- par Rodolf Etienne

Il avait compris qu’un éclat de rire pouvait parfois ébranler des certitudes qu’un long discours ne parvenait pas à entamer.
Humoriste, écrivain et militant des droits civiques, Dick Gregory (1932-2017) a fait de la scène un espace de confrontation avec les préjugés raciaux.
Proche de Martin Luther King, adversaire de la guerre du Viêt Nam et candidat à la présidence des États-Unis, il incarne une génération d’artistes afro-américains pour lesquels divertir ne signifiait pas renoncer à combattre.
Le rire comme première insoumission
Richard Claxton Gregory naît le 12 octobre 1932 à Saint-Louis, dans le Missouri, au centre des États-Unis. Deuxième d’une famille de six enfants, il grandit dans la pauvreté, élevé par sa mère, Lucille, dans une Amérique où la ségrégation raciale continue de déterminer les conditions d’existence de millions de citoyens noirs.
Excellent coureur, il obtient une bourse sportive à la Southern Illinois University, dans l’Illinois, avant d’interrompre ses études pour effectuer son service militaire.
C’est dans l’armée, au cours de spectacles organisés pour les soldats, qu’il commence à développer son talent comique. Après sa démobilisation, il s’installe à Chicago, travaille notamment dans les services postaux et se produit dans les établissements fréquentés par la communauté afro-américaine.
En 1961, une soirée au Playboy Club de Chicago bouleverse sa carrière. Engagé pour remplacer un artiste, Dick Gregory se retrouve devant un public composé principalement d’hommes d’affaires blancs. Il aurait pu choisir les plaisanteries convenues, les personnages caricaturaux ou l’autodérision attendue des comédiens noirs dans certains établissements de l’époque. Il fait exactement le contraire. Il parle de ségrégation, de racisme, de rapports sociaux, et retourne contre son auditoire les absurdités du système racial américain. Son succès conduit Hugh Hefner (1926-2017), fondateur du magazine Playboy et propriétaire du club, à prolonger son engagement. Dick Gregory accède bientôt à une notoriété nationale.
L’un de ses traits d’humour les plus célèbres résume sa méthode. Évoquant un restaurant ségrégationniste du sud des États-Unis, il raconte qu’une serveuse blanche lui annonce que l’établissement ne sert pas les Noirs. Sa réponse, traduite librement, tient en une phrase : « Ce n’est pas grave, je ne mange pas les Noirs. » La plaisanterie renverse la situation : la stupidité de la règle devient immédiatement perceptible, sans qu’il soit nécessaire de prononcer un réquisitoire. Le rire ne masque pas la violence de la discrimination. Il la révèle.
Le jour où il exigea de s’asseoir
Une autre scène illustre la portée de son combat. Au début des années 1960, Dick Gregory reçoit une invitation à participer à l’émission télévisée de Jack Paar (1918-2004), célèbre animateur américain. Mais il refuse d’abord. Il a remarqué que les artistes noirs invités à se produire ne bénéficient pas du même traitement que leurs homologues blancs : après leur numéro, ils ne sont généralement pas conviés à rejoindre l’animateur sur son canapé pour participer à la conversation. Dick Gregory exige cette reconnaissance. Jack Paar accepte finalement et le comédien apparaît à l’écran comme un invité à part entière.
S’asseoir devient alors un acte politique. Il ne demande pas une faveur, mais l’égalité dans un espace où la différence de traitement semblait jusque-là naturelle.
Cette percée ouvre une voie nouvelle dans le spectacle américain. Dick Gregory contribue à imposer l’idée qu’un humoriste noir peut occuper une scène nationale, s’adresser directement à un public blanc et traiter des questions politiques sans se conformer aux personnages stéréotypés qui lui sont traditionnellement assignés. Son influence se retrouvera notamment chez Richard Pryor (1940-2005), autre grande figure de l’humour afro-américain, qui repoussera à son tour les limites de la satire sociale. Dick Gregory n’invente pas l’humour politique noir, dont l’histoire est bien plus ancienne, mais il en transforme profondément la visibilité dans les médias dominants.
Aux côtés de Martin Luther King
Le succès artistique ne suffit pourtant pas à Dick Gregory. Au début des années 1960, il s’engage dans le mouvement des droits civiques, dont les campagnes contestent la ségrégation et les obstacles imposés aux électeurs noirs. Il participe aux rassemblements, soutient les opérations d’inscription sur les listes électorales et met sa notoriété au service des organisations militantes. Il se rapproche de Martin Luther King Jr. (1929-1968), pasteur baptiste et dirigeant du mouvement non violent, ainsi que de la Southern Christian Leadership Conference (SCLC), organisation fondée en 1957 pour coordonner les luttes contre la ségrégation. En 1963, alors que des autorités locales du Mississippi interrompent la distribution de denrées fédérales dont dépendent des familles pauvres, dans des territoires où se développent les campagnes d’inscription électorale, Dick Gregory affrète un avion transportant environ 6,35 tonnes de nourriture à destination de Greenwood. Son intervention donne un contenu très concret à son engagement. La conquête du droit de vote, la pauvreté, la dépendance économique et les mécanismes de domination raciale apparaissent comme les différentes manifestations d’un même système.

Dick et Lillian Gregory
Le 14 mai 1965, Martin Luther King lui adresse une lettre soulignant l’importance de sa contribution au combat pour les droits civiques. Dick Gregory participe également à des initiatives de financement du Student Nonviolent Coordinating Committee (SNCC), organisation étudiante fondée en 1960, particulièrement active dans les campagnes de mobilisation et d’inscription des électeurs noirs. À ses yeux, la célébrité ne constitue pas un aboutissement personnel : elle doit offrir des moyens supplémentaires d’agir sur la société.
De la scène à la politique
En 1968, Dick Gregory se présente à l’élection présidentielle américaine sous les couleurs du Peace and Freedom Party, formation politique opposée notamment à la guerre du Viêt Nam. Sa candidature, marginale électoralement, prolonge néanmoins une démarche déjà affirmée : contester les institutions et les politiques publiques qu’il juge responsables de discriminations, de pauvreté et de violences.
Il mène aussi des grèves de la faim, soutient des causes pacifistes et élargit progressivement son engagement à la lutte contre l’apartheid en Afrique du Sud, aux droits des peuples autochtones et à différentes questions de justice sociale.
Son autobiographie, publiée en 1964 avec le journaliste américain Robert Lipsyte (né en 1938), porte délibérément le titre Nigger, terme raciste extrêmement injurieux dans la langue anglaise. Ce choix provocateur vise à confronter le lecteur à la violence de l’insulte et à la manière dont une société enferme des individus dans une identité imposée.
L’ouvrage retrace son enfance, son ascension artistique et son engagement politique. Il témoigne d’une volonté constante de reprendre possession du langage, y compris de ses expressions les plus blessantes.
À partir des années 1970, Dick Gregory s’intéresse également à l’alimentation, au végétarisme et aux pratiques de santé alternatives. Il défend le jeûne et développe des activités commerciales liées à la nutrition.
Un héritage qui dépasse la scène
Dick Gregory meurt le 19 août 2017 à Washington, à l’âge de 84 ans. Sa disparition rappelle la place singulière qu’il a occupée dans la culture politique américaine. Son parcours relie deux univers souvent présentés séparément : celui de l’artiste qui cherche à conquérir le public et celui du militant qui refuse les compromis imposés par les rapports de pouvoir. L’originalité de Dick Gregory tient précisément à cette rencontre. Il ne s’agissait pas simplement de faire rire les Blancs de leurs préjugés, mais de transformer le rire en moment de lucidité. Son humour ne promettait pas de résoudre les contradictions sociales ; il empêchait, pendant quelques instants, de prétendre qu’elles n’existaient pas.
Dans une époque où les artistes interrogent toujours leur responsabilité face aux discriminations, à la violence et aux inégalités, Dick Gregory demeure une référence pour penser la liberté de parole comme un acte engageant celui qui la prend. Il a démontré qu’un homme seul devant un microphone peut faire davantage que divertir une salle : il peut contraindre une société à entendre ce qu’elle préfère taire.
- Université Stanford – Martin Luther King Jr. Research and Education Institute : Dick Gregory
- SNCC Digital Gateway – Dick Gregory et le mouvement des droits civiques
- Smithsonian – National Museum of African American History and Culture : hommage à Dick Gregory
- Université de Virginie – Entretien avec Dick Gregory, 21 janvier 2004
- Smithsonian Libraries – Notices bibliographiques de Dick Gregory





