Les sites de Kansyore et Nsongezi racontent une histoire très ancienne

ARCHEOLOGIE

Dans le sud-ouest de l’Ouganda, les recherches archéologiques menées à Kansyore Island et Nsongezi permettent de remonter le temps, bien avant l’émergence des royaumes historiques de la région des Grands Lacs.

Une étude publiée en août 2026 par l’archéologue ougandaise Elizabeth Kyazike apporte un éclairage sur les techniques, les comportements et les adaptations de communautés préhistoriques dont l’histoire demeure encore partiellement méconnue.

Dans les profondeurs de l’histoire ougandaise

L’histoire de l’Ouganda est souvent racontée à travers celle de ses grands royaumes, notamment Buganda, Bunyoro et Tooro. Leurs institutions, leurs traditions et leurs patrimoines constituent une part essentielle de la mémoire du pays. Mais leur émergence historique est précédée de millénaires d’occupations humaines dont les traces demeurent inscrites dans les paysages et les sols. C’est vers cette histoire plus ancienne que nous conduit Elizabeth Kyazike, archéologue ougandaise, professeure associée à l’Université de Kyambogo, spécialiste des interactions entre les communautés préhistoriques de l’Afrique orientale.

Son étude, publiée le 11 août 2026 dans la revue scientifique Southern African Field Archaeology, examine les caractéristiques comportementales de la tradition Kansyore à partir des outils de pierre retrouvés dans le sud-ouest de l’Ouganda. 

Derrière cette recherche se dessine une interrogation fondamentale : que peuvent nous apprendre quelques milliers de fragments de pierre sur la manière dont vivaient, travaillaient et s’adaptaient les populations anciennes ?

Kansyore, un site de référence depuis les années 1960

L’histoire scientifique de Kansyore ne commence pas en 2026. Des fouilles avaient déjà été effectuées sur l’île en 1961, notamment dans le cadre des travaux de l’archéologue S. Chapman, publiés en 1967. Elles avaient contribué à identifier une tradition archéologique caractérisée en particulier par des céramiques décorées.

Cette tradition, désignée sous le nom de Kansyore, a ensuite été reconnue sur plusieurs sites d’Afrique orientale, principalement autour du bassin du lac Victoria et des réseaux fluviaux environnants. 

Les travaux de terrain réalisés entre octobre 2010 et mai 2011 par Elizabeth Kyazike ont permis de revenir sur les interprétations anciennes et d’élargir la recherche aux relations entre les assemblages archéologiques. En 2019, la chercheuse publiait déjà une réévaluation du site, soulignant les affinités entre plusieurs traditions céramiques et la nécessité de ne pas les associer automatiquement à des groupes ethniques particuliers. La publication de 2026 apporte une nouvelle contribution à cette enquête : elle place les outils lithiques, longtemps moins étudiés que les poteries et les restes animaux, au centre de l’analyse.

Deux sites, des milliers de témoins matériels

L’étude porte principalement sur Kansyore Island et Nsongezi, deux ensembles archéologiques situés dans le sud-ouest ougandais, dans l’environnement de la rivière Kagera.

Les recherches combinent prospections, fouilles, examen des collections et analyse détaillée des objets. L’autrice annonce un corpus de 9 619 artefacts lithiques. Il comprend notamment des éclats, des lames, des nucléus — blocs de pierre à partir desquels étaient détachés les outils —, des grattoirs et différentes pièces façonnées. La majorité des objets recensés provient de Kansyore Island, tandis que Nsongezi présente des caractéristiques technologiques partiellement distinctes.

La méthode consiste à examiner chaque pièce selon sa forme, ses dimensions, la nature de la roche employée, les traces de percussion et les modifications intentionnelles de ses bords. L’objectif ne se limite donc pas à identifier des outils. Il s’agit aussi de reconstituer les gestes techniques qui ont présidé à leur fabrication.

Le quartz – le matériau d’une véritable ingénierie 

Le quartz domine très largement les matériaux identifiés dans l’ensemble analysé. Cette roche, présente dans l’environnement régional, a pu être collectée notamment sous forme de galets. Elle offre la possibilité de produire des éclats tranchants, mais sa fragmentation impose aussi des contraintes techniques particulières.

Les communautés étudiées savaient exploiter ces propriétés. Les chercheurs identifient différentes méthodes de taille, dont le débitage bipolaire : une technique consistant à placer la pierre sur un support et à la frapper de manière à provoquer des fractures contrôlées. 

D’autres objets témoignent de méthodes de préparation des nucléus, dans lesquelles l’artisan organise à l’avance la forme des éclats qu’il souhaite obtenir. Cette diversité révèle une connaissance pratique des matériaux, des contraintes physiques et des gestes de fabrication. Les fabricants de ces outils ne se contentaient pas de ramasser des pierres : ils sélectionnaient, transformaient, entretenaient et réutilisaient leurs supports selon différentes chaînes opératoires.

Chasser, pêcher, préparer, évaluer, transformer

La diversité des objets ouvre également des perspectives sur les activités quotidiennes.

Les grattoirs, particulièrement nombreux, pouvaient être employés pour travailler différentes matières, notamment animales ou végétales. Les petites armatures géométriques suggèrent la fabrication possible d’instruments composites, assemblant pierre, bois et autres matériaux.

Des pointes et des pièces tranchantes témoignent de techniques susceptibles d’être liées à la chasse et à d’autres activités de subsistance. L’étude décrit également des instruments de broyage dont certains présentent des traces rouges interprétées comme de l’ocre.

 Ces vestiges invitent à envisager des activités de préparation, de transformation des ressources et peut-être d’utilisation de pigments. Les recherches archéozoologiques conduites sur d’autres sites de tradition Kansyore, notamment près du lac Victoria, montrent par ailleurs l’importance de la pêche et de la chasse dans certaines économies préhistoriques. Il convient cependant de distinguer les faits matériels des interprétations : la forme d’un outil ne permet pas toujours de déterminer son usage exact. Des analyses complémentaires des traces d’usure et des résidus peuvent être nécessaires.

Des communautés mobiles et organisées

L’une des hypothèses examinées par Elizabeth Kyazike concerne les modalités d’occupation du territoire. Les assemblages comportent des outils transportables, de petites pièces lithiques, mais aussi des instruments plus lourds, notamment des pierres de broyage. La densité des vestiges et certaines traces de réutilisation suggèrent que des lieux ont pu être fréquentés à plusieurs reprises.

La chercheuse envisage ainsi des modes de vie semi-sédentaires, combinant exploitation de différentes ressources et occupation répétée de certains sites. 

Cette hypothèse rejoint les recherches consacrées aux communautés de chasseurs-pêcheurs-cueilleurs de l’Afrique orientale, dont les activités pouvaient varier selon les saisons, les ressources disponibles et l’évolution des environnements. Il reste toutefois nécessaire de disposer de séquences chronologiques précises pour distinguer les occupations successives d’une installation véritablement prolongée.

Une énigme demeure – la coexistence de traditions techniques différentes

L’un des aspects les plus stimulants de l’étude concerne la présence de techniques généralement associées à différentes périodes de l’âge de pierre. À Kansyore Island, la fabrication de petits outils et le débitage bipolaire présentent des caractéristiques souvent rattachées au Later Stone Age, ou âge de pierre récent africain. À Nsongezi, d’autres objets, notamment des éclats préparés selon des méthodes de type Levallois, rappellent des techniques fréquemment associées au Middle Stone Age, ou âge de pierre moyen africain.

Elizabeth Kyazike envisage la possibilité de continuités et d’interactions entre ces différentes traditions. Mais plusieurs explications restent ouvertes. Des techniques anciennes ont pu se maintenir dans le temps. Des populations ont pu partager ou transmettre des savoir-faire. Il est également possible que certains ensembles réunissent les vestiges d’occupations successives. La découverte de techniques différentes ne démontre donc pas, à elle seule, la coexistence de populations distinctes à une même époque. Pour résoudre cette question, les datations absolues, les contextes stratigraphiques et l’analyse comparative des assemblages sont essentiels.

Une découverte ne suffit pas seule à identifier un peuple

Les recherches d’Elizabeth Kyazike invitent à une autre précaution, particulièrement importante lorsqu’on étudie l’histoire ancienne de l’Afrique.

Une tradition archéologique est définie à partir de caractéristiques matérielles : outils, poteries, techniques ou modes d’occupation.

Elle ne correspond pas automatiquement à une communauté linguistique, à une identité ethnique ou à une ascendance génétique. Il serait donc prématuré d’établir une filiation directe entre les communautés utilisant des objets de tradition Kansyore et les populations contemporaines de l’Ouganda. La reconstruction des peuplements anciens nécessite la confrontation de plusieurs disciplines : archéologie, paléoenvironnement, linguistique historique et, lorsque des données fiables sont disponibles, génétique des populations. L’enjeu est de comprendre comment des sociétés se sont transformées, parfois en conservant des pratiques anciennes, parfois en adoptant de nouvelles techniques.

Un patrimoine scientifique encore à explorer

L’intérêt des travaux d’Elizabeth Kyazike dépasse finalement les deux sites étudiés. Ils participent à une réévaluation de l’histoire préhistorique de l’Ouganda, longtemps documentée de manière inégale selon les régions et les périodes. Ils rappellent également l’importance des collections archéologiques, des archives de fouilles, des inventaires et des travaux conduits par les chercheurs africains eux-mêmes.

L’étude publiée en 2026 constitue une contribution à cette histoire scientifique. Elle ne clôt pas le débat sur les premières communautés ougandaises, mais permet de mieux formuler les questions qui restent ouvertes.

Quels étaient les liens entre les différents groupes installés dans les bassins de la Kagera et du lac Victoria ? Comment leurs pratiques ont-elles évolué ? Quelles transformations ont accompagné l’arrivée et le développement de l’agriculture et de la métallurgie ? Et quelles continuités peut-on démontrer, sans extrapolation, avec les sociétés historiques ultérieures ?

Les pierres de Kansyore et de Nsongezi ne livrent pas encore toutes leurs réponses. Elles montrent néanmoins qu’avant l’histoire écrite des royaumes, d’autres histoires humaines se sont déployées pendant des millénaires dans cette région de l’Afrique.

Elizabeth Kyazike, archéologue ougandaise, est professeure associée à l’Université de Kyambogo, à Kampala, où elle occupe également les fonctions de doyenne de la Faculté des arts et sciences humaines. Titulaire d’un doctorat en archéologie de l’Université de Dar es Salaam, en Tanzanie, elle est spécialisée dans l’étude des sociétés préhistoriques d’Afrique orientale, des interactions entre chasseurs-cueilleurs et premières communautés agricoles, ainsi que du patrimoine culturel africain. Ses recherches sur les sites de Kansyore et de Nsongezi contribuent à renouveler notre compréhension des premiers peuplements de l’Ouganda, de leurs techniques et de leurs modes de vie. En août 2026, elle a publié une importante étude consacrée aux industries lithiques de la tradition Kansyore dans la revue scientifique Southern African Field Archaeology.

Sources principales

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