Martinique : Kérosène, l’angle mort du tourisme

  • par Rodolf Etienne

Alors que le nouveau président du Comité martiniquais du tourisme (CMT), Alexandre Ventadour, ambitionne de porter la destination jusqu’à 1,3 million de visiteurs à cinq ans, une variable extérieure pourrait sérieusement compliquer l’équation : le prix du carburant aérien.

Pour une île dont l’économie touristique dépend presque entièrement de l’avion, la hausse du kérosène ne menace pas seulement le nombre de visiteurs, elle risque surtout de réduire ce que chacun d’entre eux laissera dans l’économie martiniquaise.

Le tourisme martiniquais aborde la saison 2026-2027 dans une situation paradoxale. Rarement les ambitions auront été aussi clairement affichées. Alexandre Ventadour, nouveau président du Comité martiniquais du tourisme, estime que la Martinique pourrait atteindre 1,3 million de visiteurs dans les cinq prochaines années, en s’appuyant notamment sur les capacités aéroportuaires et portuaires existantes et sur le développement de nouvelles dessertes. Il reconnaît lui-même toutefois que cette trajectoire dépendra aussi des compagnies aériennes, des tour-opérateurs et de l’évolution de la situation géopolitique internationale. Cette dernière précision prend soudain une importance particulière. Le prix moyen mondial du carburéacteur a atteint, lors du dernier relevé de l’Association internationale du transport aérien, 171,01 dollars le baril, soit une progression de 9 % en une semaine. Entre avril 2025 et le pic d’avril 2026, le prix mondial du kérosène avait augmenté de 121 % sur un an.

Une augmentation d’environ 7 % du rendement moyen des billets 

L’IATA estime désormais que les compagnies aériennes pourraient dépenser environ 350 milliards de dollars en carburant en 2026, contre 252 milliards en 2025. Le carburant absorbe ainsi près du tiers des coûts d’exploitation du secteur. La marge nette prévue pour les compagnies est tombée à seulement 2 %, contre 4,2 % estimés pour 2025. L’organisation prévoit également une augmentation d’environ 7 % du rendement moyen des billets passagers à l’échelle mondiale.

Il ne faut pourtant pas déduire qu’un billet Paris-Fort-de-France augmentera automatiquement de 7 %, 10 % ou 20 %.

Les compagnies disposent de couvertures financières sur leurs achats de carburant, leurs stratégies commerciales diffèrent et une partie de la hausse peut être absorbée dans leurs marges. Mais lorsque celles-ci ne représentent plus que quelques pourcents du chiffre d’affaires, leurs possibilités d’absorption deviennent mécaniquement plus faibles. L’IATA est elle-même explicite : avec des coûts de carburant élevés et des marges réduites, les transporteurs chercheront à récupérer une partie de la hausse à travers les prix, l’optimisation des capacités et les recettes annexes. Les programmes de vols peuvent eux aussi être ajustés lorsque certaines liaisons deviennent moins rentables.

Pour l’instant, l’effet n’est pas encore spectaculaire sur la liaison antillaise.

Au 8 septembre 2026, Air Caraïbes continue par exemple d’afficher plusieurs Paris-Orly–Fort-de-France à partir de 549 euros aller-retour, notamment pour l’automne 2026 et les premiers mois de 2027. Ce tarif d’appel ne constitue évidemment pas un prix moyen et dépend des disponibilités, mais il invite à ne pas annoncer trop tôt une flambée généralisée des billets. C’est d’ailleurs ce qui rend le phénomène intéressant à observer. Le premier effet du choc pétrolier pourrait être moins visible qu’une augmentation brutale de tous les prix : disparition progressive des meilleurs tarifs, moindre disponibilité des billets promotionnels, augmentation des prix aux périodes les plus demandées, réduction éventuelle de certaines fréquences et arbitrages plus sévères des consommateurs. Pour la Martinique, cette évolution serait particulièrement sensible.

En 2024, l’île avait accueilli 988 000 visiteurs, dont 571 511 touristes de séjour. Près de 64,8 % de ces derniers provenaient de France hexagonale. Leur séjour durait en moyenne onze jours et leur dépense moyenne atteignait environ 835 euros. Les recettes touristiques totales s’élevaient cette année-là à près de 595 millions d’euros.

Contrairement à une destination continentale, l’accès aérien n’est pas ici l’une des possibilités du voyage. Pour l’immense majorité de la clientèle extérieure, il est la première condition du voyage. Une hausse importante du billet produit donc potentiellement deux effets. Le premier est évident : certains voyageurs renoncent, reportent leur voyage ou choisissent une destination concurrente. Le second est beaucoup plus discret : ils viennent quand même, mais arrivent avec un budget amputé. Et c’est peut-être ce second phénomène que la Martinique devrait surveiller le plus attentivement.

Les résultats de 2025 constituent à cet égard un avertissement étonnamment clair. La fréquentation touristique a augmenté de 4,2 %, mais les dépenses touristiques ont simultanément diminué de 1,4 %, passant de 595 à 587 millions d’euros. Autrement dit, davantage de visiteurs n’a pas entraîné davantage de recettes. La structure même de la dépense s’est transformée. En 2024, 42 % du budget touristique était consacré à l’hébergement. En 2025, cette proportion n’était plus que de 35 %. Les nuitées hôtelières ont parallèlement chuté de 6,4 % sur l’année.

Le phénomène mérite toute notre attention. 

Imaginons un couple ayant prévu 3 000 euros pour une semaine ou dix jours en Martinique. Si l’augmentation des billets lui coûte 200 euros supplémentaires, ces 200 euros ne disparaissent pas du budget du ménage : ils risquent simplement d’être retirés d’ailleurs. Un restaurant en moins. Une excursion annulée. Une voiture louée moins longtemps. Un hébergement choisi dans une catégorie inférieure. Moins d’achats de produits locaux. Ou une villa partagée entre davantage de personnes.

Le transport aérien peut ainsi conserver ses passagers tout en faisant perdre de la valeur au tourisme martiniquais.

Cette hypothèse peut être chiffrée. Les travaux de référence publiés par l’IATA sur l’élasticité de la demande aérienne situent autour de -1,04 la réaction moyenne du tourisme international long-courrier de loisirs aux variations tarifaires. Le chiffre varie fortement selon la nature des voyageurs : la clientèle professionnelle est beaucoup moins sensible, tandis que les voyageurs de loisirs comparant plusieurs destinations le sont davantage.

Appliquons par prudence une élasticité centrale proche de -1 aux 571 511 touristes de séjour comptabilisés en Martinique en 2024.

Hypothèse de hausse moyenne du billet Effet théorique sur la demande Touristes de séjour concernés Dépenses locales placées dans la zone de risque
+5 % environ -5 % ≈ 28 600 ≈ 24 M€
+10 % environ -10 % ≈ 57 200 ≈ 48 M€
+20 % environ -20 % ≈ 114 300 ≈ 95 M€

Il ne s’agit en aucun cas d’une prévision de fréquentation. Cette simulation sert à mesurer la sensibilité potentielle de l’économie touristique martiniquaise. Elle suppose notamment que la totalité de la hausse du billet soit ressentie par le consommateur et que les comportements martiniquais correspondent aux moyennes internationales, ce qui n’est pas certain. La Martinique bénéficie en effet d’une protection partielle : une part importante des déplacements depuis l’Hexagone relève aussi de liens familiaux, professionnels et affinitaires. On ne renonce pas aussi facilement à revenir voir ses parents qu’à une semaine de vacances interchangeable entre plusieurs destinations. Mais cette clientèle peut modifier sa façon de voyager. Elle peut venir moins souvent. Partir moins longtemps. Être hébergée dans sa famille. Réduire les sorties. Reporter certains achats. C’est pourquoi une analyse qui se contenterait de compter les arrivées à l’aéroport manquerait une partie essentielle du phénomène.

Supposons même que les 571 511 touristes de séjour continuent tous de venir. Une réduction moyenne de seulement 100 euros de dépenses locales par personne représenterait déjà 57 millions d’euros qui ne seraient plus injectés dans l’économie martiniquaise. Nous retrouvons quasiment l’ordre de grandeur du scénario d’une baisse de fréquentation de 10 %.

Le danger économique peut donc venir du nombre de touristes, mais également de leur rendement économique individuel. Les hôtels apparaissent particulièrement exposés. La baisse de 6,4 % des nuitées enregistrée en 2025 est intervenue alors que le nombre de passagers de l’aéroport Martinique Aimé-Césaire augmentait de 2,3 %, atteignant environ 1,9 million de passagers. Signal alarmant, parce qu’autrement dit, trafic aérien et activité hôtelière peuvent évoluer dans des directions opposées.

Quand la location saisonnière s’inscrit durablement dans le secteur

Les locations saisonnières peuvent, à court terme, tirer davantage leur épingle du jeu. En 2024, 44,1 % des touristes étaient déjà hébergés en appartements, villas ou résidences de tourisme. Une famille confrontée à des billets plus chers peut considérer comme avantageux de partager une villa, de cuisiner elle-même et de réduire son coût quotidien. Ce mouvement représente une opportunité pour les propriétaires et les conciergeries, mais il garantit moins automatiquement davantage de richesse pour le territoire. Si le voyageur économise sur la restauration, les excursions et les commerces pour financer son billet et son hébergement, l’ensemble de l’écosystème n’en bénéficie pas nécessairement. La restauration, les activités nautiques, les excursions, les loueurs de véhicules, les commerces et les producteurs locaux sont ainsi directement concernés par ce qui se décide plusieurs milliers de kilomètres plus loin sur les marchés pétroliers.

La bonne nouvelle vient de la diversification géographique qui commence à se dessiner. Au premier trimestre 2026, la fréquentation hôtelière martiniquaise a retrouvé de la croissance, avec 384 900 nuitées, soit +3,4 %. Mais surtout, les nuitées de la clientèle étrangère ont progressé de 22 % et celles des Canadiens de 30,3 %.

Cette progression canadienne n’est pas anecdotique. Air Transat prévoit jusqu’à neuf vols directs par semaine vers Fort-de-France : jusqu’à cinq depuis Montréal, deux depuis Québec et, à compter du 19 décembre 2026, jusqu’à deux depuis Toronto pendant la saison hivernale. Dans un contexte de carburant cher, cette diversification devient une véritable politique de sécurité touristique.

Changer d’indicateurs – anticiper l’évolution 

Une destination dépendante presque exclusivement d’un corridor Paris–Fort-de-France reste vulnérable à toute contraction de capacité ou hausse tarifaire sur celui-ci. Une destination reliée à plusieurs bassins émetteurs dispose de davantage de possibilités d’amortissement. Le Canada doit tout autant être considéré comme une clientèle complémentaire que comme le début d’une nouvelle architecture touristique. Il faut poursuivre la logique vers les États-Unis, la Caraïbe, l’Europe hors France et, lorsque les conditions économiques et aériennes le permettront, certaines grandes métropoles d’Amérique latine.

La croisière constitue une autre diversification, mais elle ne peut pas remplacer le tourisme de séjour. En 2025, le nombre de croisiéristes a augmenté de 20 %, mais leurs dépenses ne représentaient encore que 2,7 % des recettes touristiques totales. Le véritable enjeu du mandat qui commence au CMT n’est donc probablement pas seulement celui annoncé des 1,3 million de visiteurs. Attention : un million trois cent mille visiteurs dépensant moins ne constituent pas forcément une meilleure performance qu’un million de visiteurs restant plus longtemps, fréquentant davantage les restaurants, achetant chez les producteurs, visitant les sites culturels et utilisant les services d’entreprises locales.

C’est ici que le choc du kérosène peut paradoxalement devenir utile. Il oblige la Martinique à changer d’indicateur. Ne plus seulement se demander : combien de personnes sont venues ? Mais combien de jours sont-elles restées ? Combien ont-elles dépensé ? Où cet argent a-t-il été dépensé ? Quelle part est restée en Martinique ? Combien d’emplois a-t-elle permis de maintenir ou de créer ? Le tourisme martiniquais dispose aujourd’hui d’outils permettant d’observer beaucoup plus finement ces évolutions. Le CMT mobilise notamment son Observatoire ainsi que des données relatives à l’aérien et aux locations saisonnières. Il existe donc les moyens techniques de suivre les réservations, les capacités, les marchés émetteurs et l’évolution des hébergements.

Préserver la richesse coûte que coûte…

La singularité dont parle Alexandre Ventadour prend alors une dimension très concrète. Plus la Martinique sera perçue comme substituable à une autre destination tropicale, plus le prix du billet deviendra déterminant. Plus elle offrira une expérience que le visiteur estime ne pouvoir trouver ailleurs — culture, gastronomie, patrimoine, musique, nature, nautisme, mémoire, identité créole et qualité de l’accueil — plus elle pourra résister à la comparaison uniquement tarifaire.

La bataille qui s’annonce ne sera donc probablement pas celle du kérosène contre le tourisme. Elle sera celle de la valeur contre le prix.

Et si le carburant reste durablement cher, la saison 2026-2027 pourrait offrir au nouveau CMT son premier véritable test : parvenir non seulement à maintenir le nombre de visiteurs, mais à préserver la richesse que leur présence produit en Martinique.

À l’échelle caribéenne, la hausse du kérosène ne se traduit pas seulement par des billets plus chers. Les compagnies commencent déjà à revoir leur modèle. Caribbean Airlines réduit certaines liaisons et fréquences, Winair surveille étroitement ses coûts et envisage des surcharges, LIAT Air réexamine régulièrement son programme de vols, tandis qu’interCaribbean poursuit son développement mais en adaptant davantage sa flotte aux marchés desservis. Air Caraïbes, de son côté, mise aussi sur les accords avec d’autres transporteurs, comme LIAT, pour étendre son réseau sans exploiter elle-même toutes les liaisons.

Si le kérosène devait rester durablement autour de 225 dollars le baril, la conséquence pourrait être une Caraïbe aérienne plus chère, avec moins de fréquences sur les lignes fragiles et davantage de coopération entre compagnies. Les accords interlignes, les partages de codes et les hubs régionaux pourraient ainsi devenir essentiels pour maintenir la connectivité entre les îles.

Carburant plus cher, billets plus chers, moins de passagers, moins de rotations et donc encore moins de concurrence.

  • IATA, Jet Fuel Price Monitor, données actualisées au 8 septembre 2026 : kérosène mondial à 171,01 dollars/baril.
  • IATA, perspectives financières 2026 : facture carburant de 350 milliards de dollars, marge nette attendue de 2 %, hausse du rendement moyen des billets.
  • IATA, Estimating Air Travel Demand Elasticities, travaux sur la sensibilité de la demande aérienne aux tarifs.
  • Insee / CMT, bilan touristique Martinique 2024 : 988 000 visiteurs, 595 M€ de recettes, structure des dépenses touristiques.
  • Insee, comptes économiques rapides 2025 : 587 M€ de dépenses touristiques, fréquentation +4,2 %, dépenses -1,4 %.
  • Insee, conjoncture touristique 2025 et premier trimestre 2026 : évolution de l’hôtellerie et progression de la clientèle canadienne.
  • Comité Martiniquais du Tourisme, chiffres clés 2024 : 571 511 touristes de séjour, 835 € de dépense moyenne, 64,8 % en provenance de l’Hexagone.
  • Martinique Tourisme / Air Transat, programme Canada–Martinique 2026-2027.
  • RCI, feuille de route d’Alexandre Ventadour et objectif de 1,3 million de visiteurs à cinq ans.
  • Air Caraïbes, tarifs affichés Paris–Fort-de-France consultés le 8 septembre 2026.

Laisser un commentaire