Féminicides | Droits des femmes | Violences fondées sur le genre
Du Cameroun à l’Afrique du Sud, du Kenya au Sénégal, les meurtres de femmes se succèdent et provoquent de nouvelles mobilisations.
Plusieurs pays africains connaissent une augmentation documentée des féminicides ou une concentration préoccupante d’affaires récentes.
Mais les statistiques demeurent fragmentaires et les qualifications judiciaires diffèrent.
Entre violences persistantes, dispositifs de protection insuffisants et difficultés de recensement, l’Afrique fait face à un problème de société dont l’ampleur reste imparfaitement mesurée. Réalité qui, à des degrés différents, concerne également l’Europe.
Une succession de meurtres qui interroge
Depuis la fin du mois de juillet 2026, plusieurs pays africains ont été confrontés à des meurtres de femmes suscitant l’inquiétude des associations de défense des droits humains. En Afrique centrale, le Cameroun enregistre une aggravation du nombre de féminicides recensés depuis plusieurs années. En Afrique australe, la découverte successive de corps de femmes dans une municipalité proche de Johannesburg a provoqué une intervention du président sud-africain. En Afrique de l’Est, plusieurs meurtres commis au Kenya ont ravivé les demandes de protection. Au Sénégal, en Afrique de l’Ouest, deux nouvelles affaires survenues les 24 et 25 octobre ont conduit les organisations féministes à réclamer une réponse institutionnelle plus ferme. Ces événements présentent des circonstances différentes, mais soulèvent une question commune : les femmes sont-elles davantage exposées aujourd’hui aux violences mortelles fondées sur le genre ? Pour y répondre, il faut d’abord préciser ce que recouvre le terme de féminicide. Selon la définition statistique retenue par les Nations unies, le féminicide désigne le meurtre intentionnel d’une femme ou d’une fille en raison de son genre. Il comprend notamment les crimes commis dans le cadre conjugal ou familial lorsqu’ils répondent à cette définition, mais peut également concerner des violences sexuelles meurtrières ou d’autres crimes motivés par la domination ou la haine des femmes. Il ne se confond donc pas avec l’ensemble des homicides féminins. La reconnaissance pénale spécifique du féminicide dépend, quant à elle, de la législation de chaque pays. Cette distinction est indispensable : les affaires médiatisées, les homicides faisant l’objet d’une enquête et les féminicides établis par les autorités judiciaires ne constituent pas des catégories automatiquement équivalentes.
Le Cameroun, une dégradation documentée
Au Cameroun, pays d’Afrique centrale dont Yaoundé est la capitale politique et Douala le principal centre économique, les données publiées par le ministère de la Promotion de la femme et de la Famille montrent une progression préoccupante. Selon les chiffres rapportés en octobre 2026 par l’agence de presse américaine Associated Press, au moins 50 féminicides avaient été recensés en 2023, puis 67 en 2024. Pour l’année 2026, le ministère faisait état de près de 70 femmes tuées dans des circonstances liées au genre depuis janvier. L’organisation internationale Human Rights Watch, spécialisée dans la défense et la documentation des droits humains, avait déjà alerté le 28 août 2026 sur plusieurs meurtres de femmes survenus entre le 6 et le 26 août. Certaines victimes auraient été tuées par leur compagnon ou ancien compagnon. L’organisation dénonçait les difficultés d’accès à la protection judiciaire, l’insuffisance des hébergements sécurisés et le manque de moyens consacrés à l’accompagnement des victimes. Ces affaires ont entraîné des mobilisations, notamment à Yaoundé et Douala. Des organisations réclament une reconnaissance pénale spécifique du féminicide et une amélioration des mécanismes de prévention. Les autorités camerounaises envisagent une réforme législative, mais les associations insistent sur la nécessité de rendre les protections effectivement accessibles. La hausse observée au Cameroun s’inscrit donc dans une tendance de plusieurs années. Elle ne permet toutefois pas, à elle seule, de calculer l’évolution exacte des féminicides pendant le seul trimestre allant de juillet à octobre 2026.
En Afrique du Sud, onze morts et une réponse présidentielle
En Afrique du Sud, la situation a pris une dimension nationale après la découverte de plusieurs corps de femmes dans la municipalité métropolitaine d’Ekurhuleni, située dans la province du Gauteng, à l’est de Johannesburg, l’une des principales métropoles du pays. Le 29 septembre 2026, le président sud-africain Cyril Ramaphosa, chef de l’État depuis 2018, annonçait que onze corps de femmes avaient été découverts dans cette zone depuis juillet. Plusieurs suspects avaient été arrêtés dans certaines affaires. Les enquêteurs n’avaient toutefois établi ni l’existence d’un auteur unique ni un lien entre l’ensemble des crimes. Dans une allocution nationale, le président a reconnu les insuffisances des politiques engagées contre les violences fondées sur le genre. Il a annoncé un réexamen des dossiers judiciaires non résolus, un renforcement des investigations et des mesures destinées à améliorer la sécurité dans les espaces publics. Ces décisions interviennent dans un pays où les violences contre les femmes constituent depuis longtemps un enjeu majeur de santé publique et de justice. Les organisations de défense des droits humains soulignent notamment que la prévention ne saurait se limiter à recommander aux femmes de modifier leurs déplacements ou leurs habitudes. Elle doit reposer sur la protection des personnes menacées, l’identification des agresseurs et la responsabilité des institutions compétentes. Les décès recensés à Ekurhuleni constituent une série locale particulièrement préoccupante. La qualification de féminicide et les responsabilités pénales doivent néanmoins être déterminées pour chaque affaire.
Kenya : plusieurs meurtres rapprochés en août
Au Kenya, pays d’Afrique de l’Est bordé par l’océan Indien, la ville d’Eldoret, située dans le comté d’Uasin Gishu, dans l’ouest du pays, a été marquée par trois meurtres de femmes signalés entre le 6 et le 30 août 2026. Selon l’agence publique Kenya News Agency, ces affaires concernent notamment une enseignante, Charity Kitur, tuée le 12 août, et Lilian Chepkor, 26 ans, dont le corps avait été découvert le 6 août. Une troisième affaire, impliquant la mort de Doris Murei, 45 ans, faisait l’objet d’une enquête judiciaire. Dans certaines de ces procédures, des suspects avaient été interpellés, sans que les responsabilités aient été définitivement établies. Ces événements interviennent dans un contexte de mobilisation nationale. En janvier 2026, un groupe de travail présidentiel chargé d’étudier les violences fondées sur le genre et les féminicides avait remis ses conclusions au président kényan William Ruto, chef de l’État depuis 2022. D’après les données policières présentées à cette occasion, 1 639 femmes avaient été tuées entre 2022 et 2024. Ce bilan concerne les homicides féminins examinés par les autorités et ne doit pas être assimilé sans distinction à un décompte de féminicides judiciairement établis. Les recommandations portent notamment sur la reconnaissance spécifique du féminicide, la formation des services de police et l’amélioration des dispositifs de protection. Elles illustrent une évolution importante : les violences mortelles contre les femmes sont progressivement abordées comme un problème exigeant une réponse institutionnelle coordonnée.
Sénégal et Nigeria : le rôle des organisations féministes
Au Sénégal, pays d’Afrique de l’Ouest dont Dakar est la capitale, deux meurtres survenus à quelques heures d’intervalle ont relancé le débat le 26 octobre 2026. À Thiès, ville située à l’est de Dakar, Mame Diarra Sow, coiffeuse de 24 ans, a été tuée dans la nuit du 24 au 25 octobre. À Podor, localité du nord du Sénégal située dans la vallée du fleuve Sénégal, Aminata Sy, lycéenne de 17 ans, a été retrouvée morte. Les autorités ont engagé des investigations destinées à établir les circonstances des crimes et les responsabilités des personnes mises en cause. Le mouvement féministe Wax Jotna, dont le nom signifie approximativement « Il est temps de parler » en wolof, langue largement parlée au Sénégal, a dénoncé ces deux affaires. Selon son recensement, elles portent à treize le nombre de féminicides médiatisés depuis janvier 2026. Le collectif réclame une reconnaissance spécifique du féminicide dans le Code pénal ainsi qu’un renforcement des dispositifs d’alerte et de protection.
Au Nigeria, État fédéral d’Afrique de l’Ouest et pays le plus peuplé du continent, les associations jouent également un rôle essentiel dans la documentation des violences meurtrières. La DOHS Cares Foundation, organisation non gouvernementale nigériane engagée dans la protection des femmes et des enfants, anime un observatoire consacré aux féminicides. Elle indiquait avoir enregistré sa 93e victime documentée de l’année le 22 septembre 2026, puis faisait état de 102 cas recensés à la fin du même mois dans une communication publiée en octobre. Ces chiffres sont ceux d’un observatoire associatif, établis à partir d’affaires documentées. Ils ne constituent pas un bilan national officiel exhaustif. Leur intérêt réside notamment dans la conservation d’informations qui, faute de système public harmonisé, risqueraient de demeurer dispersées.
Tunisie : une progression sur plusieurs années
En Tunisie, pays d’Afrique du Nord situé entre l’Algérie et la Libye, l’association féministe Aswat Nissa, dont le nom arabe signifie « Voix de femmes », a publié en août 2026 un bilan faisant état de 30 féminicides recensés en 2025, contre 25 en 2023. Les données diffusées pour 2024 présentent quelques divergences selon les publications, ce qui souligne les difficultés de consolidation statistique. L’association a présenté à Tunis, la capitale, une plateforme numérique destinée à documenter ces meurtres et à faciliter l’accès des chercheurs, des médias et des organisations civiles aux données disponibles. La Tunisie dispose pourtant, depuis 2017, d’une loi organique consacrée à l’élimination des violences à l’égard des femmes. Cette législation prévoit notamment des mécanismes de prévention et de protection. Les associations dénoncent cependant les difficultés rencontrées dans son application, particulièrement dans l’accueil des victimes et la coordination des services concernés. La situation tunisienne rappelle ainsi qu’une avancée législative ne garantit pas, à elle seule, une diminution des violences. Son efficacité dépend des moyens engagés, de l’accessibilité des dispositifs et de leur capacité à intervenir avant le passage à l’acte.
Une réalité continentale difficile à mesurer
Le rapport publié en novembre 2025 par ONU Femmes, entité des Nations unies consacrée à l’égalité entre les femmes et les hommes, et par l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC), organisme chargé notamment de l’étude de la criminalité et de la coopération internationale, permet de replacer ces affaires dans une perspective plus large. Pour l’année 2024, les deux institutions estiment à 22 600 le nombre de femmes et de filles tuées en Afrique par un partenaire intime ou un membre de leur famille. Le taux estimé atteint trois victimes pour 100 000 femmes et filles, le plus élevé des grandes régions du monde pour cette catégorie de crimes. Cette estimation concerne les féminicides commis dans la sphère conjugale ou familiale, et non toutes les formes possibles de meurtre lié au genre. Elle est assortie d’importantes incertitudes en raison du manque de données disponibles dans plusieurs pays africains. Les Nations unies soulignent également que les séries statistiques permettant de mesurer les évolutions sur plusieurs années demeurent insuffisantes dans une grande partie du continent. Il serait donc inexact d’affirmer, à partir des seules affaires récentes, que les féminicides ont augmenté dans toute l’Afrique entre juillet et octobre 2026. La progression est documentée dans certains pays sur des périodes plus longues, tandis que d’autres connaissent des concentrations locales de meurtres dont l’évolution statistique reste à établir.
Et en Europe ? Une réalité persistante, des données plus nombreuses
Les féminicides ne constituent pas une réalité propre au continent africain. En Europe, le rapport ONU Femmes–ONUDC estime pour 2024 un taux de 0,5 victime pour 100 000 femmes et filles, dans la catégorie des meurtres commis par un partenaire intime ou un membre de la famille. Ce taux est inférieur à l’estimation africaine, mais il représente toujours un nombre important de victimes. Dans l’Union européenne, ensemble politique et économique composé de 27 États membres, Eurostat, le service statistique de l’Union, indique qu’en 2024, 3,9 femmes par million de femmes ont été victimes d’un homicide intentionnel commis par un partenaire intime ou un membre de leur famille. Le taux correspondant chez les hommes était de 2,3 par million. En France, le ministère de l’Intérieur a publié le 13 octobre 2026 son bilan annuel des morts violentes au sein du couple. 111 femmes ont été tuées par leur conjoint ou ancien conjoint en 2025, contre 107 en 2024, soit une augmentation d’environ 4 %. Le nombre total de personnes tuées au sein du couple, femmes et hommes confondus, a néanmoins légèrement diminué, passant de 138 à 136. En Espagne, la Délégation gouvernementale contre les violences de genre, organisme public chargé du suivi de ces violences et de la coordination des politiques de prévention, faisait état de 43 femmes tuées en 2026 dans le cadre conjugal ou par un ancien partenaire, selon ses données actualisées en octobre. Ces statistiques ne sont pas entièrement comparables : elles concernent des années, des périmètres géographiques et parfois des définitions différentes. Elles établissent néanmoins que les violences mortelles fondées sur le genre demeurent un problème majeur de société en Europe. Elles ne démontrent pas davantage une recrudescence généralisée sur les trois derniers mois.
Prévenir avant de compter
Les situations observées dans ces différents pays conduisent à dépasser la seule question du nombre de victimes. Les violences mortelles peuvent être précédées de menaces, de contrôles coercitifs, de violences physiques ou psychologiques et de tentatives de séparation. Le contrôle coercitif désigne un ensemble de comportements destinés à priver progressivement une personne de son autonomie, notamment par la surveillance, l’isolement, les menaces ou la dépendance imposée. Les organisations de défense des droits humains insistent sur la nécessité d’identifier ces situations en amont, sans considérer que toutes les affaires suivent un parcours identique. Elles réclament des dispositifs d’alerte accessibles, des hébergements sécurisés, un accompagnement juridique et psychologique, ainsi que des enquêtes rapides et impartiales. Le traitement des signalements constitue un enjeu déterminant lorsque des victimes ont déjà sollicité une protection.
Une autre difficulté demeure : l’absence de statistiques fiables et harmonisées. Lorsque les associations doivent elles-mêmes identifier les victimes, vérifier les circonstances et constituer des registres, elles accomplissent un travail indispensable, mais qui devrait également relever des responsabilités publiques. Il serait réducteur de rechercher une explication culturelle unique à des situations aussi diverses que celles du Cameroun, du Kenya, de la Tunisie, du Nigeria ou de l’Afrique du Sud. Les législations, les systèmes judiciaires, les conditions économiques et les moyens institutionnels varient profondément. Les inégalités entre les femmes et les hommes constituent un élément commun, mais leurs manifestations et les possibilités de protection diffèrent selon les territoires. La succession des affaires survenues entre juillet et octobre 2026 révèle ainsi une urgence de prévention et de protection, davantage qu’une augmentation continentale dont le taux pourrait aujourd’hui être établi avec précision. La recherche, la documentation et les données publiques doivent permettre d’améliorer les réponses, non de réduire les victimes à des chiffres.
L’enjeu n’est pas de savoir combien de femmes ont été tuées. Il est de comprendre les circonstances dans lesquelles ces violences deviennent possibles, d’identifier les protections qui ont manqué et de déterminer comment empêcher que d’autres femmes ne connaissent le même sort.
Sources documentaires principales
ONU Femmes et ONUDC, Femicides in 2024, rapport mondial, novembre 2025 : https://digitallibrary.un.org/record/4102836
Human Rights Watch, Cameroon Grapples with Gender-Based Violence, Increased Femicides, 28 août 2026 : https://www.hrw.org/news/2026/08/28/cameroon-grapples-with-gender-based-violence-increased-femicides
Présidence sud-africaine, allocution de Cyril Ramaphosa sur les meurtres d’Ekurhuleni, 29 septembre 2026 : https://www.gov.za/news/speeches/president-cyril-ramaphosa-address-killing-women-ekurhuleni-and-national-gbvf-response
Kenya News Agency, enquête sur les meurtres d’Eldoret, 2 septembre 2026 : https://www.kenyanews.go.ke/concern-over-rising-femicide-cases-in-uasin-gishu/
Le Soleil, Sénégal, communiqué du collectif Wax Jotna, 26 octobre 2026 : https://lesoleil.sn/actualites/feminicides-waxjotna-hausse-le-ton-apres-deux-nouveaux-meurtres-de-femmes/
DOHS Cares Foundation, observatoire nigérian, septembre–octobre 2026 : https://blog.dohscares.org/
Aswat Nissa, bilan tunisien relayé par l’Agence Tunis Afrique Presse, 12 août 2026 : https://www.tap.info.tn/fr/Portail-Soci%C3%A9t%C3%A9/20479201-aswat-nissa-30
Eurostat, Crime statistics, données 2024 publiées en avril 2026 : https://ec.europa.eu/eurostat/statistics-explained/index.php?title=Crime_statistics
Ministère français de l’Intérieur, Étude nationale sur les morts violentes au sein du couple 2025, 13 octobre 2026 : https://www.interieur.gouv.fr/documentation/etudes-et-statistiques/etude-nationale-sur-morts-violentes-au-sein-du-couple-2025.html
Ministère espagnol de l’Égalité, statistiques officielles sur les femmes victimes mortelles : https://violenciagenero.igualdad.gob.es/violenciaencifras/victimasmortales/fichamujeres/







