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« Pupo di zucchero, la festa dei morti » texte et m.e.s. d’Emma Dante

Magicienne, sorcière, prêtresse, comment faudra-t-il appeler une metteuse en scène qui nous convie à une cérémonie théâtrale, avec tout ce qu’elle implique de magie, de sacré, voire de funèbre et de joyeux? Car la festa dei morti, ce n’est pas la lugubre Toussaint. Sur scène, cette fête n’a rien d’une danse macabre, c’est une célébration remplie d’allégresse. Tout un rituel s’accomplit sur le plateau, à la faveur d’une performance qui convoque texte, danse, lumière, tableaux et sculpture. Une sorte de spectacle total, n’était la quasi absence de musique. Emma Dante aime faire évoluer ses acteurs sur un fond de silence et d’obscurité. Du noir jaillit la lumière et le jeu éblouissant des acteurs. Qui évoluent en groupe, selon une tradition que la metteuse a bien établie de spectacle en spectacle. La troupe, le groupe, la collectivité humaine sont des éléments fondamentaux de son théâtre, à l’image de la vie sociale en Italie, spécialement dans le Sud.

Alors qu’est ce que cette histoire? Un vieil homme, tout accablé de solitude et de douleur s’apprête à organiser sa fête des morts en confectionnant une pâtisserie : ce sera le « pupo di zucchero », la figurine sucrée, offrande aux défunts de la famille.

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« La Collection » par le collectif BPM (Büchi-Pohlhammer-Mifsud)

La Sélection Suisse en Avignon nous a habitués à assister aux meilleurs spectacles, champions du spectacle vivant. Cette année encore, ils reviennent pour nous proposer le meilleur!

C’est ainsi que le collectif BPM s’est promis de sauver de l’oubli « les objets du quotidien devenus obsolètes ». On s’attend donc à un théâtre d’objets. Il est question de vélomoteur et de téléphone en backélite. Pourtant c’est leur absence qui est mise en scène, à la fois par la parole des acteurs et par leurs mimiques. Il s’agit moins de l’objet lui-même que de sa trace mnésique qui se présentifie par les mots, le bruitage et la mimique. Ainsi que des souvenirs associés à ces objets. C’est toute l’adolescence qui revient dans le récit, avec ses plaisirs et ses angoisses. Exercice de nostalgie, direz-vous? pas vraiment, c’est trop drôle pour être inquiétant. Les personnages se moquent d’eux-mêmes, de l’enfant qu’ils étaient, avec tendresse mais sans complaisance. Avec ce grain de folie propre à l’imaginaire suisse et tout son humour! C’est souvent déjanté. Le trio formé par deux actrices et un acteurs est uni par une formidable complicité.

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Vive le sujet ! Série 1 et 2

« Vive le sujet » relève de « l’indiscipline », ainsi nommée parce qu’il s’agit de performances qui outrepasssent les cadres des différentes disciplines, théâtre, arts visuels, danse, chant etc. mais aussi parce que ces spectacles témoignent d’un esprit créatif et novateur, faisant volontiers un pied-de-nez aux conventions de genre.
C’est le cas pour les deux performances de la première série (série 1 et 2) qui se veulent libres et joyeuses, De L’une à l’hôte et Nos Coeurs en terre.
De L’une à l’hôte
Le titre du spectacle annonce son esprit: il s’agit d’une jonglerie réjouissante sur les mots, accompagnée de l’évolution acrobatique d’une danseuse. Une comédienne, Violaine Schwartz et une danseuse, Victoria Belén mènent de front cette performance, qui pour être modeste n’en est pas moins remarquablement réussie. C’est aussi drôle que pertinent. Le thème épouse étroitement la scénographie: qu’est-ce qu’un hôte, pourquoi ce nom de « hôte » est-il réversible? L’hôte est toujours un autre, accueillant ou accueilli. Mais non son féminin « hôtesse », qui ne se dit que pour la femme accueillante, « hôtesse de l’air » ou « hôtesse d’accueil ».

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« J’ai trop d’amis », texte et mise en scène David Lescot

Trois comédiennes, incarnant respectivement les rôles d’un enfant entrant en sixième, ses copains ou copines, et même la petite sœur de trois ans. D’abord et avant tout, les comédiennes, qui réalisent une performance formidable, aptes à tous les rôles (rien de plus difficile que de faire jouer un adulte dans le rôle d’un enfant, comment rendre cela crédible?), grâce à leurs effets de voix, leurs mimiques, leur costumes, leurs déplacements, voire les objets qui les accompagnent, au nombre desquels le téléphone joue un rôle essentiel. Le second ingrédient de la réussite, c’est le dispositif scénique, une boîte-plateau, d’où surgiront, selon les besoins, une salle de classe, une chambre d’enfants etc. par un jeu de trappes. Troisième ingrédient, et non des moindres, le texte. Il faut réinventer le langage pour rendre crédible les échanges entre gamins. Et c’est très réussi, et très drôle. On devine donc une double thématique: comment se plier au conventions, ou au contraire comment échapper au conformisme social? Chose si importante et si difficile pour les élèves de collège? Et quel rôle accorder au langage? C’est une question pour les préadolescents, mais c’en est une également pour le dramaturge.

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Hamlet à l’impératif ! Le feuilleton

C’est désormais une tradition bien établie: la cour de la bibliothèque Ceccano reçoit tous les ans un feuilleton théâtral, tous les jours à 12H en accès libre. En 2015 le public fut invité à entendre le texte de La République de Platon mis en scène par A.Badiou. Outre les débats sur les questions politiques du jour (notamment le débat sur le genre proposé par Mesdames, Messieurs et le reste du monde en 2018), la réflexion philosophique trouve ici une place légitime, en ce qu’elle a trait au théâtre comme exercice et lieu de la démocratie. Cette année c’est la pièce de shakespeare qui est à l’honneur, Hamlet, la plus célèbre d’entre les célèbres, celle qui a fait couler le plus d’encre. C’est ainsi que dans la mise en scène d’Olivier Py, le texte de la pièce est confronté aux commentaires, ceux de Heidegger, Wittgenstein, Jankélévitch, Freud, Lacan, Deleuze, Derrida etc. La glose rencontre les extraits les plus fameux du texte, ou plutôt des textes de la pièce, qui se présente comme un palimpseste. Dans le premier épisode, c’est la fameuse question  » to be or not to be » qui est débattue : quel est le sens de cette formule?

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« Les Mille et une nuits », une création de Guillaume Vincent

— Par Michèle Bigot —

Très librement adaptée des Mille et une nuits

Quelle gageure ! Quelle audace ! Comment faire pour porter sur scène ce texte incroyable, aussi touffu que varié, un vrai défi au sens de la cohérence et au respect des règles de genre qui a fait les beaux jours de la tradition française ? Certes il s’agit d’un conte, donc issu d’une tradition orale, et partant il est fait pour être interprété devant un public. Mais comment créer des images dignes de l’imagination débridée du texte ? Il y fallait toute l’habileté de Guillaume Vincent, et tout son métier. Car ce n’est pas la première fois qu’il se mesure au merveilleux et à la fantaisie. Il a derrière lui l’adaptation des Métamorphose d’Ovide, la mise en scène du Songe d’une nuit d’été. Il est à l’aise avec ces textes pleins de magie, ces contes qui échappent à la pure rationalité, où la poésie nourrit le récit, quitte à lui faire franchir les limites du vraisemblable. Le voilà donc lancé dans l’entreprise sans état d’âme, apte à traiter ce mille-feuilles narratif, ce conte à tiroirs où l’on s’égare avec bonheur dans les méandres du labyrinthe.

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« Une des dernières soirées de carnaval », de Carlo Goldoni, m.e.s. de Clément Hervieu-Léger

— Par Michèle Bigot —

Texte français de Myriam Tanant et Jean-Claude Penchenat

Clément Hervieu-Léger s’empare d’un texte de Goldoni traduit et adapté pour donner sur la scène des Bouffes du Nord une réjouissante soirée de fin de carnaval. Avec un intérêt quasi documentaire pour ce texte de l’auteur vénitien qui marie la comédie italienne pleine d’alacrité, joyeuse et spirituelle à une réflexion quasi sociologique sur le devenir de la bourgeoisie vénitienne. Pour le spectateur français, il y a là quelque chose de surprenant, voire de sensiblement exotique : toute une société d’artisans fortunés, travaillant aux œuvres d’art qui ont fait la gloire de la sérénissime, occupés de dessins, de soieries, de tissage, de tapisserie, dans un raffinement qui n’a d’égal que leur joie de vivre. Ils ont le sens de l’honneur, le respect de la parole et du travail bien fait, de la réputation et de l’argent. Mais en arrière-fond se dessine toute une réflexion sur l’exil. Faut-il partir, exporter son savoir-faire, changer de perspective ou faut-il demeurer ? On sent là un écho des préoccupations de Goldoni lui-même, tenté de partir en France, tenté de réformer le théâtre italien à la lumière de la comédie française, plus grave, plus psychologique.

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Avignon 2019. « Helen W ». Création et jeu d’Aurore Jecker

— Par Michèle Bigot —

Aurore Jecker fait l’ouverture de la SCH en Avignon. Elle nous propose une performance pleine d’humour sur le thème du double. Aurore, l’auteure et interprète, part à la recherche d’une certaine Helen W. qui lui ressemblerait comme une sœur, selon certains, dans les traits et la « manière ». La voilà partie pour une aventure artistique, une enquête, un périple à la recherche d’une identité problématique. Elle suit le chemin de Compostelle de Fribourg à Bâle, profitant du chemin pour collecter une série de photos dans le style « Visages, villages ». Le faux-semblant, le double, les chausse-trapes jalonnent ce parcours, véritable initiation aux mystères de l’identité fictive (ou non). C’est donc pour Aurore l’occasion de faire retour sur son enfance et son adolescence. Son enfance passe par le plateau de Jacques Martin. Se déroule, en images et en paroles, l’histoire d’une comédienne qui brulait les planches dès son enfance, sans se laisser intimider ni par la caméra ni par le public. Elle débarque tout naturellement en Avignon, qui est à la fois le terme de son parcours et le point de départ d’un nouveau chemin artistique.

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Avignon 2019. « La Maison de thé », texte de Lao She, m.e.s. et adaptation Meng Jinghui

— Par Michèle Bigot —
Le festival d’Avignon a déjà invité Meng Jinghui en 2018 où il présentait Badbug, (Voir l’article de Madinin’Art) texte adapté d’après Maïakovski à la Manufacture. Il est également connu en France avec son Meng Théâtre Studio pour présenter un théâtre d’avant-garde, avec son spectacle emblématique, Rhinocéros amoureux. Il nous revient dans le In avec cette adaptation d’un classique de la littérature chinoise, La Maison de thé. Il s’agit d’une pièce écrite en 1956 par le romancier et dramaturge Lao She. Elle met en scène une soixantaine de personnages qui se rencontrent dans une maison de thé pékinoise au fil de trois actes correspondant à trois époques différentes : 1898, la chute de l’Empire, Les années 1920 et le conflit avec les étrangers et enfin la guerre civile de l’après- guerre. Lao She est un auteur populaire, et le peuple, sa vie quotidienne, ses aspirations et son parler occupent chez lui le devant de la scène, ce qui ne l’a pas protégé contre la barbarie de la révolution culturelle.
Or le premier effet de l’adaptation par Meng Jinghui (associé au dramaturge allemand Sebastian Kaiser) est un bouleversement de la chronologie.

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Avignon 2019. « Hamlet », fête macabre d’après W. Shakespeare. Adaptation et m.e.s. Jérémie Le Louët

— Par Michèle Bigot —
Le sous-titre « fête macabre » est bien trouvé. Nous assistons en effet à une véritable fête, où se mêlent le burlesque, la farce, l’humour déjanté et le tragique. Adaptation de la pièce d’Hamlet, qui, tout en prenant ses aises avec le texte de Shakespeare, reste fidèle à l’esprit baroque, avec ses excès, ses surprises, sa surcharge. Pas de doute que le public du seizième (siècle !) aurait adoré ! Que de couleurs, que de rires mêlés aux larmes, que de cris et d’enflure verbale, que de musique : toutes les cordes de la lyre sont sollicitées pour le plus grand bonheur du spectateur ! Les allusions et les références foisonnent, Freud et Shakespeare sont présents sur scène, l’anachronisme joyeux est de la fête. Spectacle total, qui renoue avec la grande tradition théâtrale, mariant la déclamation pompeuse aux coups de pistolets saugrenus. Le spectateur est pris à contrepied, passant allègrement d’une émotion à l’autre. Toutefois le texte de Shakespeare est bien présent, et à l’occasion admirablement servi par des comédiens magnifiques, capables de passer d’un registre à l’autre avec une souplesse et un naturel confondant.

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Avignon 2019. « Qui va garder les enfants ? », de Nicolas Bonneau et Fanny Chériaux, m.e.s. Gaëlle Héraut

— Par Michèle Bigot —
Qui va garder les enfants? Telle est la question que posa Laurent Fabius à l’annonce de la candidature De Ségolène Royal aux primaires du parti socialiste. La formule est restée célèbre comme emblème de l’hostilité des hommes politiques à l’égard des femmes. Si la méfiance voire la misogynie sont l’ordinaire de la vie quotidienne, il semble que les hommes politiques tiennent le pompon, comme en témoigne l’abondance de remarques sexistes qu’entendent les femmes députées à l’Assemblée nationale. De quelque côté qu’on se retourne, le machisme a de beaux jours devant lui en France !
C’est pourtant un homme qui monte et interprète ce spectacle, même s’il en partage la création avec Fanny Chériaux. Il le joue devant un public où on comptait quand même six hommes pour cinquante femmes ! On n’est pas sorti d’affaire !
Il s’agit donc d’une satire féroce de la misogynie dans le monde politique, d’un texte ironique et mordant. Dans sa forme, il se présente comme un patchwork de récit (en partie autobiographique), d’interviews de femmes politiques, de témoignages. Nicolas Bonneau pratique depuis longtemps un théâtre documentaire, reposant sur des enquêtes de terrain assorties d’une réécriture.

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Avignon 2019. « Désobéir, pièce d’actualité n°9 », m.e.s. de Julie Berès

— Par Michèle Bigot —

Depuis 2014, Le théâtre de la Commune d’Aubervilliers confie chaque année à des artistes le soin de concevoir un spectacle touchant aux problèmes sociaux contemporains, avec l’ambition de faire vivre un théâtre politique. Cette année la mission est dévolue à Julie Berès et à sa troupe « La Compagnie de cambrioleurs ». Pari relevé, et avec quel brio et quelle énergie ! Rien n’est aussi convaincant que cette performance de quatre jeunes femmes issues de l’immigration qui nous content avec humour, avec gravité et émotion les embûches de leur chemin et empruntent chacune à sa façon les voies de la désobéissance. La désobéissance, vertu cardinale dans un univers patriarcal qui cherche à les dominer sinon à les anéantir. Elles ont le feu de leur jeunesse, l’enthousiasme, le courage et l’intelligence. Elles ont appris à parler et ont découvert que le verbe est une arme imparable lorsqu’il est aussi juste que drôle. La satire est chez elles, non un genre conventionnel, mais un mode d’expression naturel.

Jugez-en sur deux traits : elles arrivent, en formation serrée, elles prennent possession du plateau, le traversent en diagonale au pas de charge et en rythme, tout en échangeant des sourires complices avec le spectateur : ça y est vous êtes embarqués !

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Avignon 2019. « Le rouge éternel des coquelicots », texte et m.e.s. de François Cervantès

— Par Michèle Bigot —

Avec Catherine Germain

Le Off d’Avignon a déjà reçu naguère François Cervantès, avec un spectacle intitulé « Prison possession ». Il nous revient aujourd’hui avec Le Rouge éternel des coquelicots. Cette pièce est elle-même issue d’un spectacle plus large monté au théâtre du Merlan, Scène Nationale de Marseille, intitulé «L’épopée du grand Nord ». Il s’agissait d’une vaste fresque réunissant sur scène les témoignages des habitants des quartiers Nord de Marseille. Mais cette fois c’est une histoire, celle de Latifa Tir. Latifa est d’origine Chaouïa, ses parents sont arrivés à Marseille dans les années cinquante. Toute sa vie a pour cadre les quartiers Nord dont elle a vécu la construction et l’histoire.

La pièce est un monologue, écrit d’après les conversations que F. Cervantès a eues avec Latifa dans le quartier de la Busserine. Latifa y tient un snack depuis quarante ans, et voilà que « Habitat 13 » a décidé de démolir le snack pour moderniser l’endroit. Il s’agit donc d’une histoire vécue, et le personnage qui prononce le monologue est donc créé à partir d’une personne réelle.

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Avignon 2019. « Points de non-retour [quais de Seine] » texte et m.e.s. d’Alexandra Badea

— Par Michèle Bigot —
Ces points de non-retour sont la suite de crimes imputables à la colonisation. En particulier, la guerre d’Algérie, et de façon plus spécifique le crime impuni commis par l’Etat français le 17 octobre 1961, où des centaines de travailleurs algériens sont massacrés et leurs corps jetés à la scène, crime couvert par le silence des autorités, de la presse et des partis politiques. Alexandra Badea se situe d’emblée par rapport à cette histoire à la faveur d’un prologue astucieux : dans le silence et le noir, elle écrit un texte sur son ordinateur qui s’affiche au fur et à mesure sur grand écran. Le procédé est efficace et émouvant, donnant à comprendre l’émotion qui est la sienne dans une confession dramatique. Elle avoue endosser, avec la nationalité française, tout le passé colonial de la France dont elle se sent désormais responsable. Dès lors son travail théâtral vise à exorciser la peur et à rendre justice aux victimes.
La pièce repose alors sur un dédoublement de l’espace scénique censé restituer l’écho que les drames du passé font résonner dans l’esprit des contemporains.

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Avignon 2019. « Tous mes rêves partent de Gare d’Austerlitz », texte de Mohamed Kacimi, m.e.s. de Marjorie Nakache

— Par Michèle Bigot —
Voici l’exemple d’une réussite totale : un spectacle à la fois actuel et intemporel, drôle et dramatique, émouvant et esthétique, tout y est. C’est l’histoire de six femmes en prison, qui se retrouvent dans la bibliothèque le soir de Noël et tentent de conjurer la tristesse par le jeu et la solidarité. Histoire éminemment théâtrale où l’individu conquiert sa liberté par le jeu, le rôle, le mime et le texte. Drôlerie suprême, les filles choisissent d’investir un drame de Musset, et pas n’importe lequel : On ne badine pas avec l’amour. Mohamed Kacimi nous a déjà habitués à ses performances dramatiques : on a vu à Avignon en 2017 Moi, la mort, je l’aime, comme vous aimez la vie. Il réussit comme personne à s’emparer des thèmes les plus tragiques et les plus actuels sans sombrer dans le pathos. Son écriture se signale par une finesse et une justesse d’analyse hors pair. Elle nous fait vibrer en mêlant brillamment le comique et le grave. Ses personnages sont alternativement touchants et drôles. Barbara, Rosa, Marylou, Zélie, Lily et Frida sont des femmes ordinaires : leur crime est d’avoir trop aimé ou d’avoir été trop pauvres pour élever un enfant.

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Avignon 2019. » Quarante degrés sous zéro Ou la difficulté de s’exprimer + Les quatre jumelles » Texte de Copi m.e.s. Louis Arene

— Par Michèle Bigot —
« Vous voulez que je vous raconte comment j’ai changé de sexe ? » demande Copi. Et voici un texte (du moins le premier,  degrés sous zéro) qui réactualise cette question mise à l’honneur lors du précédent festival d’Avignon. Le second texte (Les quatre jumelles) évoque les questions de la drogue et de l’omnipotence de l’argent. Le premier a pour cadre la Sibérie, le second les States.
Ces deux textes qui datent des années 70, ont été mis en scène à l’origine par Jorge Lavelli. Copi, son compatriote, figure de proue du mouvement gay, s’intéresse ici aux corps en souffrance, celui des trans comme celui des addicts à la cocaïne. Le texte se ressent de ces déchirures, il éructe, il vomit les mots dans des hurlements qui déchirent. Chez Copi, on s’insulte, on se baise, on se tue, et c’est souvent un seul et même geste. Le monde se désarticule, on marche sur la tête, on ne sait plus où on en est. Le tragique voisine avec le burlesque dans un univers qui tient de Jarry et de Kantor.

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Chagall : du noir et blanc à la couleur

Hôtel de Caumont, Aix en Provence jusqu’au 24 mars 2019

— Par Michèle Bigot —
Culturespaces présente une dimension inexplorée de l’œuvre de Chagall. L’exposition est consacrée à la deuxième partie de sa carrière et au renouvellement constant qui préside à sa création de 1948 jusqu’à son décès en 1985. En 130 œuvres très diverses, qui vont du dessin à la sculpture en passant par la faïence et l’huile sur toile, l’artiste passe du noir et blanc aux couleurs les plus vives et les plus lumineuses. De nombreux supports sont exploités, Chagall tirant de chacun une inspiration singulière.
Au tournant de 1950, Chagall exploite toutes les nuances du noir et blanc, avec un goût particulier pour le noir dont il admire la profondeur et la subtilité.
La période sombre de l’après guerre se traduit dans son œuvre par les jeux de noir et blanc. Une série de lavis exécutés pour la revue Verve illustrant les Contes du Décaméron de Boccace témoigne de cette exploration, les nuances de gris contrastant avec la blancheur du papier.
De la même période datent les sculptures sur marbre qui jouent des mêmes thématiques, des mêmes contrastes de formes et des mêmes jeux d’ombre.

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Centaures, quand nous étions enfants

— Par Michèle Bigot —

Omniprésence de la question animale sur la scène littéraire : essais, romans, traités philosophiques, poésie…… Elisabeth de Fontenay a ouvert le débat en France depuis longtemps, vite suivie dans sa réflexion par le mouvement associatif. Le spectacle vivant n’est pas en reste. On sait que le dernier festival d’Avignon avait pour centre la problématique du genre : dans les deux cas, c’est la même question des frontières et de l’identité. Où passe la frontière entre l’humanité et le règne animal, où passe-t-elle entre le féminin et la masculin, la bipolarité a-t-elle lieu d’être ou bien faut-il désormais penser davantage en termes de continuum que de polarité ? Le théâtre s’empare à son tour de cette question brûlante. De façon plus spécifique, parce que plus théâtrale, c’est sous la forme de la métamorphose que la scène envisage la question. Depuis Ovide, La métamorphose témoigne de façon exemplaire de la perméabilité des frontières entre espèces ou entre genres. Et c’est souvent le désir qui préside à ces transferts.

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Avignon 2018 : « Saison sèche » de Phia Ménard

Spectacle créé le 17/7/2018 au Festival d’Avignon. L’autre scène du grand Avignon, Vedène

— Par Michèle Bigot —

Êtes-vous prêts pour le grand chambardement? Résisterez-vous à un nouveau séisme? Voilà la question à laquelle vous allez devoir vous confronter, psychiquement et physiquement, si vous voulez participer à cette grande cérémonie des corps et des esprits qu’est un spectacle de Phia Ménard. Vous me direz que vous êtes maintenant habitués aux spectacles extrêmes, depuis que vous avez assisté aux représentations d’Angelica Lidell et à celles d’Emma Dante. Et vous êtes avertis que désormais, ce n’est plus au cinéma mais au théâtre que vous allez vivre des émotions inédites, trouver des formes nouvelles et des audaces inouïes. Si c’est là ce que vous recherchez et que vous êtes fatigués des spectacles-divertissement qui nourrissent les idées reçues et ne dérangent personne, bienvenue chez Phia Ménard. Ça va dé-ménager! Ne ménager personne et surtout pas ceux qui se sont installés à l’aise dans le patriarcat!
Car c’est bien d’une révolte généralisée contre le patriarcat qu’il s’agit. C’est fort, c’est dramatique et c’est drôle. Ce n’est pas un hasard si cette subversion des valeurs machistes nous vient de Phia Ménard.

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Avignon 2018 : « L’herbe de l’oubli », écriture et m.e.s. Jean-Michel d’Hoop

Festival d’Avignon off 2018, théâtre des Doms

« L’herbe de l’oubli », c’est-à-dire l’absinthe, est un mot qui se traduit en russe par Tchernobyl. C’est ce qu’on peut appeler un lieu bien nommé, même si la signification du mot a pu sembler heureuse et faste jusqu’au 26 avril 1986, date à laquelle survint la plus grande catastrophe technologique de l’histoire de l’humanité. Car depuis, c’est devenu un territoire de désolation, dans lequel les ruines semblent hurler leur déréliction dans le vide cosmique. On se souvient que l’explosion du réacteur a engendré un nuage radioactif et des pluies contaminées qui ont atteint toute la Biélorussie et l’Ukraine, et plus largement tout le continent européen.
C’est le drame que se propose de faire revivre pour nous la compagnie Point Zéro, en se basant sur les témoignages recueillis par Svetlana Alexiévitch (« La Supplication »). La pièce aurait pu s’intituler « Les gens de l’après », car tout le monde n’a pas eu les moyens de fuir et beaucoup sont revenus dans les environs, soit parce qu’ils n’avaient pas le choix, faute d’aide du gouvernement russe, soit par nostalgie et amour de leur pays.

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Avignon 2018 : « Vertiges »,texte et m.e.s. Nasser Djemaï


Festival d’Avignon off 2018. Théâtre des Halles

Voici le troisième volet d’une trilogie consacrée aux Chibanis, citoyens français originaires du Maghreb. Le premier volet était « Invisibles » consacré des jeunes des cités en 2011, et le second « Immortels » en 2014; Le texte de « Vertiges » a été salué par divers prix et nomination. Il est publié chez Acte Sud-Papiers. Nasser Djemaï a la formation et l’expérience la plus complète que l’on puisse trouver au théâtre: il est acteur, metteur en scène et auteur.
Son expérience du plateau, non moins que sa recherche documentaire expliquent la complétude de son travail. Celui-là a l’incommensurable (et rare) mérite de conjoindre la vérité de l’approche documentaire et la solidité de l’écriture dramatique. Son écriture résulte d’une connaissance aboutie et d’une réflexion sur les codes du théâtre alliées à un travail en immersion auprès de familles dont il appréhende les rôles avec justesse et finesse. On ne se contente pas ici de l’exactitude sociologique de son objet, on recherche une vérité humaine au-delà des apparences, une forte différenciation des personnages dont les caractères sont d’une vérité poignante.

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Avignon 2018 : »Thyeste » de Sénèque m.e.s. de. Thomas Jolly

Festival d’Avignon 2018, cour d’honneur du palais des Papes

Voici LE spectacle du cru 2018, puisque tous les ans, il y en a un qui domine la scène avignonaise du haut des tours du palais. Une vréritable entreprise quand on voit se présenter en front de scène l’équipe responsabe de cette oeuvre scénique au grand complet: au bas mot une cinquantaine de personnes. Pour un spectacle grandiose où le décor et la magie des lumières joue un rôle majeur.
L’histoire de ce crime si terrible, un crime « nefas » dit Sénèque, ce qui signifie qu’il échappe dans l’horreur à toute dimension humaine, de telle sorte qu’aucun châtiment n’est à sa mesure. M^me la terre et le soleil se détournent de ce crime contre nature. Alors qu’Atrée règne en paix sur Mycènes, son jumeau, Thyeste, séduit sa femme et s’empare du bélier d’or. Devant ce double vol, Atrée a la vengeance furieuse et sert à celui qui est son frère la chair de ses enfants en banquet.
Il semble que Sénèque ait choisi de réunir dans cette tragédie les forfaits les plus noirs: adultère, vol, infanticide, cannibalisme, on est au comble de l’horreur.

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Avignon 2018 : « Ô toi que j’aime ou le récit d’une apocalypse », texte et m.e.s. Fida Mohissen


Festival d’Avignon off 2018. 11. Gilgamesh Belleville

« Un 4 octobre, il y a tout juste 20 ans, un avion m’a jeté ici alourdi de valises, de livres et de visions claires, de certitudes. J’avais pleuré pendant les quatre heures de vol qui séparaient Paris de Damas. Et si l’objet de mes larmes n’était pas uniquement la perte de familles, d’amis ou de la terre natale, mais une intuition prémonitoire de la perte de celui-là même qui parlait?

Telle est la crainte de Nour-Assile dont le spectacle nous conte l’histoire:
Une jeune réalisatrice de documentaires, Marie et un metteur en scène, Ulysse, viennent en prison faire travailler des détenus radicalisés sur un projet de spectacle autour de la figure de Jalaluddine Rûmi, poète mystique du 13ème siècle. Une entreprise courageuse envisagée comme un électrochoc, quand on connaît l’extrême hostilité des salafistes islamistes envers la mystique musulmane, le Soufisme. Marie et Ulysse font la rencontre de Nour Assile, jeune détenu syrien, au parcours singulier mais qui ne désire qu’une chose : mourir en Martyr. Les trois protagonistes vivront au même moment l’expérience de la rencontre de l’autre.

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Avignon 2018 : « Portrait Foucault- Letzlove », m.e.s. de Pierre Maillet

— Par Michèle Bigot —

Les portraits, créés par Elise Vigier et Marcial Di Fonzo BO à la Comédie de Caen sont des créations itinérantes, portées par un ou deux acteurs, parfois accompagnés d’un musicien.
Le portrait dont il s’agit ici est double : c’est à la fois celui de Michel Foucault et celui de Thierry Voeltzel, tels qu’ils se manifestent dans l’action, au cours de la conversation qui se noue entre eux. Thierry Voeltzel, c’est un inconnu rencontré sur la route par M. Foucault. Thierry faisait du stop pour rentrer chez lui en Normandie, M. Foucault le prend à son bord, et la conversation commence. Découverte réciproque, Foucault se montre le plus curieux et le plus attentif des partenaires de l’échange. Une relation amoureuse forte va se nouer rapidement. Thierry c’est pour Michel « Le garçon de vingt ans ». On est en 1975 et ce dernier représente la jeune génération d’après 68. Il parle comme il fait l’amour, sincèrement, librement, finement, avec audace et malice. Bientôt la conversation va prendre une forme plus officielle : celle d’une suite d’entretiens au cours desquels Michel se fait enquêteur et activateur de maïeutique.

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Avignon 2018 : « Une saison en enfer », m.e.s. Ulysse di Gregorio, avec Jean-Quentin Châtelain

— Par Michèle Bigot —
D’Arthur Rimbaud
Festival d’Avignon off 2018

Théâtre des Halles
N’en doutons pas : seul Jean-Quentin Châtelain était à même de relever le défi : porter sur scène ce texte prodigieux, qui défie les lois du temps : Une saison en enfer. Entreprise aussi intrépide que périlleuse. Comment faire passer le spectateur anonyme de la vie ordinaire au sublime et au monstrueux, sans autre forme de transition ?  On arrive dans la salle obscure et envahie de fumée : la respiration peine, le regard se fait errant. Nous voilà au bord de la géhenne. La cérémonie peut commencer. Sur le plateau, un espace chtonien, une sorte d’anneau magique et menaçant, dessiné par une levée de terre. En son centre, une surface noire : l’avant dernier cercle de l’enfer, l’entrée de l’empire des morts. C’est là que se produit l’acteur. Quand arrive la lumière, il est déjà placé au centre, pieds nus, fiché au sol à une place d’où il ne bougera pas. Corps immobile mais mouvant au gré de la musique du texte, ondulant sous l’orage des mots, terrassé par la force noire de l’expression, il est à la torture, il jouit.

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