Laurent Valère : La mer, les morts et la mémoire des vivants

À Saint-Pierre, l’exposition « Manman Dlo et Compagnie », présentée jusqu’au 3 décembre 2026 dans le hall de l’hôtel de ville, offre l’occasion de revenir sur le parcours de Laurent Valère, artiste plasticien martiniquais dont les sculptures monumentales interrogent l’histoire, les mythologies et les paysages de la Caraïbe. Du mémorial Cap 110, au Diamant, aux figures immergées de Manman Dlo et de Yémaya, son œuvre entretient un dialogue singulier avec la mémoire des hommes et le monde naturel.

Il est des œuvres qui s’installent dans le paysage au point de sembler avoir toujours appartenu aux lieux. Les quinze silhouettes blanches de l’Anse Caffard, au Diamant, sont de celles-là. De même que cette étrange figure féminine qui repose à neuf mètres de profondeur dans la baie de Saint-Pierre, offerte aux regards des plongeurs et à la lente colonisation des organismes marins. Derrière ces créations devenues familières se trouve un même artiste, Laurent Valère, né en Martinique en 1959, dont la démarche associe sculpture monumentale, mémoire historique et préoccupations environnementales.

Présentée depuis le 16 octobre 2026, dans le cadre des Journées nationales de l’architecture, l’exposition « Manman Dlo et Compagnie » réunit notamment des œuvres de 2016 et de 2026. Elle invite à redécouvrir une création dont la présence dans l’espace public a parfois précédé la reconnaissance de son auteur. Pour Laurent Valère, le béton, matériau ordinairement associé à la construction, devient un instrument de transmission. Il ne sert pas seulement à édifier des formes durables, mais à inscrire une histoire dans un territoire.

Cap 110, une mémoire tournée vers l’Afrique

En 1998, à l’occasion du 150e anniversaire de l’abolition de l’esclavage en Martinique, Laurent Valère réalise Cap 110 — Mémoire et Fraternité, à l’initiative de la commune du Diamant. Quinze bustes monumentaux de béton blanc, hauts de 2,50 mètres, sont disposés en triangle et orientés vers le golfe de Guinée. Leurs visages inclinés évoquent l’affliction et le poids d’une histoire que l’artiste choisit de représenter sans chaînes ni mise en scène spectaculaire.

L’œuvre rappelle un événement survenu dans la nuit du 8 au 9 avril 1830, lorsqu’un navire engagé dans la traite clandestine s’échoua sur les rochers de l’Anse Caffard. Le naufrage provoqua la mort de nombreux captifs africains. Quatre-vingt-six personnes survécurent et quarante-six corps furent retrouvés. Le nom du navire et sa nationalité demeurent inconnus.

Ce monument pose une question qui traverse toutes les sociétés issues de l’esclavage : comment représenter ceux dont l’histoire n’a pas conservé les noms ? Laurent Valère répond par la répétition des formes, leur rassemblement et leur orientation commune. Aucun personnage n’est individualisé. Les figures composent un ensemble qui évoque à la fois l’anonymat imposé aux victimes et la communauté de destin née de la catastrophe.

La blancheur des statues renvoie aux traditions du deuil dans plusieurs cultures africaines et caribéennes. Leur disposition triangulaire rappelle les routes de la traite atlantique. Quant à leur orientation, elle transforme le monument en un geste symbolique dirigé vers le continent africain.

Depuis son installation, Cap 110 est devenu un lieu de recueillement et de rassemblement, notamment lors des commémorations du 22 mai. L’œuvre échappe ainsi à la seule fonction esthétique : elle appartient désormais à la vie collective.

Manman Dlo, la sculpture rendue à la mer

Six ans plus tard, en 2004, Laurent Valère entreprend un projet d’une nature différente. Dans la baie de Saint-Pierre, il immerge Manman Dlo, une sculpture monumentale en béton de plus de vingt tonnes. La figure représente une sirène issue de l’imaginaire antillais, dont la tête surgit du fond marin tandis qu’une nageoire, située plus loin, suggère un corps enfoui sous le sable.

Le choix de Saint-Pierre n’est pas indifférent. La ville, détruite par l’éruption de la montagne Pelée du 8 mai 1902, entretient avec la mer et la catastrophe un rapport historique particulier. Ses fonds marins conservent les traces des navires engloutis lors de la tragédie. Dans cet espace chargé de souvenirs, Manman Dlo apporte une présence nouvelle, inspirée non de l’histoire coloniale, mais des légendes et des représentations populaires de l’eau.

La Manman Dlo des traditions créoles appartient à une famille de figures féminines aquatiques dont les représentations varient selon les territoires et les héritages culturels. Tantôt protectrice, tantôt inquiétante, elle incarne les forces de l’eau, sa fécondité et ses dangers. En lui donnant un corps monumental, Laurent Valère fait entrer cet imaginaire dans le paysage contemporain.

La sculpture est également conçue comme une invitation à protéger le milieu marin. Avec le temps, des organismes vivants colonisent sa surface. Des poissons trouvent refuge autour de ses formes. Le béton cesse alors d’être seulement un matériau sculptural pour devenir le support d’un écosystème, sans que cette fonction de récif artificiel dispense de s’interroger sur les conditions de préservation des milieux sous-marins.

En 2015, l’artiste prolonge cette démarche avec Yémaya, autre sculpture immergée dans la baie de Saint-Pierre. Son nom renvoie à une divinité aquatique issue des traditions yoruba d’Afrique de l’Ouest, dont le culte et les représentations se sont diffusés dans plusieurs sociétés de la diaspora africaine, notamment dans les Amériques.

La rencontre entre Manman Dlo et Yémaya suggère ainsi un rapprochement entre les imaginaires créoles et africains. L’artiste ne prétend pas effacer leurs différences : il les fait coexister dans un même espace marin, là où les circulations humaines et culturelles ont laissé des héritages profonds.

Saint-Pierre, une ville qui dialogue avec ses œuvres

L’exposition actuelle permet de considérer Laurent Valère au-delà de ses réalisations les plus célèbres. Le plasticien a également travaillé sur des installations, des peintures et d’autres sculptures publiques, parmi lesquelles La Porte, réalisée en 2014 à Dillon, à Fort-de-France, et les Totems Lélé « Flags », installés à Saint-Pierre en 2016.

Dans l’exposition de l’hôtel de ville, l’œuvre Bondamézanmi II fait notamment référence à la renaissance de Saint-Pierre. Cette création rappelle l’attention particulière que l’artiste accorde à la cité, non seulement comme lieu d’histoire, mais aussi comme territoire de transformations.

Saint-Pierre offre à cet égard un terrain singulier. Ancienne capitale économique et culturelle de la Martinique avant 1902, elle présente un paysage où les ruines, les édifices restaurés, les espaces maritimes et les créations contemporaines se côtoient. Les œuvres de Laurent Valère y prennent place sans chercher à reconstituer le passé. Elles interrogent plutôt les formes que peut emprunter sa présence dans la ville actuelle.

L’exposition conduit également à réfléchir au statut de l’art dans l’espace public. Une sculpture installée dans une rue, sur une falaise ou sous la mer ne rencontre pas le spectateur comme un tableau accroché dans un musée. Elle est soumise aux intempéries, aux transformations de son environnement, parfois aux usages imprévus des habitants. Elle se trouve progressivement associée à des habitudes, à des récits et à des souvenirs qui échappent en partie à son créateur.

C’est peut-être là l’une des dimensions les plus intéressantes de la démarche de Laurent Valère : ses œuvres ne demeurent pas entièrement figées dans l’intention initiale. Elles continuent de recevoir du sens à mesure que les générations les fréquentent.

De la mémoire historique à la responsabilité écologique

Le passage de Cap 110 à Manman Dlo pourrait sembler marquer une rupture. D’un côté, un monument consacré aux victimes de la traite négrière ; de l’autre, une sculpture inspirée des mythologies aquatiques et tournée vers la protection de la mer. Pourtant, les deux réalisations interrogent notre rapport à ce qui nous dépasse.

À l’Anse Caffard, le monument appelle les vivants à ne pas abandonner les morts à l’oubli. Dans la baie de Saint-Pierre, les sculptures immergées rappellent que la mer n’est ni un simple décor ni une réserve inépuisable. Elle possède sa propre histoire et abrite des formes de vie dont l’existence ne dépend pas de notre regard.

Laurent Valère développe ainsi une pratique où l’art monumental ne cherche pas uniquement à impressionner par ses dimensions. Il propose une expérience du lieu, une relation entre le corps du visiteur, le paysage et les histoires qui s’y inscrivent.

Son projet Cap 290, envisagé à Grand-Popo, au Bénin, entend prolonger ce dialogue à travers l’Atlantique, en établissant une correspondance symbolique avec le mémorial Cap 110. Encore présenté comme une œuvre en cours, il traduit une ambition : faire de la sculpture un espace de rencontre entre des territoires séparés par l’histoire de la traite.

À Saint-Pierre, « Manman Dlo et Compagnie » invite donc à retrouver le fil d’un parcours artistique dont les préoccupations se sont déplacées sans perdre leur cohérence. La mémoire des disparus, les récits hérités d’Afrique, les croyances populaires et la protection des milieux naturels y composent une réflexion sur ce que nous recevons et sur ce que nous transmettons.

Les statues du Diamant regardent vers l’Afrique. Les figures de Saint-Pierre reposent sous les eaux de la Caraïbe. Entre elles, Laurent Valère dessine une géographie où la mémoire des hommes et la vie des paysages se répondent, sans jamais se confondre.

Informations pratiques

Exposition : Manman Dlo et Compagnie, Laurent Valère. Lieu : hall de l’hôtel de ville de Saint-Pierre, Martinique. Dates : du 16 octobre au 3 décembre 2026. Entrée : libre. Horaires : lundi et jeudi de 7 h 30 à 17 h ; mardi, mercredi et vendredi de 7 h 30 à 13 h 30. Renseignements : service Culture et Patrimoine de Saint-Pierre — 0696 17 64 34.

Rodolf ÉTIENNE

Rodolf Étienne est journaliste, auteur, traducteur créole et formateur pour adultes (FPA). Depuis plus de vingt ans, il développe une activité journalistique consacrée aux réalités politiques, sociales, économiques et culturelles de la Martinique, de la Caraïbe, de l'Afrique et de leurs diasporas. Ses travaux s'intéressent particulièrement aux héritages historiques, aux circulations culturelles, aux dynamiques de coopération internationale et aux enjeux contemporains de la transmission des savoirs. Contributeur de Madinin’Art, il privilégie une approche documentaire et comparative, associant investigation, analyse et valorisation des patrimoines. Ses recherches explorent également les transformations liées au numérique, à l'intelligence artificielle, à l'éducation et aux nouvelles formes de création artistique. 

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