
Du 26 au 30 octobre 2026, la Martinique accueille le XVIIe Colloque international des études créoles, consacré aux « Usages sociaux et économiques des créoles ». Organisée par le Comité international des études créoles (CIEC), en collaboration avec l’Université des Antilles, cette rencontre réunit des chercheurs, linguistes, enseignants et acteurs culturels venus de la Caraïbe, de l’océan Indien, d’Europe et d’Amérique du Nord. Placée sous le signe de l’hommage au linguiste martiniquais Jean Bernabé (1942-2017), elle entend dépasser la seule question de la préservation des langues créoles pour interroger leur place effective dans la société, l’économie, l’enseignement, les institutions et les technologies contemporaines.
Des langues vivantes confrontées aux mutations du monde
Quelle place les langues créoles occupent-elles réellement dans les sociétés qui les ont vues naître ? Cette interrogation traverse la dix-septième édition du Colloque international des études créoles, organisée du lundi 26 au vendredi 30 octobre 2026 sur plusieurs sites universitaires de Martinique. Après une précédente édition consacrée aux rapports entre mondes créoles, langues et développement aux Seychelles, archipel de l’océan Indien, les rencontres martiniquaises déplacent la réflexion vers les usages sociaux et économiques des créoles. Il ne s’agit plus seulement d’étudier ces langues, leur histoire ou leurs structures grammaticales, mais de comprendre comment elles interviennent dans les activités quotidiennes, les échanges commerciaux, les relations institutionnelles et la transmission des connaissances. Le colloque s’inscrit dans un mouvement scientifique international qui reconnaît aux langues créoles leur pleine complexité linguistique et leur capacité à exprimer l’ensemble des réalités humaines.
Les travaux se déroulent principalement à la Faculté Jean Bernabé, sur le campus universitaire de Schœlcher, commune située à proximité de Fort-de-France, à l’Institut national supérieur du professorat et de l’éducation (INSPÉ) de Fort-de-France, établissement chargé notamment de la formation des enseignants, ainsi qu’à la bibliothèque universitaire de Schœlcher. L’organisation associe plusieurs structures de recherche, dont le Centre de recherche interdisciplinaire en lettres, langues, arts et sciences humaines (CRILLASH), laboratoire de l’Université des Antilles dirigé par l’anthropologue Gerry L’Étang. Cette diversité institutionnelle reflète la volonté de faire dialoguer les sciences du langage avec l’histoire, l’anthropologie, l’économie, la littérature et les sciences de l’éducation.
Jean Bernabé, une œuvre fondatrice
Le colloque rend un hommage particulier à Jean Bernabé, né le 13 juillet 1942 au Lorrain, commune du nord-est de la Martinique, et décédé le 12 avril 2017 à Fort-de-France. Agrégé de grammaire, docteur d’État en linguistique, professeur des universités et ancien doyen de la Faculté des lettres et sciences humaines, Jean Bernabé demeure l’une des grandes figures de la recherche consacrée aux langues créoles. Cofondateur, en 1975, du Groupe d’études et de recherches en créolophonie (GEREC), il a contribué à la description scientifique des créoles antillais, à l’élaboration de principes d’écriture et au développement de leur enseignement universitaire.
Son ouvrage majeur, Fondal-Natal, publié en 1983, propose une étude approfondie de la grammaire des créoles guadeloupéen et martiniquais. Il participe également, avec les écrivains martiniquais Patrick Chamoiseau (né en 1953) et Raphaël Confiant (né en 1951), à la rédaction de Éloge de la créolité, essai publié en 1989 qui affirme la diversité des héritages culturels et linguistiques constitutifs des sociétés créoles. Son action universitaire a favorisé l’institutionnalisation de l’enseignement du créole, notamment avec la création du Certificat d’aptitude au professorat de l’enseignement du second degré (CAPES) de créole en 2001. L’hommage inscrit au programme du lundi 26 octobre rappelle ainsi l’importance de son héritage scientifique et intellectuel dans les débats contemporains.
De la littérature à l’économie : de nouveaux territoires pour le créole
Le programme scientifique aborde une grande diversité de domaines, depuis la littérature jusqu’aux nouvelles technologies. Apollinaire Anakesa, professeur à l’Université des Antilles et chercheur en ethnomusicologie, figure parmi les conférenciers invités. Sa communication inaugurale, programmée le lundi 26 octobre, porte sur la créolitude musicale comme patrimoine vivant, en interrogeant les dimensions humaines, culturelles et identitaires des pratiques musicales dans les Antilles et en Guyane françaises. Le terme créolitude renvoie ici à la manière dont les expressions musicales contribuent à la construction, à la transmission et à l’affirmation des cultures créoles.
L’édition constitue un autre champ majeur de réflexion. Chiara Ardoino, chercheuse rattachée à l’Université de Londres, et Viktor Rosner, de l’Université de Vienne, examinent les enjeux du marché éditorial martiniquais et antillais. Manuella Antoine, de l’Université des Antilles, présente pour sa part le Dictionnaire des créoles comparés de Guadeloupe et de Martinique. Ces interventions interrogent les conditions matérielles de production et de diffusion des ouvrages en créole : existence d’un lectorat, coûts d’édition, choix orthographiques, transmission scolaire et viabilité économique des publications.
La lexicographie, discipline consacrée à l’élaboration et à l’étude des dictionnaires, occupe également une place importante. Elle rejoint la question de la néologie, c’est-à-dire la création de mots nouveaux pour désigner des réalités qui ne disposent pas encore de termes largement reconnus. Ces recherches deviennent particulièrement importantes lorsque le créole est appelé à être utilisé dans la justice, les sciences, la médecine, les administrations ou l’informatique.
L’école, les institutions et le numérique au centre des débats
La journée du mardi 27 octobre, organisée à l’INSPÉ de Fort-de-France, accorde une place particulière à l’éducation, aux politiques linguistiques et à la transmission. Stéphane Térosier, chercheur associé à l’Université de Buffalo, aux États-Unis, doit notamment intervenir sur les orientations théoriques de la créolistique, discipline scientifique consacrée à l’étude des langues créoles. D’autres communications examinent les pratiques scolaires aux Seychelles, en Guadeloupe et à Trinité-et-Tobago, État insulaire de la Caraïbe orientale.
La présence du créole dans les administrations fait également l’objet de travaux spécifiques. Jean-Fabrice Ondo, chercheur à l’Université des Antilles, propose ainsi d’étudier les représentations et les pratiques du créole au sein de la police nationale en Guadeloupe. La question dépasse la simple communication quotidienne : elle concerne la capacité des institutions publiques à prendre en compte les réalités linguistiques des populations auxquelles elles s’adressent.
Les technologies contemporaines ouvrent parallèlement de nouvelles perspectives. Stella Cambronne, universitaire exerçant à Besançon, dans l’est de la France, doit examiner les apports et les limites de l’intelligence artificielle générative, ensemble de techniques informatiques capables de produire des textes, des images ou d’autres contenus à partir de données d’apprentissage, dans l’enseignement des langues créoles. Ludovic Mompelat, chercheur à l’Université de Miami, en Floride, propose quant à lui une réflexion sur la modélisation du créole martiniquais et les infrastructures numériques nécessaires à son développement.
Ces travaux nous permettent de poser une question déterminante : comment permettre aux langues créoles de prendre pleinement place dans les outils numériques, les logiciels éducatifs et les technologies linguistiques de demain ?
Le créole martiniquais face aux limites de la loi Molac
Parmi les communications programmées le mardi 27 octobre, de 15 h 30 à 16 h, à l’INSPÉ de Fort-de-France, figure celle de Rodolf Étienne, journaliste, auteur et traducteur en créole martiniquais, intitulée « Le créole martiniquais face aux enjeux de la loi Molac : reconnaissance patrimoniale, transmission scolaire et limites institutionnelles ».
Cette intervention prend appui sur la loi du 21 mai 2021 relative à la protection patrimoniale des langues régionales et à leur promotion, communément appelée loi Molac, du nom de Paul Molac, député français du Morbihan, qui en a porté l’initiative parlementaire. Le texte entend renforcer la protection et la transmission des langues régionales dans plusieurs domaines, notamment l’enseignement et le patrimoine. Certaines de ses dispositions ont toutefois été censurées par le Conseil constitutionnel, juridiction chargée de contrôler la conformité des lois à la Constitution française.
En Martinique, cette question prend une dimension politique particulière depuis la délibération du 25 mai 2023, par laquelle l’Assemblée de Martinique, organe délibérant de la Collectivité territoriale de Martinique (CTM), avait reconnu le créole comme langue officielle du territoire au même titre que le français. Contestée par le représentant de l’État, cette disposition a finalement été annulée le 3 octobre 2024 par le tribunal administratif de Martinique, au motif qu’elle méconnaissait notamment l’article 2 de la Constitution, qui dispose que « la langue de la République est le français ».
Cette annulation ne remet cependant pas en cause la possibilité de promouvoir et d’enseigner le créole dans le cadre juridique existant. La communication de Rodolf Étienne propose précisément d’analyser, à partir d’entretiens avec des députés martiniquais, la manière dont les responsables politiques appréhendent cette tension entre reconnaissance culturelle, transmission scolaire et reconnaissance institutionnelle. La question sous-jacente est celle du passage d’une langue longtemps minorée à une langue susceptible de participer pleinement à la vie citoyenne et publique.
Une rencontre scientifique aux dimensions internationales
Les journées suivantes élargissent encore les perspectives. Le mercredi 28 octobre, les échanges organisés à la bibliothèque universitaire de Schœlcher doivent notamment aborder les usages politiques du créole mauricien, le rôle des langues créoles dans le tourisme et la valorisation du patrimoine, les pratiques linguistiques des marchés haïtiens et les enjeux économiques des langues créoles en Afrique.
Ursula Reutner, professeure à l’Université de Passau, en Allemagne, présentera une comparaison entre les usages sociaux et économiques des créoles issus de situations de contact avec le français et le portugais en Afrique. Cette intervention rappelle que les langues créoles ne se limitent ni à la Caraïbe ni à l’océan Indien : elles participent également de l’histoire linguistique et culturelle de plusieurs territoires africains.
Le jeudi 29 octobre, Renauld Govain, linguiste à l’Université d’État d’Haïti, doit consacrer une conférence plénière aux apports des langues africaines à la phonologie des créoles haïtien, guadeloupéen et martiniquais. La phonologie est la branche de la linguistique qui étudie l’organisation des sons dans une langue. Cette réflexion conduit à examiner les héritages linguistiques africains et les transformations qui ont accompagné la formation historique des créoles.
Enfin, le vendredi 30 octobre, Béatrice Jeannot-Fourcaud, enseignante-chercheuse à l’Université des Antilles, doit intervenir sur les enjeux linguistiques, sociaux et pédagogiques de la description syntaxique des créoles. La syntaxe étudie les règles d’organisation des mots dans les phrases. La clôture scientifique du colloque est prévue dans l’après-midi, après une dernière série de communications et un symposium consacré aux recherches créoles.
De la reconnaissance à l’usage : un défi collectif
Au-delà de la diversité des interventions, le XVIIe Colloque international des études créoles met en évidence une transformation profonde des interrogations scientifiques. La question n’est plus seulement de savoir si le créole doit être reconnu, mais de déterminer dans quelles conditions il peut être utilisé, enseigné, transmis, écrit et développé dans l’ensemble des domaines de la société.
Cette évolution invite à dépasser l’opposition souvent entretenue entre patrimoine culturel et modernité. Une langue peut être un héritage, un moyen d’expression artistique, un instrument de transmission familiale, mais aussi un outil de recherche, de création économique, d’innovation et d’action publique. Encore faut-il qu’elle dispose des ressources, des formations, des équipements et des politiques nécessaires à ces différents usages.
En accueillant cette rencontre internationale, la Martinique retrouve une place importante dans un champ de recherche auquel ses intellectuels ont largement contribué. L’héritage de Jean Bernabé ne réside pas uniquement dans la reconnaissance scientifique du créole : il engage également la responsabilité des générations présentes dans la poursuite de son développement.
Du 26 au 30 octobre, c’est donc bien l’avenir des langues créoles, leur place dans les sociétés contemporaines et leur capacité à accompagner les transformations du monde qui se trouvent au cœur des échanges universitaires de Martinique.
Informations pratiques
Événement : XVIIe Colloque international des études créoles. Thème : « Usages sociaux et économiques des créoles ». Dates : du lundi 26 au vendredi 30 octobre 2026. Lieux : Faculté Jean Bernabé, campus de Schœlcher ; INSPÉ de Fort-de-France ; bibliothèque universitaire de Schœlcher, Martinique. Organisation : Comité international des études créoles (CIEC), en collaboration avec l’Université des Antilles et ses partenaires scientifiques. Programme et informations : https://sites.google.com/view/colloqueciec2026/accueil






