– Par Rodolf Étienne
« L’homme a peur de son rêve au moment de le satisfaire… »
L’Appel. Les Indes. Édouard Glissant. Ed. Du Seuil, 1956.
Précision indispensable : le delirium tremens est une urgence médicale liée au sevrage alcoolique sévère. Il n’est nullement utilisé ici comme qualification médicale de la société martiniquaise, mais exclusivement – abusivement – comme image littéraire et politique du sevrage et de la dépendance.
Entre désir d’émancipation et besoin de protection, revendication identitaire et dépendance économique, créolité assumée et attachement au cadre français, la Martinique semble parfois hésiter au seuil de sa propre transformation.
Le tremblement du sevrage
La question est pourtant moins simple qu’elle n’en a l’air. Depuis plusieurs générations, le discours collectif porte simultanément une volonté de différenciation et une demande d’égalité, un désir d’autonomie et un besoin de protection, une critique de la dépendance et une inquiétude profonde devant les conséquences de sa disparition. En clair, le Martiniquais affirme vouloir davantage décider ici-même en Martinique mais continue à attendre énormément de Paris. Il dénonce une économie dépendante, mais une part essentielle de son niveau de vie repose sur des mécanismes de redistribution, des dépenses publiques, des prestations sociales, des rémunérations et des investissements qui s’inscrivent dans l’ensemble français et européen. Il veut produire davantage localement, mais une très grande partie de ce qu’il consomme arrive toujours de l’extérieur. Il revendique ardemment le créole comme langue de son identité, tout en sachant que la maîtrise du français demeure une clé déterminante de l’école, de l’administration, de la mobilité sociale et professionnelle. Il revendique son appartenance caribéenne, mais ses relations économiques, institutionnelles et humaines demeurent très largement orientées vers la France et l’Europe.
Nous avons changé de monde sans changer de système
Ce ne sont pas seulement des incohérences. Historiquement, ce sont les symptômes d’une société qui n’a jamais connu de rupture nette entre l’avant et l’après. La colonisation n’a pas été suivie d’une indépendance, d’une liberté pleinement assumée. L’assimilation, quant à elle, n’a jamais complètement supprimé les différences. La départementalisation a produit une forme d’égalité juridique et sociale sans effacer les rapports tensions de la dépendance économique. La conscience identitaire s’est affirmée sans déboucher sur un consensus politique concernant le degré d’autonomie souhaitable. En vrai, la Martinique ne souffre peut-être pas d’un manque d’identité. Elle souffre de ne pas avoir encore décidé ce qu’elle veut faire politiquement et économiquement de toutes les identités qui la constituent.
C’est probablement ici que la réflexion se révèle plus inconfortable. La dépendance est généralement racontée comme quelque chose que l’autre vous fait subir. Paris décide, Bruxelles norme, les importateurs contrôlent, les groupes économiques concentrent, le passé colonial structure toujours une partie des rapports de propriété et des échanges. Mais une société qui souhaite devenir pleinement sujet de son histoire doit accepter une seconde interrogation : que produit-elle elle-même de sa propre dépendance ? Nos comportements de consommation comptent pour nous. Nos politiques publiques comptent pour nous également. Nos choix électoraux comptent, nos entreprises, notre capacité à coopérer, notre manière d’utiliser l’argent public compte. Enfin, notre capacité à évaluer sérieusement les résultats de nos collectivités compte. Sinon, à quoi servirait de réclamer davantage de pouvoir local si nous ne sommes pas encore en mesure, en capacité d’évaluer pleinement – ou sévèrement – ceux qui l’exercent ? À quoi servirait donc l’autonomie si elle consistait seulement à localiser les mêmes mauvaises pratiques ?
Une souveraineté qui ne s’accompagnerait pas d’une culture de la responsabilité – de la responsabilisation – risquerait de changer le lieu du pouvoir sans changer jamais sa qualité propre. C’est là un triste paradoxe de la dépendance, de notre dépendance !
Césaire – sortir du regard de l’autre
La Négritude, en premier, avait déjà posé une partie de la question. Le geste d’Aimé Césaire fut d’abord celui d’une reconquête. L’homme colonisé ne pouvait construire son avenir tant qu’il continuait à mesurer sa propre valeur avec les instruments intellectuels de celui qui l’avait dominé. Dire « je suis » précédait nécessairement le « je décide ». C’était l’immense révolution mentale offerte par la Négritude. Mais près d’un siècle plus tard, on peut légitimement se demander : qu’avons-nous fait de la reconquête ?
Nous avons fait de Césaire lui-même un monument. Nous avons nommé des rues, des établissements, un aéroport, des espaces publics. Nous enseignons son œuvre. Nous invoquons sa pensée. Nous visitons sa demeure. Mais Césaire ne nous demande pas uniquement de nous souvenir. Il nous demande implicitement d’être capables d’agir. La Négritude ne peut donc être réduite seulement à une identité noire proclamée. Elle devient beaucoup plus exigeante dès lors que la considérons comme une méthode de désaliénation populaire. Et se désaliéner pourrait signifier, en premier, prendre la pleine mesure de sa propre responsabilité.
Fanon et les hallucinations de la dépendance
Frantz Fanon permet d’aller encore plus loin dans ce contexte d’analyse.
Son travail sur les mécanismes de l’aliénation coloniale montre combien le regard du dominant peut finir par être intériorisé par le dominé.
Ce mécanisme ne disparaît pas nécessairement lorsque les institutions changent. Il peut survivre. Il peut même changer de forme. Le delirium tremens offre alors une métaphore saisissante. Dans sa réalité médicale, il peut notamment provoquer confusion et hallucinations. Dans notre métaphore politique, la société en recherche de sevrage peut elle aussi fabriquer des représentations simplificatrices du réel.
L’une consiste à imaginer que Paris est responsable de tout. Une autre que l’indépendance résoudrait tout. Une troisième que le statu quo français protégera éternellement de tout. Une autre encore que les békés expliquent tout, ou inversement que les rapports économiques hérités du système colonial ne jouent plus aucun rôle. Chaque fois, une part de la réalité est, purement et simplement, supprimée – occultée – dans le but de rendre le monde plus facile à lire, à assimiler ou… tout simplement, à vivre au quotidien. Or, les sociétés complexes, elles, ne se gouvernent pas avec des hallucinations confortables, elles se gouvernent avec des faits, concrets, tangibles, exacts.
Voilà probablement l’une des maturités politiques que nous devons encore, ensemble, conquérir. Nous pouvons simultanément considérer que certaines structures économiques martiniquaises demeurent profondément déséquilibrées et demander des comptes aux responsables politiques locaux. Nous pouvons défendre les acquis sociaux français et vouloir davantage de responsabilité territoriale. Nous pouvons considérer l’histoire coloniale comme déterminante sans considérer qu’elle explique mécaniquement chaque difficulté de 2026. Nous pouvons aimer le créole sans considérer le français comme une langue ennemie, du peuple de surcroît. Nous pouvons retrouver l’Afrique sans inventer une Afrique originelle imaginaire. Nous pouvons être profondément caribéens sans nier plusieurs siècles d’histoire française. C’est, précisément, ce qui rend la Martinique passionnante. C’est le fait, incontestable, que notre identité n’est pas une ligne droite, mais bien une confluence.
Glissant – sortir de l’identité-prison
Édouard Glissant nous donne peut-être la clé qui nous permet de sortir du piège identitaire. L’identité martiniquaise n’a aucune obligation de résoudre « son » histoire en choisissant une « seule » origine. Elle peut être africaine, caribéenne, européenne, indienne, levantine, créole et française sans devoir établir une hiérarchie définitive entre ces composantes. La Relation permet précisément d’échapper à l’identité-racine unique. Une société qui passe son temps à rechercher l’authenticité de son identité finit par consacrer une énergie immense à regarder derrière elle. Une société suffisamment sûre de son identité peut commencer à regarder devant. Le véritable dépassement de la dépendance ne consiste pas à arracher des parties de nous-mêmes.

À la croisée des mondes martiniquais : une identité à exploiter
Il est facile de proclamer l’émancipation culturelle, l’émancipation économique est autrement plus exigeante. Elle oblige à produire. Elle oblige à former. Elle oblige à investir. Elle oblige à coopérer. Elle oblige à prendre des risques. Elle oblige surtout à accepter qu’un échec local ne puisse pas toujours être attribué à quelqu’un d’autre. Une Martinique réellement émancipée serait une Martinique capable de mesurer sans complaisance la performance de ses entreprises, de ses collectivités, de ses dispositifs de formation, de ses infrastructures et de ses politiques économiques. Elle devrait être collégialement capable de demander non seulement : « combien avons-nous reçu ? » Mais : « qu’avons-nous produit avec ce que nous avons reçu ? »
L’étrange désir de la rupture sans les conséquences
Notre débat institutionnel actuel révèle une contradiction. Nous voulons parfois davantage d’autonomie, mais la simple évocation des conséquences financières ou réglementaires provoque immédiatement inquiétudes et crispations. Nous voulons que davantage de décisions soient prises ici-même, tout en exigeant souvent que Paris demeure le garant ultime lorsque la décision locale échoue. Nous voulons rompre symboliquement avec la dépendance tout en conservant intégralement ses sécurités matérielles. Le problème n’est pas de vouloir garder des protections. Le problème serait de prétendre simultanément qu’elles n’ont aucune importance. Une société adulte doit pouvoir regarder le prix de ses choix. L’indépendance a un prix. L’autonomie a un prix. La départementalisation a un prix. Le statu quo lui-même a son prix. Aucun système n’est gratuit, il faut savoir le reconnaître. Et aucune identité politique sérieuse ne peut se construire, durablement, en refusant de faire ses comptes.
Nous savons que nous sommes martiniquais. Nous savons que notre histoire est créole. Nous savons ce que l’Afrique représente dans notre mémoire. Nous savons que la France est une composante majeure de notre histoire et de notre présent. Nous savons que notre géographie est caribéenne. Nous savons que nos héritages sont multiples. L’enjeu du XXIᵉ siècle martiniquais n’est peut-être plus fondamentalement identitaire. Il est maintes fois opérationnel : « notre » production, « notre » agriculture, « notre » école, « notre » économie, « notre » place dans la Caraïbe, « notre » relation avec l’Afrique, « notre » relation avec la France ? Quels pouvoirs voulons-nous exercer localement ? Et surtout, quelles responsabilités sommes-nous prêts à assumer en contrepartie ?
De la Négritude à la puissance d’agir
Aimé Césaire nous a appris à sortir du déni. Frantz Fanon nous a appris à reconnaître l’aliénation. Edouard Glissant nous a appris à ne pas enfermer notre identité dans une racine unique.
Il reste peut-être à d’autres générations à accomplir un quatrième mouvement : transformer cette extraordinaire richesse intellectuelle en puissance d’agir. L’identité martiniquaise ne devrait plus seulement être celle que nous défendons lorsque nous nous sentons menacés, elle devrait aussi devenir celle avec laquelle nous produisons, avec laquelle nous entreprenons, avec laquelle nous gouvernons, avec laquelle nous évaluons nos propres échecs, avec laquelle nous inventons notre rapport à la Caraïbe, à l’Afrique, à l’Europe et au reste du monde. Voilà peut-être la forme de la fin véritable du tremblement. Non pas lorsque la Martinique aura choisi définitivement entre la France et elle-même — formulation qui est déjà un piège, mais lorsqu’elle n’aura plus besoin de transformer chaque choix en crise existentielle.
Une identité réellement émancipée n’a plus besoin d’un adversaire permanent pour savoir qu’elle existe.
La sortie du delirium métaphorique ne serait donc ni l’indépendance automatique, ni l’assimilation définitive, ni quelque troisième voie miraculeuse. Ce serait la lucidité. La capacité à regarder simultanément ce que nous avons subi, ce que nous avons reçu, ce que nous avons conquis, ce que nous avons raté et ce que nous pouvons encore construire. C’est peut-être seulement à ce moment-là que la Martinique cessera de demander sans cesse : « Qui sommes-nous ? » et commencer enfin à répondre à cette question dorénavant plus actuelle : « Que sommes-nous capables de devenir ensemble ? »
Sources et références
- INSEE — Estimations de population par sexe et âge au 1er janvier 2026 : Martinique, 358 818 habitants ; 35,7 % de la population âgée de 60 ans ou plus.
- INSEE — En Martinique, les produits alimentaires sont 40 % plus chers qu’en France métropolitaine, Insee Analyses Martinique n°63, juillet 2023 : écart général de prix de +14 % et alimentaire de +40 % en 2022.
- INSEE — Panorama de la pauvreté en Martinique : environ 27 % de la population sous le seuil de pauvreté ; rôle important des prestations sociales dans les revenus des ménages pauvres.
- INSEE / DEETS — Les revenus d’activité des ménages réduisent de plus de moitié le risque de pauvreté en Martinique, Insee Analyses Martinique n°80, décembre 2025 : analyse du poids des revenus d’activité et de la redistribution.
- Chambre régionale des comptes Martinique — rapports et avis relatifs aux finances et à la gestion des collectivités martiniquaises ; utile pour la partie consacrée à l’évaluation des politiques publiques et à la responsabilité locale.
- Aimé Césaire — Discours sur le colonialisme ; Cahier d’un retour au pays natal ; textes consacrés à la Négritude et à la désaliénation.
- Frantz Fanon — Peau noire, masques blancs ; Les Damnés de la Terre : aliénation, intériorisation du rapport colonial et processus de désaliénation.
- Édouard Glissant — Les Indes, Éditions du Seuil, 1956 ; Poétique de la Relation ; travaux sur l’identité-relation, la créolisation et le dépassement de l’identité-racine.
- Vie-publique / textes institutionnels français — départementalisation de 1946, statut de collectivité territoriale unique et évolutions institutionnelles de la Martinique.
- Union européenne / Europe Martinique — programmes FEDER-FSE+ et politiques européennes de cohésion appliquées à la Martinique.



