Australie : Pourquoi les jeunes prennent-ils la parole ?

– par Rodolf Etienne

D’Adélaïde à Sydney, d’Antigua à Tahiti, l’automne 2026 voit se multiplier forums, conférences et sommets destinés aux jeunes.

Identité, appartenance, diversité, culture, leadership, avenir : partout, on leur demande leur avis, de parler.

L’Australie va plus loin en essayant d’inscrire cette parole dans ses mécanismes de décision publique.

Vue depuis la Martinique, où les 15-29 ans connaissent un taux de chômage de 33 % et où le départ reste une étape presque obligée de la formation et de l’insertion, une question : écouter les jeunes, certes oui. Mais qu’advient-il ensuite de cette parole, de ce qu’ils disent ?

Le 30 septembre 2026, à Adélaïde, l’Australian Migrant Resource Centre organisait son Youth Forum autour de trois verbes particulièrement révélateurs : « Belong. Connect. Lead. » — appartenir, se connecter, diriger.

Destiné aux 13-25 ans, notamment issus des différentes communautés culturelles de South Australia, le rendez-vous associait identité, culture, confiance en soi, participation communautaire et capacité à agir. Derrière la formule apparaît cette question centrale : comment montrer à une génération qu’elle appartient réellement à la communauté politique, sociale et culturelle dans laquelle elle vit et grandit ?

Le mot belonging, appartenance, est peut-être le plus important. Il ne suffit pas d’habiter un territoire pour avoir le sentiment d’en faire partie. Cette question se pose avec une acuité particulière dans une Australie façonnée par les migrations successives, où les jeunes peuvent articuler plusieurs héritages, plusieurs langues, plusieurs mémoires familiales.

Le forum d’Adélaïde les invite à réfléchir à leur identité, à prendre confiance dans leur capacité à intervenir et à découvrir les moyens d’agir dans leur environnement. L’AMRC inscrit d’ailleurs cette démarche dans un travail plus large sur les communautés migrantes, réfugiées et multiculturelles de South Australia.

Ce rendez-vous n’est pas isolé. Le 12 octobre, la Youth-Led Conference de Shopfront doit investir le Sydney Opera House. Ici, le principe va plus loin : la conférence est conçue par des jeunes pour des jeunes. Cinq conseils consultatifs de jeunesse déterminent les thèmes, les intervenants, les ateliers et la forme même de l’événement. Des centaines de jeunes, artistes, éducateurs et responsables associatifs sont attendus autour de la créativité, des réseaux, de la culture et du leadership. Autrement dit, les jeunes ne sont plus seulement invités à intervenir dans un programme décidé par des adultes : ils participent à la fabrication du cadre dans lequel leur parole sera exprimée.

Le 26 octobre, toujours à Adélaïde, le Youth Summit 2026 de Together for Humanity et de l’Abraham Institute posera une autre question : « Creating the community we want », créer la communauté que nous voulons. Des élèves de différentes écoles de South Australia doivent y travailler sur l’identité, la diversité, l’inclusion et la cohésion sociale, avec l’objectif affiché de présenter leurs idées à leurs pairs mais aussi à des responsables politiques et communautaires. Là encore, le mouvement est intéressant : on ne demande pas seulement à des jeunes de décrire le monde dont ils héritent, on leur demande d’imaginer celui qu’ils voudraient construire.

A quel moment la parole devient-elle pouvoir d’agir ?

Il serait pourtant trop facile de voir dans cette succession de forums une preuve suffisante d’une participation accrue. Notre époque adore « donner la parole ». Les institutions organisent des consultations, des tables rondes, des conseils de jeunes, des panels. Le vocabulaire de l’empowerment s’est imposé partout. Mais une question reste pourtant centrale : à quel moment la parole devient-elle pouvoir d’agir ? Un jeune peut être écouté durant deux heures, photographié au milieu d’un forum, interrogé sur ses aspirations générationnelles et retourner le lendemain dans une société où les décisions continuent à être prises sans lui.

C’est précisément sur ce point que l’expérience australienne mérite toute attention. Depuis 2024, le gouvernement fédéral dispose d’une stratégie nationale de participation des jeunes, Engage!, construite après consultation de plus de 4 600 jeunes Australiens. Ceux-ci avaient notamment demandé à être associés aux décisions publiques, que leur point de vue soit véritablement considéré et que le gouvernement leur explique ensuite ce qu’il faisait de leurs contributions. Engage! prévoit notamment un National Youth Forum, un Youth Steering Committee et différents groupes consultatifs.

Le Youth Steering Committee actuel compte quatorze jeunes âgés de 12 à 25 ans issus des différents États et territoires. Ils travaillent avec la ministre fédérale chargée de la jeunesse et donnent leur avis sur des politiques et programmes qui concernent leur génération. En mars 2026, leurs discussions portaient notamment sur le coût de la vie, la confiance entre les jeunes et le gouvernement et — point décisif — la nécessité de montrer aux participants comment leur avis avait effectivement été utilisé. Cette dernière exigence change profondément la nature de la consultation : écouter ne suffit pas, il faut revenir vers ceux que l’on a consultés et rendre compte de la décision prise.

Dans la Caraïbe aussi – invités à parler 

D’autres rendez-vous prolongent cette dynamique au-delà même de l’Australie. Du 2 au 4 novembre 2026, Antigua-et-Barbuda accueillera à l’Université des West Indies le 14e Commonwealth Youth Forum. Puis, du 22 au 25 novembre, Tahiti recevra quarante jeunes leaders du Pacifique et d’Australie à l’occasion du Youth Leadership Summit de la Pacific-Australia Youth Association. Ce dernier prévoit ateliers, rencontres avec des responsables publics et associatifs, travail collectif, découverte des réalités polynésiennes et présentation de propositions élaborées par les participants.

Pour la Martinique, ce déplacement du regard vers Tahiti est particulièrement intéressant : voici un autre territoire insulaire français situé à des milliers de kilomètres de l’Hexagone, intégré à son environnement régional tout en entretenant une relation politique particulière avec la France.

C’est ici que l’Australie cesse d’être seulement un sujet australien. Car les mêmes mots pourraient être prononcés en Martinique : appartenance, identité, départ, avenir, formation, emploi, culture, engagement. Avec toutefois une différence majeure : à la Martinique, la question de la jeunesse se heurte directement à une crise démographique et économique.

Les chiffres publiés par l’Insee en mai 2026 sont sévères. En 2025, seulement 30 % des Martiniquais de 15 à 29 ans occupent un emploi, contre 49 % des jeunes du même âge dans l’Hexagone. Leur taux de chômage atteint 33 %, après 29 % en 2024, soit plus du double du taux observé pour cette tranche d’âge dans l’Hexagone. Le chômage de longue durée concerne 10 % des actifs de 15 à 29 ans. L’Insee conclut explicitement à une dégradation de la situation des jeunes sur le marché du travail martiniquais.

En 2024 déjà, 21 % des 15-29 ans de Martinique n’étaient ni en emploi, ni en études, ni en formation. Ce chiffre oblige à dépasser les discours abstraits sur « notre jeunesse ». Derrière l’expression se trouvent des trajectoires extrêmement différentes : étudiants partis poursuivre une formation indisponible localement, jeunes diplômés hésitant à revenir, jeunes sans emploi, créateurs, entrepreneurs, artistes, jeunes ruraux, habitants des quartiers populaires, jeunes en rupture avec les institutions, jeunes engagés dans des associations ou parfaitement invisibles de tous les dispositifs de consultation.

Et pour la Martinique : qu’aurions-nous à demander à nos 15-29 ans si nous décidions réellement de les écouter ? Pas seulement « Que voulez-vous faire plus tard ? », question presque toujours adressée individuellement aux jeunes, mais : pourquoi certains veulent-ils partir ? Pourquoi certains voudraient-ils revenir ? Qu’est-ce qui les empêcherait de revenir ? Comment imaginent-ils la Martinique en 2040 ? Quelle place accordent-ils au créole, à la culture, à l’environnement, au numérique, à l’intelligence artificielle ? De quels métiers pensent-ils pouvoir vivre ici ? Que faudrait-il changer dans les transports, le logement, la formation, la culture ou l’accès à l’emploi pour qu’ils puissent sereinement se projeter dans leur propre territoire ?

Qui pour entendre la jeune parole martiniquaise ?

La question n’est pas seulement d’organiser un forum supplémentaire. Une journée de débats peut être enthousiasmante et ne rien changer pour autant. L’enjeu véritable serait plutôt d’inventer une continuité : recueillir régulièrement la parole des jeunes, la documenter, la rendre publique, leur permettre eux-mêmes de participer à son analyse, transmettre leurs propositions aux institutions concernées et, quelques mois plus tard, publier ce qui a été accepté, expérimenté, refusé ou reporté — avec les raisons. Ce serait juste démocratie et bonne participation citoyenne.

On pourrait aussi imaginer, à l’échelle martiniquaise, un observatoire permanent de la parole des 15-29 ans, qui ne serait ni un énième conseil symbolique ni une assemblée composée uniquement de jeunes déjà familiers des institutions. Lycéens, apprentis, étudiants, demandeurs d’emploi, jeunes actifs, artistes, entrepreneurs, jeunes partis dans l’Hexagone ou à l’étranger, jeunes revenus au pays pourraient y être entendus.

L’intérêt serait précisément de suivre cette parole dans le temps plutôt que de produire une photographie ponctuelle.

La comparaison avec l’Australie nous permet également de déplacer une vieille manière de penser la jeunesse. Les jeunes ne constituent pas seulement un « public » auquel on proposerait des politiques. Ils disposent d’informations que les institutions ne possèdent pas. Ils savent ce que signifie chercher un premier emploi aujourd’hui, se loger avec un salaire d’entrée, suivre une formation numérique, vivre sur TikTok et Instagram, envisager de partir, utiliser quotidiennement des outils d’intelligence artificielle ou essayer de créer une activité dans un territoire insulaire. Une vraie expertise par expérience. Entre Adélaïde, Sydney, Antigua et Tahiti, l’année 2026 dessine ainsi une curieuse géographie de la parole jeunesse.

Partout revient la même conviction : une génération doit pouvoir dire quelque chose du monde qu’elle reçoit. Mais la question décisive vient ensuite. Lorsqu’un jeune a parlé, lorsque le forum est terminé, lorsque les micros sont rangés et les photographies publiées, qu’est-ce qui change ?

Pour la Martinique, où le vieillissement de la population se conjugue au départ d’une partie de sa jeunesse et à une situation de l’emploi particulièrement difficile pour les moins de trente ans, cette interrogation n’a rien d’accessoire. Elle touche directement à notre capacité à imaginer le territoire de demain « ansanm » avec notre jeunesse.

Peut-être faudrait-il commencer par cette question extraordinairement simple. Si nous demandions aujourd’hui aux jeunes Martiniquais quelle Martinique ils veulent habiter en 2040, sommes-nous réellement prêts à entendre leur réponse ?

Sources et références

Australian Migrant Resource Centre, 2026 AMRC Youth Forum – Belong. Connect. Lead., Adelaide, 30 septembre 2026. Australian Government – Office for Youth, Engage! A strategy to include young people in the decisions we make et Youth Steering Committee. La stratégie a été élaborée après consultation de plus de 4 600 jeunes. Shopfront Arts Co-op, Youth-Led Conference 2026, Sydney Opera House, 12 octobre 2026. Together for Humanity, Youth Summit 2026 – South Australia, “Creating the community we want”, Adelaide, 26 octobre 2026. The Commonwealth, 14th Commonwealth Youth Forum, Antigua-et-Barbuda, 2-4 novembre 2026. Pacific-Australia Youth Association, Youth Leadership Summit Tahiti 2026, 22-25 novembre 2026. INSEE, En 2025, le marché du travail se stabilise en Martinique mais la situation des jeunes se détériore, Insee Analyses Martinique n°83, 21 mai 2026. INSEE, En 2024, malgré un taux d’emploi globalement stable en Martinique, la situation des jeunes se dégrade, Insee Analyses Martinique n°78.

Liens utiles

Australian Migrant Resource Centre : https://amrc.org.au/events/2026yf/

Australian Government – Office for Youth : https://www.youth.gov.au/office-youth/engage-strategy

Youth Steering Committee : https://www.youth.gov.au/office-youth/youth-steering-committee

Shopfront Youth-Led Conference : https://www.shopfront.org.au/youth-led-conference-26

Together for Humanity – Youth Summit : https://togetherforhumanity.org.au/youth-summit/

Commonwealth Youth Forum : https://thecommonwealth.org/latest/society-and-young-people

Youth Leadership Summit Tahiti : https://paya.org.au/summit

INSEE Martinique : https://www.insee.fr/fr/statistiques/8994356