-— Par Rodolf Étienne —
Pendant une grande partie du XXe siècle, la revendication centrale des peuples colonisés fut l’indépendance.
Mais les indépendances ont-elles réglé les comptes de la colonisation ?
Soixante ou soixante-dix ans plus tard, voilà qu’une autre question prend une place croissante : après avoir obtenu le droit d’être libres, que faire des conséquences économiques, humaines, culturelles et patrimoniales de plusieurs siècles d’esclavage et de domination coloniale ?
C’est sous cet angle que la 3ème Conférence régionale de la CARICOM sur les réparations, organisée à la Barbade du 17 au 19 septembre 2026, prend une dimension qui dépasse largement Bridgetown.
Réunis autour du thème Reparatory Justice as the Coming Enlightenment, responsables politiques, chercheurs, juristes, militants et représentants du monde africain et de ses diasporas ont travaillé à la mise en œuvre du Plan en 10 points révisé de la CARICOM pour la justice réparatrice.
La rencontre intervenait après l’adoption, le 25 mars 2026, de la résolution A/RES/80/250 des Nations unies sur la traite et l’asservissement racial des Africains. La CARICOM présente donc explicitement cette conférence comme le passage de la résolution à l’action.
Avant les indépendances, une première contradiction : abolir sans réparer les victimes.
Pour mieux saisir le mouvement actuel, il faut remonter bien avant les indépendances. L’abolition de l’esclavage constitue évidemment une rupture juridique et humaine fondamentale. Mais ne s’accompagna pas nécessairement d’une réparation en faveur des personnes anciennement réduites en esclavage. Dans l’Empire britannique, l’abolition de 1833 fut notamment accompagnée d’une compensation massive versée aux propriétaires d’esclaves pour la perte de ce que le droit colonial considérait jusque-là comme leur propriété.
Cette contradiction historique est devenue l’un des arguments centraux du mouvement réparatoire : les sociétés esclavagistes ont pu reconnaître juridiquement la fin d’un système sans nécessairement reconstruire les conditions économiques de ceux qui en avaient été victimes.
La liberté fut acquise, mais elle ne signifiait ni restitution des richesses produites, ni redistribution générale des terres, ni égalité immédiate des positions économiques.
Quelques décennies plus tard, la question coloniale se déplaça. Il ne s’agissait plus seulement de savoir si un être humain pouvait juridiquement en posséder un autre, mais de déterminer si des peuples entiers devaient continuer à être administrés depuis Londres, Paris, Bruxelles, Lisbonne ou ailleurs.
Indépendances – reprendre le pouvoir politique

Christiane Taubira et le révérend Jesse Jackson lors des commémorations de mai 2016 à Paris
Lorsque le Ghana de Kwame Nkrumah accède à l’indépendance en 1957, l’événement possède une portée qui dépasse largement les frontières de l’ancienne Gold Coast.
Il annonce la grande vague africaine des années suivantes.
Dix-sept pays africains deviennent indépendants en 1960. L’Algérie suit en 1962. Les empires coloniaux européens se défont et l’Afrique réussit progressivement à transformer la composition des Nations unies.
La Caraïbe britannique emprunte à son tour ce chemin.
La Jamaïque et Trinité-et-Tobago deviennent indépendantes en 1962 ; la Barbade en 1966. D’autres suivent.
Le principe est alors clair : un peuple anciennement colonisé doit disposer de son propre gouvernement et de sa propre souveraineté internationale. Mais l’indépendance politique ne remet pas automatiquement les compteurs économiques à zéro. Les nouveaux États héritent de territoires, mais également d’économies construites pendant plusieurs siècles autour des besoins des « métropoles » : plantation, extraction, exportation de matières premières, dépendance commerciale, infrastructures souvent orientées vers les ports plutôt que vers l’intégration régionale. Ils héritent aussi d’inégalités foncières, de systèmes éducatifs, d’institutions et de représentations culturelles façonnés par la colonisation.
Barbade – la colonie… la république… la réparation
La trajectoire barbadienne résume presque à elle seule cette simple succession historique. Pendant plusieurs siècles, l’île fut l’un des centres de l’économie sucrière esclavagiste britannique dans la Caraïbe. Elle accède à l’indépendance le 30 novembre 1966 et, en novembre 2021, devient une république, remplaçant la monarchie britannique à la tête de l’État. En septembre 2026, soixante ans après son indépendance, la Barbade a accueilli une conférence consacrée à ce que l’indépendance, elle, n’avait pas encore vocation à résoudre : les conséquences de la période antérieure.
La séquence esclavage → abolition → décolonisation → indépendance → république → réparations est rassurante. Il ne faut pourtant pas y voir une mécanique historique claire, voire, précise. Tous les anciens territoires colonisés n’ont pas suivi la même trajectoire, tous les États africains ou caribéens ne définissent pas de manière identique la réparation. Et les anciennes puissances coloniales contestent ou discutent, ça et là, plusieurs fondements juridiques et/ou financiers des demandes qui leur sont adressées. La conférence de la Barbade a cela d’incontestablement efficace, quelle nous montre qu’une nouvelle étape politique est engagée, qu’une nouvelle parole ensemble est possible et ouverte dorénavant sur un sujet historique fondamental et connexe. Fondamental. Connexe. Mais complexe !
Réparer ne signifie plus payer
C’est là l’un des changements les plus importants intervenus durant les débats. Réduire les réparations à la question d’un chèque versé par une ancienne puissance coloniale serait désormais passer à côté d’une grande partie du projet caribéen, officiellement approuvé dans son Plan en dix points pour la justice réparatrice présenté en juillet 2026 par les chefs de gouvernement de la CARICOM. Le document est conçu pour la Caraïbe, mais la CARICOM précise qu’il ambitionne également de contribuer au mouvement mondial des réparations africaines.
Le raisonnement couvre alors des dimensions élargies : reconnaissance des crimes historiques, développement, santé, éducation, culture, recherche, transfert de technologies, reconstruction des liens avec l’Afrique et correction de certains déséquilibres hérités de l’ordre colonial.
À l’ouverture de la conférence, la secrétaire générale de la CARICOM, Carla Barnett (notre photo), a résumé la démarche autour de trois notions : « reconnaissance », « responsabilité » et « transformation ». Le mot « transformation » est essentiel. Il indique que la réparation revendiquée ne porte plus uniquement sur ce qui a été détruit hier, mais sur la capacité de modifier certaines structures d’aujourd’hui.
Et c’est là, justement, que le débat devient complexe. Il ne suffit plus d’établir qu’un crime historique a existé. Il faut documenter les préjudices, établir les responsabilités, mesurer les continuités, distinguer ce qui relève directement de l’héritage colonial de ce qui résulte de choix politiques ultérieurs, puis déterminer ce qu’une réparation contemporaine peut raisonnablement réparer.
Après les indépendances, l’Afrique revient
Mais la grande nouveauté est ailleurs. Si pendant longtemps, le débat caribéen sur les réparations apparaissait par endroits comme une confrontation entre anciennes colonies et anciennes métropoles, cette géographie est en train de bouger.
L’Union africaine a engagé une Décennie de justice pour les Africains et les personnes d’ascendance africaine par les réparations, 2026-2035.
Deux mécanismes spécialisés, le Comité d’experts de l’Union africaine sur les réparations et son groupe de référence d’experts juridiques, travaillent désormais à une position africaine commune abordant les dimensions juridiques, économiques, financières, éducatives, culturelles et institutionnelles de la question.
La CARICOM inscrit elle-même la conférence de la Barbade dans cette convergence des discours politiques africains et caribéens.
Ce rapprochement change l’échelle du mouvement. Les populations africaines déportées dans les Amériques et les sociétés africaines soumises à la colonisation ont évidemment connu des histoires différentes. Mais la traite, l’esclavage, la colonisation et l’extraction ont appartenu à un même système mondial.
Pour la première fois, une architecture politique pourrait progressivement rapprocher Afrique, Caraïbe et diasporas autour d’une histoire partagée.
C’est aussi, dans une certaine mesure, la conséquence tardive des indépendances. Il fallait probablement que ces États africains et caribéens puissent d’abord disposer d’institutions souveraines pour qu’ils puissent, ensuite, plusieurs décennies plus tard, envisager de coordonner une diplomatie de la réparation.
Des indépendances aux réparations
Le XXe siècle avait posé une question lourde de sens déjà : qui doit gouverner les peuples anciennement colonisés ? Le mouvement des indépendances avait aisément permis de répondre : eux-mêmes. Le XXIe siècle en rajoute une autre : que deviennent les dettes de l’histoire, le drapeau colonial abaissé ?
Les réparations ne remplacent pas les indépendances et ne constituent pas nécessairement leur prolongement naturel. Elles déplacent le débat. La souveraineté juridique ne suffit plus à fermer le dossier historique lorsque demeurent des patrimoines constitués, des archives, des œuvres déplacées, des déséquilibres économiques ou des blessures sociales dont l’origine coloniale peut être documentée. La conférence de la Barbade n’a pas réglé les « affaires » ou les « dossiers » de manière définitive, n’a ni fixé de montant universel, ni de responsabilité juridiquement reconnue de toutes les anciennes puissances coloniales, ni de modèle unique de réparation. Ce dont elle aura réussi à témoigner – à rendre compte- c’est du véritable basculement général en cours.
Hier, les peuples colonisés demandaient aux empires de reconnaître leur droit à devenir indépendants. Aujourd’hui, certains de leurs États, rejoints par l’Afrique et les diasporas, demandent au monde de regarder ce que quatre siècles d’histoire ont produit — et ce qu’il reste possible encore de réparer. Entre ces deux moments clés se trouve certainement toute l’histoire inachevée de la décolonisation.
Ce que les réparations ont déjà permis
La justice réparatrice n’est pas seulement un projet. Plusieurs institutions ayant établi leurs liens historiques avec l’esclavage ont déjà reconnu leur responsabilité, engagé des financements ou créé des programmes concrets.
A ce jour, aucune ancienne puissance coloniale européenne n’a accepté le principe général d’une indemnisation des États caribéens correspondant aux demandes de la CARICOM.
La conférence de la Barbade nous montre précisément que cette bataille politique et juridique reste ouverte. 20 millions de livres entre Glasgow et les West Indies : l’exemple le plus abouti reste l’accord signé en 2019 entre l’University of Glasgow et The University of the West Indies (UWI).
Après avoir documenté les bénéfices que Glasgow avait retirés de fortunes constituées grâce à l’esclavage, l’université écossaise s’est engagée à lever et dépenser 20 millions de livres sur vingt ans dans un programme de justice réparatrice. Cette coopération a créé le Glasgow-Caribbean Centre for Development Research, chargé notamment de travailler sur la santé publique, les inégalités, le développement économique post-plantation et les relations entre Afrique et Caraïbe. L’accord a déjà dépassé le symbole. Le centre fonctionne depuis 2019-2020 et les deux universités proposent désormais conjointement un master en Reparatory Justice, accessible notamment depuis les campus de Cave Hill à la Barbade, Mona en Jamaïque et Glasgow. La réparation produit donc ici quelque chose de mesurable : recherche, formation, bourses, coopération universitaire et construction d’une expertise caribéenne sur les réparations elles-mêmes.
100 millions de livres engagés par les Church Commissioners.
Après des recherches sur les liens historiques de ses fonds avec l’esclavage africain, l’organisme chargé notamment du patrimoine financier de l’Église d’Angleterre a annoncé en 2023 un engagement de 100 millions de livres destiné à un programme de réparation, de guérison et de justice. Un groupe indépendant a ensuite estimé qu’il fallait viser, avec d’autres partenaires, un fonds de 1 milliard de livres ou davantage.
Les universités commencent également à transformer leurs propres institutions.
À Glasgow, la recherche sur les liens avec l’esclavage a débouché non seulement sur l’accord avec l’UWI, mais aussi sur des mesures concernant les programmes universitaires, la diversité, des bourses et la dénomination de bâtiments. Autrement dit, la réparation agit également sur la manière dont les institutions européennes racontent leur propre histoire.
Ce qui a clairement déjà changé
À une échelle encore limitée, le mouvement réparatoire a déjà obtenu quelque chose qui paraissait improbable il y a quelques décennies seulement.
Des institutions européennes enquêtent sur l’origine de leur patrimoine, reconnaissent publiquement qu’elles ont bénéficié de l’esclavage, présentent des excuses, mobilisent de l’argent et créent avec des institutions caribéennes des programmes durables de recherche, de formation et de développement.
Mais le grand saut n’a pas encore été franchi. Ces initiatives relèvent principalement d’universités, d’Églises ou d’autres institutions. Il s’agit de faire passer la justice réparatrice de décisions institutionnelles particulières à une négociation politique entre États et ensembles régionaux. C’est précisément ce qui donne à la conférence de la Barbade sa portée historique : les réparations ont commencé à produire des actes.
Bridgetown cherche maintenant à les faire changer d’échelle.
Sources et références
La troisième Conférence régionale de la CARICOM sur les réparations s’est tenue à la Barbade du 17 au 19 septembre 2026. La CARICOM la situe explicitement dans le prolongement de la résolution A/RES/80/250 adoptée aux Nations unies en mars et de la nouvelle stratégie de mise en œuvre de son Plan en dix points. (Caricom)
Le Plan en dix points révisé a été approuvé par les chefs de gouvernement de la CARICOM en juillet 2026 et se présente comme un instrument caribéen destiné également à contribuer au mouvement réparatoire africain mondial. (Caricom)
L’Union africaine développe parallèlement sa Décennie 2026-2035 et travaille à une position africaine commune sur la justice réparatrice. (African Union)
Liens utiles
CARICOM — Troisième Conférence régionale sur les réparations, 17-19 septembre 2026
CARICOM — De la résolution à l’action : objectifs de la conférence de la Barbade
CARICOM — Plan en dix points révisé pour la justice réparatrice
CARICOM — Adoption du nouveau manifeste réparatoire par les chefs de gouvernement
CARICOM — Intervention de Carla Barnett à la conférence de la Barbade
Union africaine — Décennie de justice et de réparations 2026-2035
Gouvernement de la Barbade — Constitution et indépendance du 30 novembre 1966
UWI — accord réparatoire de 20 millions de livres avec l’University of Glasgow
University of Glasgow — programme de justice réparatrice avec les Caraïbes
Glasgow–UWI — Master conjoint en Reparatory Justice
Church of England — programme de 100 millions de livres et recommandations du groupe indépendant
