— Par Rodolf Etienne

Ils vivent à Sydney, Melbourne, sur la Gold Coast ou dans le nord de la Nouvelle-Galles du Sud. Ils sont artistes, médecin, entrepreneur, designer, professionnel du secteur social ou commissaire d’exposition.
Quelques dizaines, peut-être davantage si l’on compte les Martiniquais nés ailleurs, les familles et les parcours temporaires.
À plus de 18 000 kilomètres de Fort-de-France, une petite géographie martiniquaise existe pourtant bel et bien en Australie. Elle est difficile à mesurer mais beaucoup moins difficile à retrouver dès que l’on commence à suivre les trajectoires individuelles.
Après avoir exploré dans nos précédents volets la route des cultures créoles entre la Caraïbe et l’Australie, nous nous demandons ici : qui sont les Martiniquais qui vivent aujourd’hui sur le continent australien ?
Une présence identifiable – le code 8416
L’Australian Bureau of Statistics possède bien une catégorie spécifique pour la Martinique. Dans sa classification officielle des pays et territoires, utilisée notamment pour le recensement, Martinique porte le code 8416 et est distinguée de la France, de la Guadeloupe, de Sainte-Lucie ou de la Dominique. Un Martiniquais né en Martinique peut donc théoriquement être identifié comme tel dans les statistiques australiennes. Pour autant, aucun chiffre facilement accessible ne permet de parler d’une importante communauté martiniquaise structurée. Cette faiblesse numérique avait déjà été observée il y a plus de dix ans. En 2014 puis en 2016, le militant pan-créole Georgy de Lamare Lamvohee, installé en Australie et originaire de Rodrigues, décrivait une diaspora créole australienne principalement mauricienne, seychelloise et rodriguaise, à laquelle s’ajoutait une présence beaucoup plus limitée venue de La Réunion, d’Haïti et des Antilles. Mais les petits nombres peuvent cacher de grands parcours.
Marielle Gonier – le bush australien
À Sydney, Marielle Gonier offre sans doute l’un des exemples les plus passionnants de cette rencontre entre l’expérience martiniquaise et le territoire australien. Née en Martinique, cette artiste multidisciplinaire a traversé la danse, la performance, la vidéo et le cinéma expérimental avant de s’installer en Australie. Son travail interroge justement le déplacement, l’exil, le territoire et la manière dont un paysage étranger transforme celui qui le découvre. Son film expérimental First Encounter naît de sa première confrontation avec le bush australien. L’artiste y explore la sensation particulière produite par l’exil volontaire : la perte des repères habituels, la solitude, la découverte d’une nature inconnue et l’apparition progressive d’un nouveau rapport à soi. Le film a remporté en 2026 le prix du Best Experimental Film au Sydney World Film Festival. Sydney World FF
Quentin Brival – la révolution du rum australien
Le parcours de Quentin Brival raconte une autre forme de transmission. Né et élevé en Martinique, formé notamment en ingénierie et en management international, il arrive en Australie dans les années 2010. Il passe d’abord par Perth avant de rejoindre Husk Farm Distillery, à Tumbulgum, dans le nord de la Nouvelle-Galles du Sud. Ce qu’il transporte avec lui n’est pas un objet mais une culture : celle du rhum agricole martiniquais, du jus de canne frais, de la fermentation, du terroir et du ti-punch. Chez Husk, il contribue au développement d’un rhum australien élaboré directement à partir de canne cultivée sur l’exploitation. Après plusieurs années à la production et à la distillation, il a été nommé CEO de Husk Distillers en décembre 2025. Le parcours est remarquable parce qu’il ne consiste pas à reproduire mécaniquement la Martinique en Australie. Quentin Brival utilise une connaissance issue de la culture martiniquaise pour travailler avec un terroir australien, des cannes australiennes et un climat australien. La Martinique devient ici savoir-faire, sa référence et sa mémoire sensorielle.

Marielle Gonier
Dr Gilles Laur
Autre univers, même distance parcourue. Gilles Laur, né en Martinique, quitte l’île enfant et grandit dans le sud de la France avant d’étudier la médecine à Montpellier, puis de poursuivre son parcours professionnel jusqu’en Australie. Il exerce aujourd’hui sur la Gold Coast, dans le Queensland, où il est notamment fondateur et directeur médical de Laurel Clinical. Il enseigne également comme Senior Lecturer à James Cook University. Dans un entretien consacré à son parcours, il explique avoir choisi l’Australie précisément pour l’aventure et pour cette impression d’aller « très loin » de son pays d’origine. Il y a ensuite construit sa vie professionnelle et familiale. Son itinéraire rappelle que la présence martiniquaise en Australie ne relève pas exclusivement de programmes organisés de mobilité. Elle résulte aussi d’une accumulation de décisions personnelles : études, opportunités professionnelles, rencontre, désir d’ailleurs, puis parfois installation durable.
Jessica Coppet
L’illustratrice et graphiste Jessica Coppet a grandi en Martinique avant de vivre successivement dans plusieurs grandes villes, parmi lesquelles Paris, New York et Melbourne. C’est précisément en Australie qu’elle poursuit sa formation en design graphique avant de développer son activité d’illustratrice numérique. jessicacoppetstudio.com. Son travail est notamment centré sur le portrait, l’expression du visage, la représentation du corps et l’émancipation féminine. Son parcours rappelle une autre caractéristique de cette présence martiniquaise. L’Australie constitue souvent une étape d’un itinéraire déjà international, plutôt qu’un premier départ directement effectué depuis Fort-de-France.
Maurine Venus – art-thérapeute
Le parcours de Maurine Venus illustre quant à lui une mobilité plus récente. Graphiste et illustratrice liée à la Martinique — son parcours professionnel comprend notamment plusieurs expériences à Fort-de-France et elle déclare le créole martiniquais parmi ses langues — elle arrive en Australie comme jeune fille au pair tout en poursuivant son activité de designer. Mais l’Australie modifie le projet initial. Elle reprend des études en santé mentale et vient d’obtenir son diplôme en Art Therapy à Western Sydney University. Elle envisage désormais le croisement entre design, création artistique et outils thérapeutiques, notamment dans le milieu éducatif.
Fantasia Dokolo
Le parcours de Fantasia Dokolo ouvre une autre fenêtre. Elle se définit publiquement comme curatrice française et martiniquaise et développe depuis plusieurs années un travail autour de l’art contemporain caribéen, après une expérience professionnelle notamment construite à Londres. Son activité se poursuit aujourd’hui en Nouvelle-Galles du Sud.
Jordan Cavalier-Fourcade
Jordan Cavalier-Fourcade se présente lui-même comme étant né et ayant grandi en Martinique. Son parcours professionnel australien passe notamment par Melbourne, Brisbane et la Gold Coast avant de le conduire aujourd’hui dans le Queensland.

Quentin Brival
Un archipel de trajectoires
La cartographie s’élargit encore lorsque l’on ajoute les Martiniquais dont l’Australie a constitué une étape importante sans devenir nécessairement le lieu d’installation définitive. Stéphanie Perugien, née à Fort-de-France, diplômée de l’École des Mines de Douai, a ainsi commencé une partie de sa carrière chez Suez Australia & New Zealand, travaillant sur des infrastructures de dessalement, d’eau potable et de gestion des déchets à Melbourne et Sydney avant de poursuivre son parcours professionnel en Afrique. Le réalisateur et acteur d’origine martiniquaise Cédric Chemir a lui aussi vécu à Melbourne. C’est même en Australie qu’il commence véritablement son parcours d’acteur avant de revenir en France et de se former aux Cours Florent puis auprès de Blanche Salant.
Il serait excessif de parler d’une importante diaspora martiniquaise d’Australie. Pourtant, une île de 1 128 km² peut produire des trajectoires qui aboutissent dans un laboratoire médical du Queensland, dans un festival de cinéma de Sydney, dans une distillerie australienne, une école, un studio de design ou un centre d’art. Et entre ces personnalités éloignées les uns des autres demeure un fil parfois ténu : une langue, des souvenirs, une pratique artistique, une façon de travailler la canne, une enfance ou simplement le mot Martinique inscrit quelque part au commencement de leur histoire commune. Très justement, la communauté martiniquaise d’Australie n’est pas un simple village, mais bien tout un archipel.
Légende photo : Melbourne.
À lire — Notre série Australie
Volet 1 — « Australie : Pourquoi les jeunes prennent-ils la parole ? »
Jeunesse, participation citoyenne et place des jeunes dans la décision publique. Lire le volet 1
Volet 2 — « De Fort-de-France à Perth : l’étonnante route des créoles en Australie »
Communautés caribéennes et créoles, Océan Indien, Sydney, Perth et histoire des circulations culturelles. Lire le volet 2
Volet 3 — « Qui sont les Martiniquais d’Australie ? »
Portraits et trajectoires individuelles entre Martinique et Australie.
Sources et références
- Marielle Gonier
Portfolio officiel de Marielle Gonier
First Encounter — images et présentation - Quentin Brival
Husk Farm Distillery — portrait de Quentin Brival - Dr Gilles Laur
Laurel Clinical — portrait et biographie - Jordan Cavalier-Fourcade
Profil professionnel de Jordan Cavalier-Fourcade - Fantasia Dokolo
Profil professionnel de Fantasia Dokolo - Maurine Venus
Publication sur son parcours australien
Portfolio de Maurine Venus - Jessica Coppet
Jessica Coppet Studio — site officiel
France-Antilles — « L’illustratrice martiniquaise Jessica Coppet expose au tournoi de Melbourne » - Stéphanie Perugien
Outremers360 — portrait et parcours professionnel
EWAG — parcours de Stéphanie Perugien - Cédric Chemir
Festival FEMI — portrait et biographie
Portfolio professionnel de Cédric Chemir



