle présente elle-même dans un entretien accordé à KoldaNews en novembre 2016, constituent le noyau documenté de son œuvre publiée. Ils ne représentent toutefois qu’une partie de son activité créatrice. L’autrice indiquait posséder de nombreux manuscrits encore inédits. Elle soulignait également les difficultés rencontrées par les écrivains sénégalais pour financer la publication de livres destinés aux enfants, dont les illustrations, la qualité du papier et la fabrication entraînent des coûts importants. À ces obstacles s’ajoutaient les problèmes de diffusion et de disponibilité des ouvrages. Ses remarques conservent aujourd’hui une portée considérable : comment assurer la survie d’une littérature jeunesse lorsque les textes existent, mais que leur publication et leur circulation demeurent difficiles ?

Le conte comme école de citoyenneté

Pour Dieynaba Guèye, le conte constitue bien davantage qu’une distraction destinée à occuper les enfants. Il appartient pleinement à l’éducation. Dans les histoires traditionnelles, les personnages rencontrent des situations qui mettent à l’épreuve leur courage, leur honnêteté, leur intelligence ou leur capacité à vivre avec les autres. Le récit permet ainsi d’aborder indirectement des questions morales et sociales parfois difficiles à expliquer de manière abstraite. Raconter devient une manière d’apprendre à choisir, à comprendre les conséquences de ses actes et à reconnaître la place d’autrui. C’est en ce sens que l’écrivaine défend, dans son entretien avec Amina, l’idée que le conte participe à la formation du citoyen. Sa conception relève d’une tradition éducative dans laquelle la parole, les images et les personnages imaginaires aident l’enfant à interpréter les situations qu’il rencontrera dans sa propre existence.

Cette conviction s’accompagne d’une préoccupation concernant les mutations contemporaines de la famille. Dieynaba Guèye observait que les rythmes professionnels, la télévision, les téléphones et les nouvelles habitudes de consommation culturelle réduisaient parfois le temps consacré aux histoires racontées par les parents. Elle ne contestait pas toute forme de modernité, mais insistait sur la disparition possible d’un moment particulier : celui où l’adulte s’adresse directement à l’enfant, lui accorde son attention et partage avec lui une expérience imaginative. Dans son quartier, elle organisait elle-même des séances de contes auxquelles assistaient régulièrement des enfants. Son souhait était simple : réintroduire la narration dans la vie familiale et scolaire, sans réserver cette pratique aux seuls spécialistes. Dans cette perspective, le conteur n’est pas seulement un artiste de scène. Il peut être une mère, un père, un enseignant, une grand-mère ou toute personne disposée à transmettre une histoire.

La parole des femmes, une autre forme d’émancipation

L’engagement de Dieynaba Guèye ne se limite pas à la littérature. À Kolda, elle accompagne la constitution et le développement de Teesitoo, un groupement d’intérêt économique rassemblant plus d’une centaine de femmes. L’objectif est de favoriser leur organisation collective, leur connaissance des droits et leur capacité à développer des activités contribuant à leur autonomie. Ce travail associatif révèle une dimension fondamentale de son parcours : pour elle, l’éducation des enfants et la situation sociale des femmes sont étroitement liées. Elle considère que l’amélioration des conditions de vie des familles passe notamment par la possibilité offerte aux femmes de participer pleinement aux décisions qui les concernent. Son activité de conteuse rejoint ainsi son engagement quotidien dans la société. Cette attention portée aux femmes traverse également sa conception des récits traditionnels. Dans son analyse, les personnages féminins constituent souvent le fil conducteur des histoires : mères, grand-mères, tantes, amies, protectrices ou figures d’autorité accompagnent le héros, orientent ses décisions et transmettent les valeurs du groupe. Cette lecture insiste sur la place centrale des femmes dans les processus de transmission. Elle reflète aussi la vision de l’écrivaine, fortement attachée aux fonctions éducatives et affectives de la famille. Une lecture contemporaine de son œuvre peut prolonger cette réflexion en interrogeant la manière dont les contes représentent la liberté des filles, les rapports de pouvoir, les normes sociales et les possibilités d’émancipation. Car les traditions ne sont pas des réalités immobiles : elles peuvent être transmises, discutées et réinterprétées par les générations successives.

Quand Dieynaba Guèye faisait entendre sa voix en Martinique

La trajectoire de Dieynaba Guèye possède une dimension caribéenne que l’on pourrait facilement ignorer. En avril 2014, elle participe en Martinique à l’opération culturelle Lire et dire pour le plaisir. Dans son édition du 13 avril 2014, France-Antilles rapporte sa présence à l’école François-Grosy du Morne-des-Esses, à Sainte-Marie. La conteuse sénégalaise intervient dans un programme réunissant également Sophie Jeukens, venue du Québec, Karen Toris, Régine Féline et Vaïty, dans une rencontre artistique féminine faisant dialoguer la parole, la lecture et la musique. Cet épisode mérite de retrouver sa place dans la mémoire des échanges culturels entre l’Afrique et la Martinique. Il montre que les relations entre ces territoires ne relèvent pas uniquement des grandes commémorations historiques ou des discours sur les origines. Elles se construisent également dans les écoles, autour d’un livre, d’une voix et d’un public d’enfants. Pour la Martinique, cette rencontre ouvre une réflexion essentielle sur la place de l’oralité dans la transmission des patrimoines culturels. Le conte créole, les personnages de Compère Lapin, les récits populaires et les formes traditionnelles de narration appartiennent à un univers où la parole fait intervenir la mémoire, l’imagination, l’humour, les relations sociales et les jeux de langage. Les traditions sénégalaises et martiniquaises possèdent leurs histoires propres, leurs personnages et leurs systèmes symboliques. Elles ne peuvent être ramenées à une origine unique. Mais elles partagent une caractéristique importante : le récit oral demeure un moyen de transmettre des expériences humaines et des connaissances collectives. La visite de Dieynaba Guèye à Sainte-Marie prend ainsi une signification plus large. Elle représente une rencontre concrète entre des traditions de parole, réunies dans un même projet éducatif.

De Birago Diop à la reconnaissance nationale

En 2016, Dieynaba Guèye reçoit le Prix Birago Diop du conte, décerné par l’Association des écrivains du Sénégal. La distinction souligne son engagement dans la sauvegarde et le renouvellement de la littérature orale. Le nom de Birago Diop renvoie à l’une des grandes figures de la littérature sénégalaise du XXe siècle, dont les recueils inspirés des traditions orales, notamment Les Contes d’Amadou Koumba, ont contribué à faire connaître ce patrimoine bien au-delà de l’Afrique occidentale. La filiation entre les deux écrivains ne signifie pas une identité de style ou de démarche. Elle permet cependant de situer Dieynaba Guèye dans une histoire plus large de la transformation des récits traditionnels en œuvres littéraires destinées à des publics contemporains. Malgré cette reconnaissance, l’autrice demeure profondément attachée à sa région. Lorsqu’elle évoque les distinctions reçues, elle insiste particulièrement sur les hommages rendus par les enseignants et les élèves de Kolda. Cette fidélité au Fouladou accompagne son engagement dans les structures littéraires. Membre de l’Association des écrivains du Sénégal et de l’association de conteurs Leeboon ci Leer, elle participe à la vie culturelle nationale et contribue à la création du Cercle des écrivains de Kolda, dont elle devient présidente. Elle défend une conception de la littérature ouverte sur la société, attentive aux réalités des territoires et aux possibilités offertes aux jeunes générations. Son action rappelle que l’histoire littéraire d’un pays ne se construit pas uniquement dans sa capitale : elle prend également forme dans les villes régionales, les écoles, les associations, les festivals et les rencontres de proximité.

Les histoires demeurent

Dieynaba Guèye meurt le 7 mai 2021 à Dakar. Son décès suscite une vive émotion dans les milieux littéraires et culturels sénégalais. Le ministre de la Culture et de la Communication de l’époque, Abdoulaye Diop, lui rend un hommage officiel le 10 mai, rappelant son rôle dans la reconnaissance des lettres sénégalaises, son engagement pour l’enfance et son talent d’interprète du conte. Il évoque une artiste capable de donner vie aux récits par la voix, les gestes et la présence scénique. La disparition de Diewo constitue également une perte importante pour le Cercle des écrivains de Kolda, dont elle avait contribué à développer les activités. En septembre 2021, le Fouladou lui rend hommage lors d’une journée culturelle à Kolda. La manifestation comprend notamment un symposium consacré à sa vie et à son œuvre, des témoignages et une nuit du conte. Au-delà de la commémoration, ces initiatives témoignent de la volonté de maintenir vivante sa contribution à la littérature régionale. Son souvenir reste présent dans les activités du Salon du livre de Kolda, SALIKO, dont la programmation de février 2026 rappelle explicitement le rôle fondateur de l’écrivaine dans le développement de la vie littéraire locale. Cinq ans après sa disparition, son nom demeure ainsi associé aux efforts de celles et ceux qui souhaitent faire du livre, de la parole et de l’éducation des instruments de transmission culturelle.

Sauver les contes, c’est aussi sauver les langues

La trajectoire de Dieynaba Guèye nous conduit finalement à une question qui dépasse largement le Sénégal : que devient une société lorsqu’elle cesse de raconter ses propres histoires ? La disparition d’un conte ne représente pas seulement la perte d’une intrigue ou d’un divertissement. Elle peut entraîner l’effacement de mots, de tournures linguistiques, de références à des lieux, d’images du monde, de pratiques sociales et de connaissances accumulées au fil des générations. Les langues véhiculent des manières particulières de décrire les relations humaines, les paysages, les animaux, les activités et les croyances. Lorsque les récits ne circulent plus, une partie de ces connaissances devient plus difficile à retrouver.

Cette préoccupation concerne directement la Martinique. La transmission du créole martiniquais, la collecte des récits anciens, leur enregistrement, leur transcription et leur circulation dans les écoles constituent des enjeux culturels importants. Les outils numériques ouvrent désormais de nouvelles possibilités : archives sonores, bibliothèques accessibles en ligne, livres illustrés, podcasts, captations de performances et publications bilingues. Mais la technologie ne suffit pas à produire une transmission vivante. Celle-ci suppose toujours des personnes capables de raconter, d’écouter, de traduire et de partager. L’expérience de Dieynaba Guèye rappelle précisément l’importance de cette relation humaine. L’œuvre de Diewo mériterait aujourd’hui un travail approfondi de recensement, de conservation et de diffusion. Ses ouvrages publiés, ses manuscrits éventuels, ses enregistrements et les témoignages de ses contemporains pourraient constituer les matériaux d’une recherche consacrée à la place des femmes dans la transmission orale sénégalaise. Une telle démarche permettrait également de mieux comprendre comment une conteuse formée dans l’univers plurilingue du Fouladou a su faire circuler ses récits entre les langues, les générations et les continents.

En 2014, les enfants d’une école de Sainte-Marie avaient accueilli cette femme venue du Sénégal pour partager la richesse de sa parole. Cette rencontre, discrète à l’échelle des grandes manifestations culturelles, résume pourtant l’essentiel de son engagement. Une histoire racontée à un enfant peut sembler un événement modeste. Elle peut aussi devenir le commencement d’une curiosité, d’un apprentissage, d’une vocation ou d’une mémoire durable.

Dieynaba Guèye avait compris que les histoires appartiennent à ceux qui les transmettent autant qu’à ceux qui les reçoivent. Sa voix s’est éteinte, mais son ambition demeure : faire en sorte que les générations futures puissent encore entendre, comprendre et raconter les histoires qui les ont précédées.

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