Martinique : les colères parallèles finiront-elles par se croiser ?

— Par Rodolf Étienne

Plusieurs secteurs sont touchés par la même grogne sociale

En cette rentrée de septembre 2026, les foyers sociaux se multiplient.

Transports paralysés, hôpital sous tension, enseignants mobilisés, agents territoriaux en préavis, difficultés financières du Service d’Incendie et de Secours, tensions au Comité Martiniquais du Tourisme, conflit à La Poste et retour annoncé du RPPRAC.

Ils ne se constituent pas encore un mouvement. Mais ils commencent à se dessiner un paysage. La question n’est donc plus seulement de savoir quel secteur connaîtra le prochain préavis. Elle est de savoir si ces colères, pour l’instant parallèles, resteront séparées ou finiront par trouver un point de rencontre. Et dans cette hypothèse, un dénominateur commun apparaît déjà : la vie chère.

Le transport — quand la crise devient institutionnelle

La crise du transport constitue le phénomène le plus visible. Dans le Nord, le Centre puis le Sud, l’arrêt des réseaux urbains a profondément perturbé les déplacements quotidiens. Le TCSP et les transports scolaires permettent encore d’assurer une partie de la mobilité, mais l’essentiel du transport collectif ordinaire est affecté. L’erreur consisterait à analyser la situation comme une grève classique des chauffeurs. Le cœur du problème se trouve dans les difficultés financières des opérateurs, les impayés et, plus largement, le fonctionnement de Martinique Transport, dont le déficit est désormais annoncé à plus de 50 millions d’euros.

Le changement de perspective est considérable. Lorsque des entreprises expliquent ne plus disposer des moyens permettant de faire circuler leurs véhicules, c’est le fonctionnement du système lui-même qui est interrogé. Le transport martiniquais passe ainsi d’une crise de mobilité à une crise de gouvernance. Et ses conséquences dépassent largement les voyageurs habituels des bus. Salariés, étudiants, demandeurs d’emploi et entreprises subissent directement les effets de cette paralysie.

La santé — après les urgences, la question du territoire

Le deuxième foyer sensible se situe dans la santé. À l’hôpital Louis-Domergue de La Trinité, la fermeture nocturne des urgences est prolongée. La CGTM Santé Action Sociale a réactivé un préavis devant prendre effet le 16 septembre. Manque de médecins et difficultés de recrutement sont au centre de ce dossier sensible.

L’Éducation nationale pourrait devenir l’un des accélérateurs de cette rentrée. Plusieurs organisations syndicales ont dressé un bilan critique : postes vacants, affectations incomplètes, suppressions de classes contestées et difficultés de transport. La Martinique possède pourtant une particularité : sa démographie scolaire diminue rapidement. Les syndicats contestent l’idée selon laquelle moins d’élèves devrait nécessairement signifier moins de moyens. Cette baisse pourrait aussi permettre de réduire les effectifs par classe, renforcer l’accompagnement et améliorer les conditions d’enseignement. Le calendrier national va maintenant rejoindre celui de la Martinique. Une mobilisation de la Fonction publique est annoncée pour le 29 septembre autour des rémunérations, du pouvoir d’achat, des carrières et des moyens des services publics. Force ouvrière a parallèlement déposé un préavis couvrant la période du 8 septembre au 31 décembre.

La vie chère peut devenir le langage commun

Fort-de-France — les territoriaux entrent dans la rentrée

À la mairie de Fort-de-France, un préavis de grève illimitée a été déposé à compter du 1er septembre. Les discussions concernent notamment les conditions de travail, la sécurité de certains bâtiments, l’organisation des services et le régime indemnitaire. Des négociations sont engagées. Un préavis n’est pas une grève, une grève n’est pas nécessairement un blocage et un conflit local ne constitue pas automatiquement le début d’un mouvement général.

Le Service d’Incendie et de Secours de Martinique représente l’un des signaux les plus préoccupants. Environ 12 millions d’euros manqueraient pour équilibrer le budget 2026. Lorsqu’un service chargé de la protection des personnes et des biens rencontre une difficulté financière d’une telle ampleur, c’est sa capacité future à assurer correctement ses missions qui peut être interrogée. Une situation qui rencontre par ailleurs le calendrier national de mobilisation des sapeurs-pompiers sur les effectifs et les moyens. Il n’existe pas, à ce stade, de raison d’annoncer une paralysie des secours en Martinique, mais le signal financier est suffisamment important pour être surveillé.

Le tourisme — un CMT sous tension

Alexandre Ventadour vient de prendre la présidence du Comité Martiniquais du Tourisme avec une ambition forte : mieux structurer l’offre, diversifier les marchés et porter la destination jusqu’à 1,3 million de visiteurs à cinq ans. Dans le même temps, le CMT connaît des tensions sociales et des préavis autour des conditions de travail, de l’organisation et du management. La contradiction mérite attention. Au moment où la Martinique doit renforcer sa compétitivité et préparer sa prochaine haute saison, l’institution chargée d’accompagner la transformation doit également restaurer son propre climat social.

Le conflit engagé à La Poste a durablement perturbé la distribution du courrier. La reprise progressive du service n’avait pas immédiatement signifié la disparition de toutes les tensions. Ce précédent relativise justement l’idée d’une convergence automatique. Un conflit peut durer, affecter fortement un service public et rester néanmoins sectoriel.

Agriculture et pêche — la tension avant la grève

L’agriculture martiniquaise sort d’une période de sécheresse difficile. Les exploitations restent confrontées aux problèmes de trésorerie, au coût des intrants, de l’énergie et des carburants, ainsi qu’à la dépendance structurelle de l’île aux importations alimentaires. La pêche connaît des fragilités voisines : carburant, équipements, conservation des produits, infrastructures et rentabilité des sorties. Ni l’agriculture ni la pêche ne constituent aujourd’hui un foyer de grève généralisée. Mais une nouvelle augmentation du prix de l’énergie pourrait rapidement transformer la difficulté économique en revendication sociale.

Le RPPRAC — le retour de la vie chère

La vie chère peut ainsi devenir ce que les revendications professionnelles ne sont pas encore : un langage commun.

Puis apparaît le RPPRAC. Et avec lui, le seul thème susceptible de traverser presque tous les secteurs précédemment évoqués : la vie chère. Le mouvement a fixé au 19 octobre 2026 une nouvelle échéance. Deux ans après les mobilisations ayant replacé la formation des prix au cœur du débat martiniquais, le RPPRAC estime que plusieurs engagements n’ont pas produit les résultats attendus. Frais d’approche, transparence des marges, mécanismes de formation des prix, contrôles et développement des approvisionnements régionaux restent au centre du dossier.

16 septembre, 29 septembre, 19 octobre

Trois dates structurent désormais l’actualité sociale martiniquaise : le 16 septembre avec le préavis annoncé dans la santé à La Trinité ; le 29 septembre avec la mobilisation de la Fonction publique ; puis le 19 octobre avec l’échéance fixée par le RPPRAC.

2027 — la présidentielle arrive sur un terrain déjà fragilisé

Une dernière variable commence à peser sur cette séquence : l’élection présidentielle de 2027. À un peu plus de sept mois du premier tour, syndicats, partis politiques, mouvements sociaux et futurs candidats entrent progressivement dans une période où chaque grande question sociale peut devenir un enjeu électoral. Pouvoir d’achat, salaires, école, hôpital, transports, services publics, agriculture et vie chère en Outre-mer seront inévitablement intégrés au débat. Mais il serait erroné d’expliquer les tensions actuelles par la présidentielle. La présidentielle ne crée pas les problèmes martiniquais. Cependant, elle arrive sur un terrain où ils sont déjà présents et pourrait considérablement amplifier leur résonance.

Pour autant, la Martinique ne connaît pas, en ce début septembre 2026, de crise sociale généralisée. Plusieurs infrastructures essentielles fonctionnent normalement et les revendications restent largement sectorielles.

Mais quelque chose mérite désormais d’être observé. Ce n’est pas seulement le nombre de préavis. C’est leur simultanéité. Transport, santé, école, collectivités, secours, tourisme, Poste : chaque secteur raconte sa propre difficulté. Pourtant, derrière chacune apparaissent progressivement les mêmes mots : financement, pouvoir d’achat, qualité des services publics, conditions de travail, coût de la vie et confiance dans les institutions. C’est pourquoi le 19 octobre pourrait compter davantage que le nombre de préavis déposés en septembre.

Le calendrier social martiniquais : de septembre à octobre 2026

1er septembre — Transports et territoriaux. Les réseaux de bus du Centre et du Nord cessent de fonctionner, avant que la paralysie ne s’étende au Sud. La crise est essentiellement financière et institutionnelle : les opérateurs mettent en cause les sommes qui leur sont dues par Martinique Transport. À Fort-de-France, un préavis de grève illimitée des agents territoriaux prend également effet à compter du 1er septembre.

8 septembre — Fonction publique et sapeurs-pompiers. Force ouvrière ouvre un préavis national couvrant la période du 8 septembre au 31 décembre 2026. Il ne s’agit pas d’une grève continue de quatre mois, mais d’un cadre permettant différentes mobilisations. Le même jour débute au niveau national une séquence de mobilisation de plusieurs syndicats de sapeurs-pompiers. En Martinique, cette actualité intervient alors que le SIS doit déjà faire face à une situation budgétaire particulièrement difficile.

16 septembre — Santé. À l’hôpital Louis-Domergue de La Trinité, la CGTM Santé Action Sociale a réactivé un préavis de grève sur fond de fermeture nocturne prolongée des urgences et de difficultés de recrutement.

29 septembre — Fonction publique et Éducation. Une journée nationale de grève et de mobilisation est annoncée par plusieurs organisations syndicales. Salaires, pouvoir d’achat, carrières, emplois et moyens accordés aux services publics figurent parmi les principales revendications. En Martinique, cette échéance rencontrera une rentrée scolaire déjà marquée par les alertes sur les postes vacants, les affectations et certaines fermetures de classes.

19 octobre — Vie chère. Le RPPRAC a fixé cette date comme échéance pour obtenir des avancées supplémentaires sur les engagements relatifs à la lutte contre la vie chère. Le mouvement évoque notamment les frais d’approche, les marges, la transparence des prix, les contrôles et les approvisionnements régionaux. En l’absence de résultats jugés suffisants, il annonce une reprise de la mobilisation.

Avril 2027 — Présidentielle. Le premier tour de l’élection présidentielle aura lieu le 18 avril dans l’Hexagone et, en raison du décalage horaire, le samedi 17 avril en Martinique. À mesure que cette échéance approchera, pouvoir d’achat, services publics, santé, école et vie chère en Outre-mer devraient prendre une dimension politique croissante.

Le point à surveiller : ces dates ne constituent pas, à elles seules, un calendrier de convergence. Le véritable changement de situation interviendrait si les revendications sectorielles de septembre commençaient à se rejoindre autour d’une revendication transversale. À ce stade, la vie chère apparaît comme le principal point de rencontre possible.

Sources et références

RCI Martinique et France-Antilles Martinique, suivi de la crise des réseaux de transport et de Martinique Transport, septembre 2026.

CHU de Martinique et CGTM Santé Action Sociale, situation de l’hôpital Louis-Domergue de La Trinité.

SE-UNSA Martinique, FSU Martinique, SNES-FSU et Force ouvrière Fonction publique, rentrée scolaire et mobilisations de septembre 2026.

Ville de Fort-de-France et STTM-FA-FPT, négociations et préavis concernant les agents territoriaux.

Service d’Incendie et de Secours de Martinique, situation budgétaire 2026.

Comité Martiniquais du Tourisme et presse locale, nouvelle gouvernance et situation sociale du CMT.

CGTM-PTT et presse locale, suivi du conflit à La Poste Martinique.

Ministère de l’Agriculture, dispositifs de soutien consécutifs à la sécheresse aux Antilles.

RPPRAC, communiqué de septembre 2026 relatif à la vie chère et à l’échéance du 19 octobre.

Ministère de l’Intérieur, calendrier de l’élection présidentielle de 2027.