Avignon 2022 : « Ulysse de Taourirt », texte & m.e.s. Abdelwaheb Sefsaf

— Par Michèle Bigot —

« O Muse, conte-moi l’homme aux mille tours qui erra longtemps sans répit… » Cet inventif des temps modernes, c’est Areski le père, autant qu’Abdelwaheb, le fils. Le premier est né à Taourirt en 1948, le second à Saint-Etienne. Le premier découvre la France, le second découvre le théâtre. Deux adolescences racontées en parallèle, sur le mode de l’épopée. Aventure, guerre, périls, souffrances et joies jalonnent les deux odyssées. Chacun incarne un héros contemporain, héros du travail et de la libération pour le père, héros du théâtre pour le fils. Et comme dans toute épopée, la poésie le dispute au drame, grandeur et misère s’y cotoient, l’humour et le pittoresque nourrissent le texte. Dense, riche, le texte est encore enrichi par la musique. Le récit est rythmé par la musique, le chant, la danse. Peu à peu le puzzle de ces deux vies parallèles se dessine, à la faveur d’un récit alternant les deux intrigues. Par une habile construction narrative, les scènes font alterner la vie au village de Kabylie et la vie à St-Etienne. Abdelwaheb raconte sa vie et celle des siens, la famille, les amis. Depuis « Si loin , si proche » (2016), premier volet de ce diptyque dont Ulysse de Taourirt » est le second, l’auteur ne cesse de creuser ce même sillon, où l’histoire de la famille croise l’Histoire des deux pays. A l’appui du récit, le court métrage , l’image font revivre la vie quotidienne des campagnes Kabyles, le mariage des jeunes filles, l’élevage, les récoltes. L’épopée de l’immmigration, le travail de la mine, la réalité du petit commerce de proximité, les jeux des enfants de banlieue, c’est toute une vie sur le plateau, évoquée en musique ou en images, à la faveur d’un décor où le réalisme le dispute au merveilleux. « Dans ce jardin d’Eden, je vénérais mon père telle la figure d’un demi-dieu, un héros antique caché sous l’apparence d’un ouvrier ordinaire et doté d’une force surhumaine puisée dans le pouvoir intarissable de l’huile sacrée de Kabylie »

C’est une sorte d’opéra, de récit-concert, un spectacle total, nourri d’un texte concret, précis , rédigé à la gloire du père, à la fois nostalgique de l’enfance et lourd d’une mémoire douloureuse, une vision de la banlieue mi-ghetto, mi-éden, toujours émouvante, pleine de chaleur humaine. Et souvent drôle! Le récit de vie se double d’un véritable concert symphonique , avec la complicité enjouée de ses musiciens , Clément Faure , Antony Gatta et Malik Richeux, violon, guitare, percussions, oud, batterie, choeurs. Le rythme entraîne le public ( à Avignon, le public est timide, mais on l’a vu ailleurs soulever le public dans un entrain irrepressible). Le décor, la lumière participent à la féérie de l’ensemble.

N’en doutons pas: avec Abdelwabeb Sefsaf nous est né un des plus grands. Auteur, metteur en scène et interprète des plus complets, tout lui réussit également, bref , une étoile qui monte haut sur la scène française. On attend la suite avec impatience: il prépare sa prochaine création, Kaldûn, en collaboration avec l’ensemble musical Canticum novum.

Michèle Bigot

Festival d’Avignon off 2022, 11 Avignon 7>29 juillet