Santé : Martinique – Cuba, trente ans de coopération…

— par Rodolf Etienne

Lorsque quinze médecins cubains débarquent à l’aéroport Aimé-Césaire le 26 juin 2020, en pleine crise du Covid-19, une grande partie de la Martinique découvre presque simultanément que Cuba pourrait être un partenaire médical de l’île.

L’image est forte : des médecins venus de La Havane pour renforcer un système hospitalier martiniquais confronté à des spécialités en tension.

Pourtant, cette arrivée très médiatisée n’est pas le commencement d’une relation sanitaire entre les deux îles. Elle en constitue plutôt l’un des épisodes les plus visibles. Car entre la Martinique et Cuba, la santé se conjugue déjà depuis près de trente ans.

Le premier fil conduit au Lamentin et à Santiago de Cuba. Les deux villes sont officiellement jumelées depuis 1996, dans une coopération qui touche la culture, l’éducation, la jeunesse, le sport, le développement local mais également la santé.

Cette relation territoriale va rapidement prendre une dimension hospitalière : Daniel Riam, alors responsable hospitalier martiniquais, sera notamment à l’origine d’une coopération entre l’hôpital du Lamentin et l’hôpital provincial de Santiago de Cuba qui fonctionnera de 1997 à 2007. Près de trente ans après le jumelage, la municipalité du Lamentin continue d’ailleurs à présenter la santé comme l’un des domaines constitutifs de cette relation avec Santiago.

Nous avons une tendance à raconter l’histoire à l’envers. Cuba n’est pas apparu dans le paysage sanitaire martiniquais avec le coronavirus. Bien avant 2020, médecins, établissements et collectivités avaient commencé à regarder vers le voisin cubain. Puis une autre coopération, moins spectaculaire mais peut-être plus durable, s’est construite dans la recherche. Le Registre des cancers de Martinique, reconnu pour la qualité et la continuité de ses données, a développé des échanges avec Cuba et Porto Rico ; des visites et travaux menés notamment en 2015, 2016 et 2017 ont relancé cette coopération régionale. À partir de 2017, le Cancer Task Force Project for Cooperation in the Caribbean and Aging Research associe notamment Martinique, Cuba et Porto Rico autour de la surveillance épidémiologique du cancer, de la formation et de la recherche. Cette coopération scientifique a continué après la pandémie.

En 2023, des équipes du CHU de Martinique et de l’hôpital Ramón González Coro à Cuba publient les résultats d’un projet collaboratif autour de la formation, de l’oncofertilité et de l’oncosexologie, utilisant notamment une plateforme numérique adaptée aux contraintes de connexion dans la Caraïbe.

Autrement dit, derrière l’épisode spectaculaire des médecins cubains de 2020 existe un travail beaucoup plus discret : échange de connaissances, registres sanitaires, formation, recherche et constitution progressive de réseaux professionnels caribéens.

2020 – une porte s’ouvre

La crise du Covid va cependant faire franchir un seuil inédit à cette relation. Le décret français du 31 mars 2020 rend possible, dans plusieurs territoires ultramarins, l’autorisation temporaire d’exercice de praticiens titulaires de diplômes obtenus hors Union européenne. Trois mois plus tard, le 26 juin, quinze médecins cubains arrivent en Martinique pour renforcer notamment la pneumologie, la médecine polyvalente, l’infectiologie, l’anesthésie-réanimation, la radiologie, la néphrologie, l’hématologie, la radiothérapie et les urgences. Leur mission doit durer trois mois au CHUM et à la clinique Saint-Paul.

L’expérience n’est pourtant pas celle d’une brigade immédiatement opérationnelle pouvant être déposée dans les services hospitaliers comme une équipe déjà familière du système français. Les médecins doivent s’adapter à la langue, aux protocoles, aux médicaments et aux règles d’exercice. Plusieurs travaillent sous la responsabilité de médecins seniors, dans une situation proche de celle d’internes ou de stagiaires associés. Le bilan dressé à l’issue de la mission souligne néanmoins leur bonne intégration générale et considère l’expérience comme positive, tout en montrant le temps nécessaire avant qu’un médecin formé dans un autre système sanitaire puisse devenir véritablement autonome dans un hôpital français.

C’est certainement là la principale leçon de 2020. Cuba peut constituer une ressource médicale régionale, mais la proximité géographique ne supprime pas les différences réglementaires, professionnelles et organisationnelles. Fort-de-France est à quelques heures de vol de La Havane, juridiquement, un médecin formé à Cuba reste cependant un praticien diplômé hors Union européenne soumis aux conditions françaises d’autorisation d’exercice. Ce verrou a toutefois considérablement évolué.

Le droit français permet désormais, par dérogation et jusqu’au 31 décembre 2030, aux directeurs généraux des ARS de Martinique, Guadeloupe, Guyane et Mayotte notamment d’autoriser, après examen territorial, des médecins, chirurgiens-dentistes ou sages-femmes titulaires de diplômes obtenus hors Union européenne à exercer dans des structures de santé de leur territoire. 

Le décret a encore été actualisé en mai 2025. Juridiquement, l’idée de recruter demain des médecins cubains n’appartient donc plus à la seule situation exceptionnelle du Covid. Un dispositif existe aujourd’hui pour l’accueil de praticiens étrangers, même s’il demeure encadré par des procédures d’autorisation et d’évaluation.

2026 – la question revient autrement

Et c’est ici que l’histoire rencontre brutalement l’actualité martiniquaise.

Le 29 juin 2026, le CHU de Martinique active son dispositif « Hôpital en tension » en raison d’un manque de médecins dans trois secteurs considérés comme critiques : médecine d’urgence, pneumologie et médecine polyvalente. Ces trois spécialités résonnent singulièrement avec la liste de celles pour lesquelles des médecins cubains avaient déjà été sollicités en 2020.

Les tensions ne se limitent pas aux effectifs. Les urgences de Trinité ont connu plusieurs restrictions d’accueil au cours de l’été. Le 6 septembre, une coupure générale d’électricité touche le CHUM ; quelques jours plus tard, le bloc opératoire de l’hôpital Louis-Domergue de Trinité doit annuler l’ensemble de son programme en raison d’une panne de sa centrale de traitement d’air. Ces incidents ne relèvent évidemment pas tous de la question du personnel médical, mais ils dessinent un système hospitalier placé sous des contraintes simultanées de ressources humaines, d’organisation et d’infrastructures.

Faudrait-il rappeler des médecins cubains ? La question semble simple, elle ne l’est plus du tout. D’abord parce que Cuba lui-même traverse une période économique et sanitaire extrêmement difficile. Ensuite parce que ses brigades médicales sont désormais au centre d’une confrontation géopolitique. Washington considère que certaines conditions d’emploi des personnels médicaux cubains à l’étranger présentent des indicateurs de travail forcé : retenue d’une partie importante des rémunérations, restrictions de déplacement et contrôle administratif des professionnels figurent parmi les griefs formulés par le département d’État américain.

Cuba rejette cette lecture et présente ses missions médicales comme un dispositif de solidarité internationale et une composante essentielle de sa coopération extérieure.

Les gouvernements de la CARICOM ont pour leur part défendu à plusieurs reprises l’apport des personnels médicaux cubains à leurs systèmes sanitaires et se sont inquiétés des conséquences des mesures américaines contre ces programmes.

La coopération Caraïbe : Une réalité

En 2026, cette confrontation est devenue très concrète dans notre voisinage.

Le Guyana a annoncé la fin d’une coopération médicale cubaine vieille de plusieurs décennies après un différend portant notamment sur le versement direct des salaires aux professionnels cubains ; le Honduras a également mis fin à sa brigade. Dans le même temps, la CARICOM continue de souligner l’importance de la coopération sanitaire régionale et exprime son inquiétude face aux pressions croissantes exercées sur Cuba.

La Martinique se retrouve ainsi dans une situation singulière. Elle appartient pleinement au système sanitaire français et européen, mais partage avec la Caraïbe les mêmes vulnérabilités insulaires : petites populations, difficulté à maintenir toutes les spécialités, dépendance aux recrutements extérieurs, vieillissement, maladies chroniques, risques épidémiques et nécessité de mutualiser certaines compétences. La question n’est donc peut-être plus de savoir s’il faudrait « faire venir une brigade cubaine » comme en 2020, mais de déterminer quelles formes de coopération sanitaire avec Cuba — et plus largement avec nos voisins caribéens — pourraient aujourd’hui fonctionner dans le respect du droit français et des droits individuels des professionnels concernés.

Plusieurs voies existent déjà dans les faits : recrutement individuel de praticiens étrangers dans le cadre du dispositif valable jusqu’en 2030, coopérations hospitalières, recherches communes, registres de cancers, formation, télémédecine, partage d’expertise, prévention et constitution de réseaux régionaux. L’expérience scientifique Martinique–Cuba démontre d’ailleurs que la coopération ne se réduit pas à l’importation temporaire de médecins.

Et maintenant ?

Près de trente ans après les premiers échanges entre Le Lamentin et Santiago de Cuba, le paradoxe demeure. La Martinique appartient à l’une des puissances médicales et hospitalières les mieux dotées du monde développé, mais son insularité la confronte régulièrement à des pénuries de spécialistes qui peuvent fragiliser des services entiers. À quelques centaines de kilomètres, Cuba a fait de la formation médicale et de la coopération internationale l’une de ses principales politiques extérieures, mais traverse lui-même une crise profonde et voit son modèle de brigades internationales de plus en plus contesté. Entre les deux, il existe pourtant une histoire, des médecins qui se connaissent, des chercheurs qui travaillent ensemble, des expériences hospitalières et désormais un cadre juridique français qui permet davantage qu’en 1997 ou même qu’en 2020.

La véritable question devient alors celle-ci : après trente ans de coopération, la Martinique veut-elle continuer à ne regarder Cuba qu’au moment où l’hôpital est en crise, ou penser enfin la santé à l’échelle de son environnement caribéen ?

Ce débat ne saurait se résumer à choisir entre Paris et La Havane. Il consiste plutôt à déterminer quelle place une île française de la Caraïbe entend donner aux compétences de ses voisins dans sa propre stratégie sanitaire — et sous quelles garanties médicales, sociales, juridiques et éthiques. En 2020, la pandémie avait obligé la Martinique à franchir cette frontière. En 2026, ce n’est plus une pandémie mondiale qui pose la question. C’est l’état même du système de soins.

Sources et repères

Ville du Lamentin — Jumelage Santiago de Cuba ; Code de la santé publique et décret du 31 mars 2020 actualisé en 2025 ; CHU de Martinique et travaux publiés sur la coopération avec Cuba dans le domaine du cancer ; France-Antilles, archives 2020–2026 ; EWAG, bilan de la mission médicale cubaine de 2020 ; CARICOM ; Département d’État américain.

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