Les Chiens des ténèbres

— par Gary Klang —
«Prends les poils de la queue d’un chien noir, qui n’aura rien de blanc, avec un peu de sa graisse, qu’on fera fondre; ensuite que l’on fasse une mèche de quelques morceaux d’un drap mortuaire et qu’on frotte avec ce que l’on a composé; si on l’allume sur une lampe verte avec de l’huile de sureau, dans une chambre où il n’y aura pas d’autre lumière, on verra des choses admirables et surprenantes» (Le Grand Albert)
Port-au-Prince dormait encore lorsque le président Faustin se réveilla à 5 h du matin en pensant à
une phrase de Robespierre :
« On conduit le peuple par la raison et les ennemis du peuple par la terreur.» 
 
Certes, il fallait conduire les ennemis par la terreur, leur couper les couilles, la tête et la parole, mais aucun peuple ne méritait d’être conduit par la raison. Robespierre était naïf mais lui, Faustin, n’avait qu’un but : éliminer tous ses ennemis.
Pour ne plus être humilié.
Il n’oublierait jamais ce petit homme, pourtant noir lui aussi, qu’il avait eu pour prof à la fac de médecine dans les années 40.
Un lundi également, il avait revêtu son unique veste et sa cravate rouge sang pour aller rendre visite au docteur Velquin dont la clinique se dressait fièrement au milieu du Champ-de-Mars. Il croyait que ce dernier lui tendrait la main, mais c’était mal connaître les hommes.
Velquin le reçut avec froideur, et lorsqu’il lui demanda s’il pouvait être son assistant, l’autre fit la moue et toute une mise en scène. Il entrebâilla la porte et lui montra les patients qui l’attendaient dans une grande salle bondée, puis posa une question qui lui parut stupide, sans lui donner son titre de docteur :
– Que voyez-vous, Faustin ?
– Je vois des gens qui attendent.
– Mais encore, mon cher Faustin ?
– Qu’ils sont nombreux.
– Quoi d’autre ?
– Euh, qu’ils sont bien vêtus.
– Vous brûlez, cher ami, mais ce n’est pas la bonne réponse.
Il s’était pincé la jambe, pour ne pas céder à la colère, et avait examiné les patients du médecin, quand soudain il crut comprendre…non, ce n’était pas possible…Velquin était plus noir que lui, noir-bleu comme on disait ici.
– Il me vient une idée qui me semble tout à fait absurde.
L’autre se moucha bruyamment.
– Allez-y, très cher, dites-moi ce qui vous passe par la tête.
Il était venu cherche du travail et voilà qu’il subissait un interrogatoire.
En s’essuyant le front, il murmura :
– Je ne vois aucun noir dans la salle !
 
Velquin lui prit le bras en le conduisant vers la sortie :
– Vous avez tout compris, Faustin.
Il était parti avec l’envie de vomir, se demandant comment dans un pays de Noirs, ce pays qui réalisa la première révolution d’esclaves et la première république noire, aidant les sud-américains à se libérer, dont l’ingrat Bolivar, comment dans un pays pareil un Noir pouvait agir de la sorte envers un autre Noir. Comment un Nègre pouvait-il s’aliéner à ce point, devenir un de ces Nègres à l’âme blanche qui faisait toutes les bassesses nécessaires pour se faire accepter par une société où la couleur de l’épiderme était la principale valeur ?
Et il pensa à la Ferme des animaux d’Orwell. Il traiterait les Haïtiens comme des porcs qu’il materait jusqu’au dernier.
En traversant le Champ-de-Mars dans la chaleur de midi, il avait regardé le Palais national et décidé une fois pour toutes qu’il serait un jour et qu’il punirait tous les Velquin du pays. Il les humilierait en établissant une terreur digne de celle de Robespierre, et les bourgeois qui se disaient de bonne famille lui demanderaient pardon d’avoir vu le jour.
Il pensait sans cesse à la scène où l’autre s’était moqué de lui. Mais l’humiliation, au lieu de l’abattre, avait fouetté son orgueil, et aujourd’hui plus personne ne pouvait l’atteindre.
Le lundi 22 septembre 1941, il avait quitté la clinique avec une haine qui lui donnait la force de continuer.
La haine ! Le plus beau mot de la langue française. On remplaçait le n par un m et l’on avait le mot aime.
Il s’était assis sur un banc et avait eu une illumination. Tout comme Rousseau sur le chemin de Vincennes ou Saint Paul à Damas. En regardant le ciel d’un bleu sans tache, où les oiseaux n’osaient même pas voler de peur d’en rompre l’harmonie, il avait eu le pressentiment qu’il serait un jour président d’Haïti. Cette pensée effaça l’angoisse qu’il ressentait lorsqu’il se demandait où trouver l’argent pour acheter un médicament, comment payer l’épicerie ou plutôt la marchande qui lui faisait encore crédit parce qu’il était médecin, bien qu’il n’eût quasiment aucun client.
Et ce jour-là, il s’était senti heureux. Une fois au Palais, il montrerait au peuple que Faustin était l’homme le plus impitoyable du pays, plus même que Dessalines ou Christophe, sans parler de Toussaint Louverture. Sa haine était sans borne. En attendant, il laissait aux cons qu’ils le manipulaient, alors qu’il tirait seul toutes les ficelles.
Oui, il aurait pu donner des leçons à tous les dictateurs qui l’avaient précédé.
Les années passèrent lentement, car lorsqu’on souffre le temps s’immobilise. Et il tissa sa toile en jouant à l’imbécile, ne regardant jamais un interlocuteur de face. Les gens pensaient qu’il n’était qu’un pantin et même Rosine, sa femme, le croyait peut-être elle aussi. Quel plaisir de projeter cette image fausse de lui-même et d’avancer masqué.
Il poussait la tromperie jusqu’à s’asseoir sur la véranda avec Rosine en lui tenant la main, donnant l’image d’un couple d’amoureux, alors qu’il avait passé l’âge depuis longtemps. Ses voisins le saluaient respectueusement. Mais ils n’avaient pas remarqué le nœud du mouchoir rouge attaché au bâton qu’il tenait de l’autre main. Ce nœud symbolisait le pacte qu’il avait fait avec le Diable pour devenir président.
Un soir, il avait pris contact avec Gervius Tertullien qui l’avait emmené dans un coin perdu de l’île rencontrer le responsable des rites sataniques. Celui-ci le fit entrer dans une salle après avoir revêtu une robe noire, et le conduisit à un autel où était couchée une femme nue d’une grande beauté. Elle semblait perdue dans un rêve de mort et il s’était demandé si c’était un zombi. Au mur, il vit le symbole de Baphomet représentant Satan. Pour tout éclairage, deux chandelles, l’une noire à gauche, l’autre blanche à droite, dans cet endroit lugubre qui ressemblait à un cercueil.
Le grand-prêtre lui expliqua que le noir symbolisait la puissance des ténèbres. Au début de la séance, une clocha sonna 9 coups. Pour purifier l’air, lui dit-on. Au milieu de l’autel, près du sexe de la femme, un calice en verre, jamais en or, lui expliqua-t-on. Le calice représentait l’extase.
Au mur d’en face, une grande épée pour signifier la force.
Une sorte de phallus servit à le bénir. L’officiant l’agita deux fois à chaque point cardinal en répétant des mots étranges dans une langue qu’il ne connaissait pas. Ensuite, un gong invoqua la puissance des ténèbres.
A la fin de la cérémonie qui dura toute la nuit, le grand-prêtre lui remit un texte qu’il lui demanda de mémoriser et de jeter ensuite car un non-initié ne devait jamais le lire :
Apprends à te surpasser et tu pourras toujours triompher
Cherche la joie dans la victoire jamais dans la paix
Tout ce qui est grand est construit sur la douleur
Viens comme un fort vent froid détruire tout ce qui a été créé
 
C’est ainsi qu’il avait vendu son âme au Diable sans hésiter puisqu’il ne croyait pas en Dieu. Le monde était hanté par le Mal et bien bête celui qui pensait qu’un être bon habitait dans les cieux.
Fariboles de chrétiens !
Le monde était le lieu de toutes les perversions, de toutes les cruautés. Hitler, Robespierre et Staline l’avaient compris. Trujillo également. Il suffisait de regarder autour de soi. Le Mal pullulait. Les gens mouraient de faim et de manque d’amour, abandonnés de tous dans les rues de Port-au-Prince, et ceux qui se croyaient à l’abri finissaient eux aussi dans un trou, le même pour tous entre quatre planches.
Les grands dictateurs comme lui avaient perçu l’absurdité fondamentale du monde.
Il avait tout supporté, se faisant une réputation de médecin des pauvres qui dédaignait les richesses et se donnait âme et corps à la médecine.
Sa réputation grandit et il s’était lancé en politique, devenant le chef d’un parti qui disait avoir pour objectif d’améliorer le sort des pauvres, alors qu’en fait il s’en foutait. Seul comptait le pouvoir !
Ce pouvoir qui permettait d’effacer toutes les humiliations.
Aujourd’hui, il occupait le Palais national et c’était lui qui humiliait. Tout le monde était à ses pieds et ses tontons macoutes le gardaient nuit et jour.
Il regarda Rosine qui dormait encore et alla s’asseoir à son bureau d’acajour où trônait, pour donner le change, une grande photo du Pape. De son fauteuil, plus large que celui du maître de la Maison-Blanche, il avait une vue imprenable sur la ville et pouvait voir l’ancienne clinique du docteur Velquin qu’il avait ordonné de laisser à l’abandon. Seuls les mouches et les lézards y vivaient maintenant.
Dès sa prise du pouvoir, sa première idée avait été de se venger du médecin. Il l’avait fait chercher par ses macoutes les plus brutaux, les frères Caumond, des tueurs-nés à qui il avait donné le droit de vie et de mort sur ses ennemis, c’est-à-dire tout le monde.
Velquin avait eu tellement peur qu’il avait fait sous lui, déclenchant l’hilarité des deux compères. Ils l’avait poussé parmi ses patients en leur disant qu’il valait mieux choisir non kamokin, partisan du régime. Le bruit avait couru et Velquin avait perdu tous ses clients.
Il l’avait reçu en souriant et lui avait demandé des nouvelles de sa femme, cette mulâtresse dite de bonne famille qui ne le saluait jamais auparavant. Aujourd’hui, elle serait à ses pieds pour lui demander de gracier son mari.
Il avait prolongé le plaisir, laissant Velquin debout et dans le doute, sans savoir s’il sortirait vivant.
Mais il avait décidé de l’épargner pour assister à sa déchéance. Il s’amusa alors à l’humilier.
– Comment allez-vous, Velquin ?
– Ça va, Docteur, pardon, Président Faustin.
– Comment va Suzanne ?
– Thérèse, Président.
– Excusez-moi, Thérèse. Elle va toujours danser au Club Select ?
– …Euh, oui.
– Vous aussi aimez danser, Velquin ?
– Pas tellement, Président. J’ai mieux à faire. Nous autres médecins ne pensons qu’à nos malades et à la science, comme vous le savez.
Faustin se racla la gorge.
– Moi pas, je pense à autre chose.
Velquin baissa les yeux. Aucune joie n’était plus forte que d’humilier ceux qui vous méprisaient. Hitler, Robespierre et Staline s’étaient vengés. Lui, dans son coin d’île, irait encore plus loin, imaginerait ce que les autres n’avaient pas fait. Pourquoi ne pas prendre exemple sur Caligula qui avait déifié son cheval ? Il utiliserait lui aussi les animaux pour humilier les hommes.
Il regarda Velquin qui, hier encore, l’aurait ignoré et qui maintenant n’osait même pas soutenir son regard.
Pauvre Velquin ! Il symbolisait toutes les tares de cette société qui maintenait un apartheid où les nègres devenaient mulâtres dès qu’ils faisaient fortune, et où les mulâtres se métamorphosaient en nègres quand ils n’avaient plus de sous.
Société de merde !
Il l’écraserait sans pitié, lui cracherait dessus, la piétinerait. Son cœur se mit à battre très fort et il eut envie d’exécuter Velquin sur-le-champ et de jeter son cadavre à SS, le berger allemand qu’il avait acheté par admiration pour Hitler. Il fit un grand effort pour se retenir et dit au médecin d’un air moqueur :
– Cher et grand ami, j’ai quelque chose à vous montrer.
L’autre tressaillit, pensant qu’on allait l’enfermer dans un cul-de-basse-fosse ou le tuer.
– Venez, Velquin.
Il le prit par le bras et l’emmena à la porte, derrière son bureau. L’entrebâillant, il lui montra une salle.
– Que voyez-vous, Velquin ?
– Euh…une salle avec des gens, Président.
– Mais encore, Velquin ?
– Euh…
–  Quoi d’autre, Velquin ?
– … Une salle où il n’y a que des Noirs, Président.
 
Il avait ensuite laissé partir et orchestré sa déchéance.
Velquin vivait maintenant dans la misère. Sa femme l’avait quitté pour un marchand syrien. Sa fille s’était exilée à New York et ne lui avait jamais écrit. Quant à son fils, il s’était tiré une balle dans la tête par un matin d’été.
Ce lundi 4 juillet 1960, le Président Faustin regardait l’ancienne clinique en pensant à l’accueil qu’il avait réservé au médecin. Il en jouissait encore…
Rosine s’était levée et lui apporta son café en lui demandant comment avait été la nuit.
C’était la seule personne en qui il avait confiance, la seule qui avait accepté toutes les années de galère sans jamais se plaindre, sans jamais rien demander.
A l’exception de sa femme et de ses enfants, il n’avait plus d’affection pour personne, pas même pour ses amis. Comme si le pouvoir comblait à lui seul toutes ses frustrations. C’était la drogue suprême et il ne se rappelait même plus la dernière fois qu’il avait fait l’amour avec Rosine. Plus rien ne l’intéressait, à part ces intrigues où il tissait des fils aux nœuds complexes pour attraper ses ennemis.
Quelle joie il avait eue à faire fusiller vingt-neuf officiers sous prétexte qu’ils complotaient. Simplement pour maintenir la terreur. Le clou de cette comédie avait été de convoquer le lieutenant Benjamin et de jouer avec lui comme avec Velquin.
Benjamin s’était présenté en toute confiance et avait eu droit à la mise en scène habituelle. Il l’avait laissé debout et lui avait demandé des nouvelles de son fils infirme et de sa femme qu’il appela ma fille. L’autre avait répondu en souriant. Ils avaient parlé de tout et de n’importe quoi, parce qu’il avait tout son temps depuis qu’il était président à vie, allant jusqu’à lui offrir un verre de jus d’orange, la boisson préférée de Benjamin. Puis il lui avait tendu une liste de noms d’officiers. L’autre l’avait lue en demandant ce qu’il devait en faire.
Il avait alors répondu au militaire de sa voix nasillarde, en pesant sur chaque syllabe :
– Ceci est une liste de condamnés à mort.
– Mais ce sont des officiers de votre garde personnelle, Excellence.
– Qui complotaient…
Benjamin perdit toute énergie, laissant tomber le papier.
– Ramassez-le… et pendant que vous y êtes, ajoutez-y votre nom ! Le Président Faustin but sa dernière gorgée de café puis se dirigea vers la salle de bains…
… Quelques jours plus tard, Velquin était assis dans la chambre qu’il avait louée au bas de la ville. Il pensait au dictateur qui l’avait ruiné et avait détruit le pays, divisant les familles, tuant tous ceux qui s’opposaient à lui.
Ce pays jadis paisible s’était changé en cimetière. Les gens vivaient dans l’épouvante, les mères et les filles se prostituaient pour survivre et deux millions de va-nu-pieds traînaient dans les rues de Port-au-Prince devenu un dépotoir. Haïti n’existait plus.
Et lui qui avait si peur du trépas étant petit et qui appelait sa mère pour le réconforter, il souhaitait que Dieu vienne le chercher au plus vite, n’ayant plus de quoi manger et dévoré par la honte. Lui qui naguère traitait ses domestiques comme des esclaves, voilà que maintenant il habitait non loin de sa bonne.
Même dans ses pires cauchemars il n’aurait pu imaginer pareil état. Mais, grâce à son malheur, il avait compris certaines notions auxquelles il ne pensait jamais au temps de sa réussite. Il s’était mis à faire du yoga qui l’aidait à supporter l’existence, et son maître spirituel, un vieux monsieur toujours joyeux malgré sa grande misère, lui avait dit un jour :
– Docteur, quoi qu’il advienne, dites-vous toujours : Tout est bien !
Jamais il n’oublierait cette phrase qui l’avait transformé. C’était comme un contrepoison dans son organisme, et les jours de cafard il se répétait : Tout est bien, tout est bien.
Et tout allait mieux.
Il dégusta la mangue qu’une marchande lui avait offerte par compassion. Ce serait peut-être son unique repas de la journée. Il regarda ensuite passer les gens qui semblaient n’aller nulle part.
Qu’est-ce que ce peuple avait de mal pour être la proie d’une telle malédiction ?
Le lendemain à son réveil, il resta longtemps au lit, épuisé de n’avoir rien à faire. Il se passa ensuite un peu d’eau froide sur le visage et sortit pour se changer les idées.
Un spectacle insolite l’attendait au Champ-de-Mars. Le sol était jonché de cadavres de chiens noirs et, au milieu de la rue, un autre cadavre : celui d’une bourrique, noire elle aussi.
Il se rendit chez son voisin au courant de tous les potins pour lui demander l’explication. Jean Thibodeau répondit à voix basse :
– Faustin est devenu fou. Le mal se retourne contre son auteur. En plus de ses maux physiques, il souffre de paranoïa et réclame de plus en plus de sang. C’est un vampire.
– Mais les chiens, pourquoi les chiens, Jean ?
– J’y arrive. L’ancien chef de la milice, Frank Barbet, avait juré d’avoir sa peau. On a fait croire à Faustin que ce dernier s’étant métamorphosé en chien noir, il fallait tous les tuer; et c’est ainsi qu’il lâcha ses hordes de macoutes avec l’ordre de les exterminer. Les nazis nègres ont donc tiré sur tous les noirs de la race canine.
– Mais la bourrique ?
Jean Thibodeau éclata de rire.
– Eh bien, l’un des frères Caumond a abattu la bête qui passa par là en criant à qui voulait l’entendre:
– Barbet s’est métamorphosé en chien noir. Mais, mieux vaut ne pas s’abstenir et éliminer également cette bourrique. Qui dit que ce n’est pas le chien noir que nous recherchons qui s’est métamorphosé lui aussi ?
Le docteur Velquin rentra chez lui dans un état de déprime extrême, pensant à Caligula, à tous les dictateurs, tous les tyrans de la terre et se disant qu’Haïti n’avait rien à envier aux Français, aux Russes ou aux Allemands. Sur ce point-là, l’île était championne.
Et Haïti puait le cadavre.
La haine avait atteint son apogée avec Faustin et les opposants ne feraient guère mieux. C’était l’homme haïtien qu’il fallait changer.
Oui, Haïti était une terre maudite, se dit Velquin, qui avait l’impression de sentir une odeur de putréfaction.
Il essuya une larme sur sa joue, puis demanda au Seigneur de le rappeler au plus vite. Il n’aimait plus ce pays où toutes les forces du Mal se donnaient la main.
Le mois suivant, par un après-midi pluvieux, Faustin fut pris d’une rage incoercible. L’idée de savoir Velquin vivant le rendait malade, et il donna l’ordre de l’exécuter séance tenante.
En arrivant chez le médecin, les frères Caumond trouvèrent un corps inanimé qui les frustra de la joie d’enlever une vie : Velquin était mort paisiblement dans son sommeil.
Son cadavre fut emmené à Faustin qui le fit dévorer par le dernier chien noir découvert au Champ-de-Mars. Celui-ci fut exécuté peu après puis empaillé pour orner le bureau en acajou du Président à vie de la première république nègre de l’Histoire, juste en face de la fenêtre d’où l’on voyait l’ancienne clinique du docteur Velquin, devenue un dépotoir.