Marie-Paule Désert : Kalinaga, de la tortue au palmier royal

— par Rodolf Étienne

Il y a déjà plus de treize ans, nous avions découvert Marie-Paule Désert, dite Kalinaga à l’occasion de son exposition Les Chemins de tresses, présentée en 2013 au Musée départemental d’Archéologie de Fort-de-France.

La palme y occupait une place centrale. Non pas simplement comme support, mais comme matière vivante, comme fragment de territoire, comme élément susceptible de porter une mémoire.

Treize ans plus tard, cette intuition demeure au cœur de son travail. Elle s’est même élargie, ramifiée, enrichie de nouvelles pratiques où se croisent création plastique, environnement, transmission, musique et patrimoine.

Chez Marie-Paule Désert, les frontières sont en effet peu étanches. La peinture rencontre le tressage ; le végétal devient support artistique ; la flûte des mornes rejoint le ti-bwa ; la calebasse et le chacha entrent dans un univers où l’objet n’est jamais complètement dissocié du geste qui permet de le produire.

Sa pratique semble ainsi partir d’un principe simple : créer avec ce que le territoire offre, mais aussi avec ce qu’il risque de perdre. La tortue marine occupe dans cette démarche une place singulière. Elle est notamment au cœur de Toti Ekilib, série et projet artistique qui permettent probablement de mieux comprendre l’ensemble de son parcours. Dans un entretien publié en 2011 par la Direction de l’environnement de Martinique, Marie-Paule Désert racontait avoir découvert sur une plage une tortue marine morte et déjà décomposée. L’image l’avait profondément marquée. Lorsqu’elle commença ensuite à travailler la feuille de palmier royal comme support pictural, la tortue s’imposa naturellement.

Ainsi naquit Toti Ekilib

La tortue n’est dès lors plus seulement un animal représenté. Elle devient symbole. Marie-Paule Désert évoque à son propos la matrice, une figure ancienne, universelle, reliée à l’idée d’équilibre entre les êtres humains et leur environnement. L’œuvre prend alors une dimension explicitement écologique : l’artiste cherche à sensibiliser autrement à la protection des tortues marines, par la création, la beauté, l’émotion et l’imaginaire.

C’est en cela que son approche mérite d’être regardée avec attention. L’écologie n’est pas plaquée après coup sur la création. Elle semble procéder du matériau lui-même. Peindre sur une feuille de palmier royal, tresser une fibre végétale, représenter une tortue menacée ou réactiver un instrument traditionnel relèvent d’un même mouvement : faire du vivant non pas un décor, mais un partenaire de création. En 2015, cette démarche prend une forme encore plus directement publique avec le projet « Suivez et marchez dans les pas des tortues et levez la tête », notamment aux Anses-d’Arlet.

Autour de Toti Ekilib, Marie-Paule Désert associe création artistique, sensibilisation environnementale et valorisation du territoire. Le Réseau Tortues Marines Martinique présente alors ses œuvres dans le cadre d’actions consacrées à la protection de ces espèces. La tortue devient ainsi une porte d’entrée vers une réflexion beaucoup plus large sur la relation entre culture, nature et responsabilité.

Croiser les fils de la création

Mais réduire Marie-Paule Désert à cette seule dimension écologique serait encore insuffisant. Son travail s’inscrit également dans une interrogation sur la transmission. Que deviennent les savoir-faire lorsqu’ils ne sont plus pratiqués ? Que reste-t-il d’une tradition lorsqu’on cesse d’en apprendre les gestes ? Comment faire en sorte qu’un patrimoine ne soit pas seulement conservé, photographié ou exposé, mais réellement transmis ?

Marie-Paule Désert – Victor AnicetLa réponse de Kalinaga tient précisément dans la pratique. Elle transmet la flûte des mornes, le ti-bwa, la fabrication de chacha, le travail de la calebasse, le tressage végétal, notamment à partir du palmier royal. Elle ne sépare donc pas l’œuvre terminée du processus qui lui donne naissance. Montrer compte, mais apprendre à faire compte tout autant.

Marie-Paule Désert est originaire des Anses-d’Arlet (Fonds Fleury)

Cette dimension était encore visible les 19 et 20 septembre 2026, lors des Journées européennes du patrimoine à l’Habitation Grand-Fonds, au Marin. Marie-Paule Désert y proposait des initiations à la flûte des mornes et au ti-bwa, des ateliers de fabrication de chacha, du tressage sur palmier royal ainsi qu’une présentation de ses œuvres. Plus d’une décennie après les premiers projets autour de Toti Ekilib et des Chemins de tresses, les mêmes fils continuent donc de se croiser : matière végétale, création, environnement, musique et transmission.

Ce parcours pose aussi une question plus large à la Martinique : que faisons-nous aujourd’hui de nos savoirs modestes ? Ceux qui ne disposent pas toujours d’institutions dédiées, de grands lieux de conservation ou d’une reconnaissance académique, mais qui continuent pourtant d’habiter les gestes, les rythmes, les objets et les matériaux du quotidien. Car la difficulté vient souvent de là. Nous avons longtemps opposé tradition et modernité, comme si conserver impliquait nécessairement de répéter, tandis que créer obligerait à rompre. Le travail de Marie-Paule Désert suggère une autre possibilité. Une tradition ne demeure vivante que si elle continue d’être travaillée, transformée, déplacée, réinventée.

Le palmier royal devient alors autre chose qu’un végétal. Entre ses mains, il devient support, forme, matière de tressage et véhicule de récit. La tortue marine quitte l’imagerie naturaliste pour devenir figure de l’équilibre. La flûte des mornes quitte l’espace du souvenir dès qu’un souffle nouveau la traverse. Le patrimoine cesse ainsi d’être uniquement ce que l’on conserve : il devient ce que l’on remet en circulation.

C’est peut-être ce qui rend le parcours de Marie-Paule Désert difficile à enfermer dans une seule définition. Artiste plasticienne ? Certainement. Artisane d’art ? Aussi. Médiatrice du patrimoine ? Sans doute. Musicienne-transmettrice ? Également. Mais cette multiplicité n’est pas une dispersion. Elle forme au contraire la cohérence même de son travail. En 2013, nous parlions de « chemins de tresses ». L’image demeure juste. La tresse n’existe que par la rencontre de plusieurs fils. Chez Kalinaga, ceux-ci portent désormais des noms assez clairs : art, nature, mémoire, écologie, geste, musique et transmission. Et au centre de cette trame demeure peut-être cette tortue de Toti Ekilib, avançant lentement, obstinément, comme pour rappeler qu’entre l’Homme et son environnement, l’équilibre n’est jamais acquis. Il se travaille.

Réseaux sociaux

Légende photo 1 : Marie-Paule Désert en compagnie de Victor Anicet, plasticien-céramiste.