Maryvonne Joseph : Sable Peinture-Mémoire et transmission

par Rodolf Etienne

À 82 ans, Maryvonne Joseph poursuit une aventure artistique commencée il y a plus d’un demi-siècle.

L’artiste transforme les sables de Martinique en paysages, scènes de vie et fragments de mémoire.

Près de 200 nuances naturelles composent aujourd’hui une palette qui ne ressemble à aucune autre. Du 6 au 13 octobre 2026, une exposition lui est consacrée au Centre culturel de Rivière-Salée. L’occasion de regarder autrement une œuvre située à la frontière de la peinture, de l’artisanat d’art et du patrimoine.

Il faudrait imaginer que tout commence par un simple geste : prendre une poignée de sable en main et y voir autre chose qu’une matière déposée par la mer, le vent ou l’érosion. Y voir une couleur, puis une autre, puis encore une autre et ainsi de suite, jusqu’à constituer une palette de près de 200 nuances naturelles. Depuis plus de cinquante ans, Maryvonne Joseph fait précisément cela. Elle recueille, choisit, ordonne et travaille les sables de Martinique pour les faire entrer dans l’espace, le cadre du tableau. La Ville de Rivière-Salée, sa ville, la présente aujourd’hui comme une « figure emblématique de l’artisanat d’art martiniquais ». Son exposition Nature et Patrimoine, organisée avec l’association Valeurs Saléennes, est visible du 6 au 13 octobre au Centre culturel de Rivière-Salée.

Très tôt, la vocation – très tôt, la relation

L’histoire artistique de Maryvonne Joseph commence bien avant le sable. À douze ans, elle remporte le concours de dessin de son école. Le maire de Rivière-Salée de l’époque, Alphonse Jean-Joseph (le père du champion automobile, Simon Jean-Joseph) lui remet alors sa première palette de peinture. Elle suit ensuite durant une année l’enseignement du Centre des Beaux-Arts de Fort-de-France auprès de Raymond Honorien avant de présenter une première exposition de peintures à l’huile. En 1975, son parcours la conduit jusqu’au Festival francophone de l’art à Québec. Voyages en Europe et dans la Caraïbe, peinture à l’huile, acrylique, restauration de statues religieuses : son travail dépasse largement la seule technique qui finira pourtant par devenir sa signature, le sable pour peinture. Le nom de Raymond Honorien n’est pas anodin dans cette histoire. Raymond Honorien fut l’un des fondateurs de l’Atelier 45, aux côtés de Marcel Mystille et Germain Tiquant, mouvement décisif dans l’émergence d’une peinture martiniquaise cherchant à rompre avec le regard exotique et « doudouiste » porté sur l’île. Il fonda ensuite l’Union des artistes de la Martinique et dirigea le Centre municipal des Beaux-Arts de Fort-de-France. À travers cette filiation, même brève, Maryvonne Joseph s’inscrit dans une histoire plus vaste : celle de générations d’artistes martiniquais cherchant leurs propres matières, leurs propres couleurs et leur propre façon de représenter le pays, sa nature, ses paysagers, ses gens, ses mémoires, ses amours.

Le sable n’est plus seulement décor – il devient aussi peinture

C’est ici que l’œuvre de Maryvonne Joseph prend toute sa singularité. Dans ses tableaux, le sable n’est pas simplement ajouté à la peinture pour produire un relief. Il est la couleur. Les bruns, gris, noirs, ocres, jaunes, roux, blancs ou beiges ne sont plus imités par des pigments industriels pour provenir du territoire lui-même. Le paysage martiniquais entre ainsi physiquement dans l’œuvre. Quelque chose de la géologie de l’île, de ses plages, de ses terres volcaniques et de son histoire naturelle se retrouve fixé sur le support. Avec près de 200 nuances recensées dans sa palette, Maryvonne Joseph révèle aussi ce que le regard ordinaire ne distingue plus nécessairement, qu’il n’existe pas « un » sable martiniquais, mais une extraordinaire diversité de matières et de couleurs. Cette pratique entraîne une conséquence esthétique majeure.

Lorsque Maryvonne Joseph représente la Martinique d’autrefois — ses personnages, ses cases, ses scènes quotidiennes, ses paysages — elle ne se contente pas de représenter le territoire, elle le représente avec le territoire.

Art ou artisanat d’art – une technique qui interroge

La question mérite d’être posée car les institutions elles-mêmes utilisent les deux vocabulaires. Maryvonne Joseph est présentée comme artiste peintre mais figure également depuis plusieurs années parmi les artisans d’art de Rivière-Salée pour ses peintures de sable. Cette frontière entre « art » et « artisanat » mérite pourtant d’être interrogée. Chez Maryvonne Joseph, la virtuosité technique sert une représentation, un imaginaire et une mémoire. Ses tableaux ne montrent pas simplement ce qu’il est possible de réaliser avec du sable ; ils construisent un regard sur la Martinique. Et l’influence de son travail dépasse son propre atelier.

« Elle m’a donné le goût de peindre » – Alex Saturnin

Un témoignage publié par Madinin’Art prend aujourd’hui une importance particulière. Interrogé sur son parcours, le peintre martiniquais Alex Saturnin se souvenait de Maryvonne Joseph exposant déjà dans les années 1960 à Rivière-Salée. Ses œuvres, expliquait-il, l’avaient profondément marqué. Plus encore, il attribuait à Maryvonne Joseph, aux côtés de Médard Aribot, une part de sa propre naissance à l’art : « c’est elle, disait-il, qui lui avait donné le goût de peindre ». Maryvonne Joseph n’est plus seulement une créatrice solitaire maîtrisant une technique exceptionnelle, elle est aussi le maillon d’une transmission artistique qui s’effectue parfois loin des institutions et des histoires officielles de l’art : une exposition aperçue lorsqu’on est enfant, une œuvre qui impressionne, une rencontre et, plusieurs décennies plus tard, un autre artiste qui se souvient.

Cette nouvelle exposition à Rivière-Salée arrive donc au bon moment, permettant de regarder Maryvonne Joseph non seulement comme une artiste que sa commune honore, mais comme la dépositaire d’une pratique dont il serait nécessaire d’écrire l’histoire.

À voir

Maryvonne Joseph — Exposition « Nature et Patrimoine ». Du 6 au 13 octobre 2026. Centre culturel de Rivière-Salée. 11, rue Joinville Saint-Prix. Vernissage : mardi 6 octobre à 17 h.

Sources et références

— Ville de Rivière-Salée / RCI, « Exposition Maryvonne Joseph », 2 octobre 2026.
— France-Antilles Martinique, « La Martinique “an tan lontan” en tableaux de sable », 5 octobre 2026.
— Comité Martiniquais du Tourisme, « Maryvonne Joseph, artiste peintre, Bâtisseur de Paradis de Rivière-Salée », 23 septembre 2015.
— Madinin’Art, entretien avec Alex Saturnin, témoignage sur l’influence de Maryvonne Joseph.👉 https://www.madinin-art.net/alex-saturnin-artiste-peintre-je-memerveille-toujours-quand-mon-travail-est-accompli-quand-une-toile-est-terminee/
— Madinin’Art, « Peintres de Martinique », éléments historiques sur Raymond Honorien et l’Atelier 45.
— Tropiques Atrium, archives consacrées à l’Atelier 45.