Les réseaux panafricains en Martinique avant Bob Marley

— Par Rodolf Étienne

Avant que Bob Marley, le reggae et les dreadlocks ne donnent au rastafarisme une visibilité mondiale, un formidable réseau d’idées circule déjà entre la Jamaïque, Trinidad, les Antilles françaises, Paris, Harlem et l’Afrique.

Garveyisme, panafricanisme, internationalisme noir, éthiopianisme, affirmation d’une identité noire et interrogation sur l’héritage africain traversent ces espaces. Et la Martinique se trouve beaucoup moins éloignée de cette histoire qu’on pourrait le croire.

Bob Marley arrive bien après l’histoire

Bob Marley n’est pas à l’origine du rastafarisme. Lorsqu’il naît en Jamaïque en 1945, le mouvement possède déjà une histoire d’une quinzaine d’années. Le moment symbolique déterminant intervient le 2 novembre 1930, lors du couronnement à Addis-Abeba de Ras Tafari Makonnen sous le nom d’Haïlé Sélassié Ier, empereur d’Éthiopie. Plusieurs prédicateurs jamaïcains interprètent alors l’événement dans une perspective biblique et afrocentrée.

Parmi eux figurent Leonard Howell, Joseph Hibbert, Archibald Dunkley et Robert Hinds. Howell, qui avait séjourné aux États-Unis et fréquenté les milieux influencés par le garveyisme, devient l’une des principales figures de la première génération rastafari. Marcus Garvey lui-même n’est pas rastafari. Mais sa pensée exerce une influence considérable sur les fondateurs du mouvement. Sa valorisation de l’Afrique, son nationalisme noir, son projet d’organisation internationale des populations africaines et diasporiques et le réseau de l’Universal Negro Improvement Association fournissent une partie du vocabulaire politique à partir duquel le rastafarisme va se développer. Avant la religion rastafari existe donc déjà un monde intellectuel qui contribue à la rendre pensable. C’est précisément là que la Martinique entre dans l’histoire.

Marcus Garvey et la circulation d’une Afrique pensée autrement

Né en Jamaïque en 1887, Marcus Garvey construit l’un des premiers grands mouvements politiques noirs véritablement transnationaux du XXᵉ siècle. Son projet ne consiste pas simplement à célébrer l’Afrique. Il cherche à donner aux populations noires dispersées par l’esclavage et la colonisation une conscience commune et des instruments politiques, économiques et culturels capables de leur permettre de s’organiser. La force du garveyisme réside aussi dans sa circulation. Les idées traversent les ports, les journaux, les associations, les navires et les communautés migrantes : Jamaïque, Cuba, Panama, Costa Rica, États-Unis, Trinidad, Afrique, Europe. Et les Antilles françaises ne vivent pas dans une bulle étanche à ces déplacements. C’est précisément ce que nous rappelle le parcours étonnant d’un homme aujourd’hui presque oublié : Henri Jean-Louis.

Henri Jean-Louis Baghio’o, le chaînon que nous avions perdu

Henri Jean-Louis, né en Guadeloupe en 1874, apparaît dans les sources sous plusieurs noms : Henri Jean-Louis, Jean-Louis Jeune, parfois Baghio’o. Juriste, écrivain, poète, voyageur, polémiste et militant pancaribéen, il appartient à cette génération d’Antillais dont la trajectoire ignore volontiers les frontières impériales. Entre 1908 et 1911, il vit en Martinique. Il y étudie l’agriculture et y publie en 1911 son Histoire élémentaire de la Martinique (de 1635 à 1848), conçue pour l’enseignement primaire et secondaire. Son fils Victor, futur écrivain connu sous le nom de Jean-Louis Baghio’o, naît à Fort-de-France en 1910. Henri Jean-Louis revient ensuite en Martinique dans les années 1920 comme magistrat avant de poursuivre sa carrière en Afrique équatoriale française. Cette expérience africaine transforme profondément son regard. Charles W. Scheel, qui a étudié ses archives, le décrit comme devenu un fervent pan-caribéaniste et panafricaniste. À son retour vers les milieux intellectuels antillais et parisiens, Jean-Louis ne pense plus simplement la Guadeloupe, la Martinique ou la citoyenneté française : il tente de penser l’ensemble du monde noir.

Avant La Revue du Monde Noir, Jean-Louis imagine déjà “Le Monde Noir”

Les archives étudiées par Charles Scheel contiennent un document particulièrement important : une maquette manuscrite datée de 1930 pour une publication intitulée Le Monde Noir. Elle devait être une « revue mensuelle philosophique et littéraire » consacrée à la défense et à l’éducation du monde noir. Jean-Louis s’y présente comme directeur. L’année suivante apparaît La Revue du Monde Noir, autour notamment des sœurs Nardal. La recherche de Scheel montre qu’Henri Jean-Louis fut étroitement associé aux réflexions qui précédèrent sa création. Nous voici donc très loin du seul parcours individuel d’un écrivain guadeloupéen installé quelque temps en Martinique. Nous sommes devant un réseau intellectuel et politique qui relie la Martinique, la Guadeloupe, Paris, l’Afrique et la Caraïbe anglophone.

Les Nardal – la Martinique rencontre Harlem, l’Afrique et la Caraïbe

Au cœur de ce réseau se trouvent les sœurs Nardal, et particulièrement Paulette Nardal. Née au François en 1896, Paulette Nardal étudie à Paris et transforme avec ses sœurs leur salon de Clamart en lieu de rencontre entre intellectuels antillais, africains, afro-américains et caribéens. Le français et l’anglais s’y rencontrent, les idées de la Harlem Renaissance y côtoient les réflexions antillaises et africaines, la littérature devient politique, la couleur devient une question historique et l’Afrique cesse progressivement d’être seulement le continent présenté par le discours colonial pour devenir un élément de reconstruction de soi. La Revue du Monde Noir, fondée en 1931 et publiée en français et en anglais, veut précisément créer entre les populations noires du monde un lien intellectuel et moral au-delà des nationalités. Nous trouvons ainsi, presque simultanément, dans l’espace martiniquais et dans sa diaspora, plusieurs éléments qui seront également essentiels au rastafarisme : retour symbolique vers l’Afrique, conscience diasporique, fierté noire, critique de la domination raciale et recherche d’une communauté noire transnationale. Cela ne fait pas des Nardal des rastafari. Cela montre que plusieurs courants puisent dans un même bouleversement historique de la conscience noire atlantique.

Et puis apparaît la lettre de Marcus Garvey

C’est probablement le document le plus saisissant de cette histoire. Dans les archives familiales d’Henri Jean-Louis étudiées par Charles Scheel se trouve une lettre portant l’en-tête de l’Universal Negro Improvement Association and African Communities’ League. Elle est datée du 11 janvier 1938. Le destinataire est « M. Jean-Louis Jeune », à Port of Spain, Trinidad. La signature est celle de Marcus Garvey. La lettre établit matériellement l’existence d’un échange entre les deux hommes. Jean-Louis réside alors à Trinidad, où il tente de promouvoir un mouvement pancaribéen. Scheel indique que les archives privées retrouvées comprennent plus de 2 000 pages, ultérieurement confiées aux Archives départementales de la Martinique. Nous disposons donc d’un fil tangible : Martinique, Henri Jean-Louis, réseaux panafricains, Trinidad, Marcus Garvey. Ce n’est plus une simple ressemblance intellectuelle. C’est une connexion documentaire.

1935 – l’Éthiopie bouleverse aussi le monde noir francophone

Un autre événement rapproche encore ces histoires : l’invasion de l’Éthiopie par l’Italie fasciste en 1935. Pour de nombreux intellectuels noirs, l’agression contre l’Éthiopie représente beaucoup plus qu’une guerre africaine. L’Éthiopie possède une puissance symbolique exceptionnelle : État africain demeuré indépendant, associé dans les imaginaires bibliques et panafricains à une Afrique souveraine. Dans l’environnement intellectuel de Jean-Louis comme dans celui des Nardal, l’attaque italienne est ressentie comme une attaque contre l’un des grands symboles d’une Afrique libre. En Jamaïque, cette même Éthiopie devient simultanément l’un des centres spirituels du rastafarisme. Ce parallèle est essentiel. Les réponses ne sont pas identiques. Les Nardal ne deviennent pas rastafari. Jean-Louis non plus. Césaire non plus. Mais l’Éthiopie, l’Afrique, la dignité noire et la critique du colonialisme appartiennent désormais à un espace intellectuel transatlantique commun.

Alors, y avait-il des rastafari en Martinique avant Bob Marley ?

En l’état actuel de notre recherche, nous ne disposons pas d’éléments suffisamment solides pour l’affirmer. Et il serait historiquement dangereux de transformer rétrospectivement tout panafricaniste antillais en rastafari. Henri Jean-Louis n’est pas rastafari. Paulette Nardal n’est pas rastafari. Marcus Garvey lui-même n’est pas rastafari. Le garveyisme et le rastafarisme ne sont pas synonymes. Mais ils appartiennent à une histoire connectée. Les premiers rastafari jamaïcains reprennent et transforment certains thèmes déjà présents dans le garveyisme et l’éthiopianisme : Afrique, libération noire, autonomie, renversement du regard colonial, aspiration au retour et réinterprétation biblique de l’histoire africaine. La Martinique, de son côté, participe à cette immense conversation par d’autres chemins : Jean-Louis, les Nardal, La Revue du Monde Noir, puis la Négritude.

Bien avant le reggae

Lorsque le reggae arrive massivement dans les oreilles martiniquaises et que Bob Marley donne au rastafarisme une visibilité planétaire dans les années 1970, l’idée d’une Martinique intellectuellement reliée à l’Afrique, aux mondes noirs et à la Caraïbe anglophone n’est absolument pas nouvelle. Plusieurs décennies auparavant, des hommes et des femmes avaient déjà créé des passerelles. Ils écrivaient, voyageaient, fondaient des revues, échangeaient des lettres, traduisaient, confrontaient l’expérience coloniale antillaise aux États-Unis, à l’Afrique, à Trinidad et à la Jamaïque. Et parmi les milliers de feuilles aujourd’hui conservées subsiste une lettre datée du 11 janvier 1938. Au bas de cette lettre : Marcus Garvey. Au-dessus : le nom d’un intellectuel antillais qui avait vécu, écrit et exercé en Martinique. Jean-Louis Jeune. La piste du mystérieux « écrivain rastafari martiniquais » nous aura donc conduits ailleurs. Et cet ailleurs est probablement beaucoup plus passionnant : la Martinique se trouvait déjà, bien avant Bob Marley, au croisement de plusieurs routes qui conduisaient l’Atlantique noir vers l’Afrique.

Sources et références

Charles W. Scheel, Henri Jean-Louis Baghio’o et la conception de La Revue du Monde Noir dans le Paris créole de 1929-1933, Université de Limoges, FLAMME.
https://www.unilim.fr/flamme/96

Île en île, notice consacrée à Henri Jean-Louis Baghio’o.
https://ile-en-ile.org/baghio_henri_jean-louis/

Bibliothèque nationale de France, notice de Écrire le monde noir. Premiers textes, 1928-1939, Paulette Nardal.
https://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb47459478c

Fondas Kréyol, entretien avec Charles W. Scheel sur les archives Jean-Louis et leur dépôt en Martinique.
https://fondaskreyol.org/article/pr-charles-scheel-nous-parle-de-lecrivain-guadeloupeen-victor-jean-louis-baghioo