« L’Arabe » : Quand le cinéma redonne un nom à l’oublié d’Albert Camus

– par Rodolf Etienne

Avec L’Arabe, sorti en France le 4 novembre 2026, le réalisateur algérien Malek Bensmaïl revisite l’un des romans les plus célèbres de la littérature française, L’Étranger d’Albert Camus.

Inspiré de Meursault, contre-enquête, de Kamel Daoud, son premier long métrage de fiction déplace le regard vers celui qui, dans le récit original, n’avait ni nom ni voix.

Une réflexion sur la mémoire coloniale, les violences de l’histoire algérienne et le pouvoir des récits.

Dans L’Étranger, publié en 1942 chez Gallimard, Albert Camus (1913-1960), écrivain français né en Algérie, raconte l’existence de Meursault, un homme qui tue un Arabe sur une plage, avant de se retrouver jugé pour son crime et, plus encore, pour son attitude devant la vie. Le roman devient une œuvre majeure de la littérature du XXe siècle, notamment pour son interrogation sur l’absurde et la condition humaine. Mais une absence traverse ce récit : la victime du meurtre n’a pas de nom. Elle demeure « l’Arabe », une désignation qui, dans le contexte de l’Algérie coloniale, soulève une question fondamentale sur la représentation de l’autre.

En 2013, le journaliste et écrivain algérien Kamel Daoud, né en 1970 à Mostaganem, décide de reprendre l’histoire depuis l’autre rive. Publié d’abord aux éditions Barzakh, en Algérie, puis chez Actes Sud en France en 2014, son roman Meursault, contre-enquête donne une identité au personnage effacé : il s’appelle Moussa. Surtout, il lui invente un frère, Haroun, chargé de raconter ce que le livre de Camus laissait dans l’ombre. L’œuvre ne se limite pas à une contestation du célèbre roman. Elle engage un dialogue littéraire sur la mémoire, l’identité et la manière dont les histoires individuelles sont absorbées par les grands récits.

De la littérature à l’histoire algérienne

Avec L’Arabe, Malek Bensmaïl, né à Constantine en 1966, prolonge ce dialogue par le cinéma. Documentariste reconnu, auteur notamment de Aliénations (2004), La Chine est encore loin (2009) et Contre-pouvoirs (2015), le réalisateur s’est consacré pendant plusieurs décennies à l’observation de la société algérienne, de ses contradictions et de ses blessures historiques. Cette première incursion dans le long métrage de fiction s’inscrit dans la continuité de son travail.

Le film transporte le spectateur à Oran, en 1996, au cœur de la décennie noire, période durant laquelle l’Algérie connaît une violence politique meurtrière opposant notamment les forces de sécurité aux organisations islamistes armées. Un jeune journaliste, Kamel, interprété par Nabil Asli, rencontre Haroun, un vieil homme solitaire incarné par Ahmed Benaïssa. Celui-ci affirme être le frère de l’homme assassiné dans le roman de Camus. De cette rencontre naît une confession qui traverse plusieurs décennies, de la colonisation française à l’indépendance de 1962, puis aux violences des années 1990.

Le choix de cette époque n’est pas anodin. Bensmaïl inscrit la violence coloniale dans une histoire plus longue, sans assimiler les événements ni confondre leurs responsabilités. La disparition de Moussa, la douleur de sa mère et le destin de Haroun deviennent autant de voies pour interroger les traumatismes qui se transmettent d’une génération à l’autre.

Dans un entretien accordé à la journaliste Kahina Redjala, publié par Babor Media le 19 mai 2026, le réalisateur explique ne pas avoir cherché à corriger Camus, mais à déplacer le point de départ du récit. Cette intention est essentielle : il ne s’agit pas de faire disparaître Meursault, mais de permettre à d’autres personnages d’exister pleinement.

Une mère, un frère et la mémoire des disparus

L’une des figures centrales de cette histoire est celle de la mère de Moussa et de Haroun, interprétée par Hiam Abbass, actrice et réalisatrice palestinienne née en 1960 à Deir Hanna, en Galilée. Le personnage porte le poids d’une disparition qui finit par organiser toute son existence. Le fils absent demeure omniprésent, tandis que le fils survivant peine à se construire en dehors du souvenir de son frère.

Cette relation maternelle donne au récit une profondeur qui dépasse la seule confrontation littéraire avec Camus. La mémoire n’y apparaît pas seulement comme une nécessité historique. Elle peut aussi devenir un enfermement lorsqu’elle interdit aux vivants de se détacher de leurs morts.

Le rôle de Haroun est porté par Ahmed Benaïssa, acteur algérien disparu le 20 mai 2022. Sa dernière apparition à l’écran confère au film une dimension particulière. Le personnage qu’il incarne cherche à sauver une existence de l’oubli, tandis que sa présence rappelle elle-même le parcours d’un comédien important du cinéma algérien et franco-algérien. Dali Benssalah interprète Haroun plus jeune.

Deux cinémas, deux regards sur Camus

La sortie de L’Arabe intervient un an après celle de L’Étranger, adaptation réalisée par le cinéaste français François Ozon, sortie le 29 octobre 2025, avec Benjamin Voisin dans le rôle de Meursault. Les deux films offrent une occasion rare de confronter des approches cinématographiques distinctes d’une même œuvre fondatrice.

Ozon revient au texte de Camus et à sa dimension philosophique, tout en tenant compte des interrogations contemporaines sur le contexte colonial. Dans la dernière partie de son adaptation, une tombe restitue symboliquement un nom à la victime. Bensmaïl emprunte une autre voie : à partir du roman de Daoud, il place la parole algérienne au centre du récit. Il ne filme plus seulement l’homme qui a tué, mais ceux qui ont dû vivre avec les conséquences de sa mort.

Cette différence rappelle que l’adaptation cinématographique n’est jamais une simple reproduction littéraire. Elle engage des choix de narration, de mémoire et de représentation. Là où certains personnages occupaient les marges d’une œuvre, une autre caméra peut les installer au premier plan.

Un film au cœur des débats sur la liberté de création

Présenté notamment au Festival international du film de Rotterdam en janvier 2026, L’Arabe a également rencontré des difficultés de diffusion dans son pays d’origine. En avril, sa projection annoncée au Festival du film méditerranéen d’Annaba a été annulée. Malek Bensmaïl a dénoncé cette déprogrammation, évoquant l’absence d’autorisation administrative et le manque d’explications des organisateurs. Les raisons précises de cette décision n’ont toutefois pas été établies de manière indépendante.

Cet épisode souligne la sensibilité persistante des œuvres qui interrogent les mémoires coloniales, les violences de l’indépendance et celles de l’Algérie contemporaine. Le cinéma se trouve alors au croisement de l’histoire, de la politique et de la liberté d’expression.

À travers cette adaptation, Bensmaïl rappelle une évidence trop souvent négligée : les personnages que la littérature laisse dans l’ombre peuvent devenir les protagonistes d’autres récits. Nommer Moussa ne revient pas à effacer Camus, mais à élargir le champ de ce que son œuvre permet de penser. La démarche invite également à relire les classiques sans renoncer à leur puissance littéraire, tout en reconnaissant les silences et les limites de leur époque.

De Camus à Daoud, puis de Daoud à Bensmaïl, une même histoire se transforme ainsi au fil des générations. La question n’est plus seulement de savoir pourquoi Meursault a tué. Elle devient aussi celle de savoir ce qu’il advient de ceux dont la mort n’avait pas mérité, dans le récit initial, qu’on prononce leur nom.

Repères cinématographiques : L’Arabe, film de Malek Bensmaïl, scénario de Malek Bensmaïl et Jacques Fieschi, d’après Meursault, contre-enquête de Kamel Daoud. Avec Ahmed Benaïssa, Hiam Abbass, Nabil Asli et Dali Benssalah. Durée : 1 h 46. Distribution française : Les Films des Deux Rives. Sortie nationale en France : 4 novembre 2026. Programmation en Martinique non confirmée.

Rodolf ÉTIENNE

Rodolf Étienne est journaliste, auteur, traducteur créole et formateur pour adultes (FPA). Depuis plus de vingt ans, il développe une activité journalistique consacrée aux réalités politiques, sociales, économiques et culturelles de la Martinique, de la Caraïbe, de l'Afrique et de leurs diasporas. Ses travaux s'intéressent particulièrement aux héritages historiques, aux circulations culturelles, aux dynamiques de coopération internationale et aux enjeux contemporains de la transmission des savoirs. Contributeur de Madinin’Art, il privilégie une approche documentaire et comparative, associant investigation, analyse et valorisation des patrimoines. Ses recherches explorent également les transformations liées au numérique, à l'intelligence artificielle, à l'éducation et aux nouvelles formes de création artistique. 

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