– Par Rodolf Étienne

Barbara Jean-Elie, première à présenter un journal télévisé sur une chaîne privée martiniquaise, ATV
Journaliste, présentatrice, productrice, autrice, entrepreneure, ancienne conseillère ministérielle : réduire Barbara Jean-Élie à l’un de ses métiers reviendrait à manquer ce qui fait le singulier de son parcours.
En 2023, elle est de nouveau devant les caméras d’ATV, face aux Martiniquais(e)s, comme si une boucle se refermait. Mais la Martinique qu’elle retrouve à l’écran n’est plus celle dont elle présentait les premières actualités télévisées au début des années 1990.
Titulaire d’une maîtrise de droit et sciences politiques obtenue à Paris I Panthéon-Sorbonne en 1989, elle revient en Martinique et entre dans le monde des médias. Après la radio, elle participe à l’aventure d’Antilles Télévision, ATV, à une époque où l’existence même d’une télévision privée locale constitue une rupture.
En 1993, elle est la première journaliste à présenter un journal télévisé sur une chaîne privée martiniquaise
Elle sera journaliste reporter d’images, présentatrice, animatrice et rédactrice en chef. Ce passage par ATV n’est donc pas un simple épisode dans son curriculum vitae. Il correspond à l’un des moments forts où la Martinique commence à diversifier les lieux depuis lesquels elle se regarde, se décrit et se raconte. Cette question du récit ne la quittera plus.
À la fin des années 1990, Barbara Jean-Élie quitte ATV et se tourne vers des médias dont l’audience dépasse largement le territoire martiniquais. Elle travaille notamment autour des contenus de Secteur Ä, alors acteur majeur du rap français, avant de participer à l’aventure TRACE. Elle y exercera des responsabilités importantes, notamment dans la programmation de TRACE Urban puis de TRACE Sport Stars. Le changement d’échelle est remarquable. Une journaliste issue d’un petit territoire caribéen se retrouve au cœur d’un média international consacré à des cultures longtemps considérées comme périphériques : rap, hip-hop, musiques noires, cultures urbaines, sport.
Il existe déjà, à partir de là, une constante dans son parcours : travailler depuis les marges supposées pour tenter de déplacer le centre
En 2013, lorsqu’elle reçoit les insignes de chevalier de la Légion d’honneur des mains du ministre des Outre-mer, Victorin Lurel, elle dirige alors les programmes de TRACE Sports. La distinction vient consacrer plus de vingt années de travail dans les médias, mais son parcours ne s’arrête pas à l’univers audiovisuel. Il prend ensuite une direction plus délicate à analyser, précisément parce qu’elle intéresse directement le métier de journaliste. En 2015, Barbara Jean-Élie est nommée conseillère technique au cabinet de la ministre des Outre-mer, George Pau-Langevin. Elle intervient notamment dans les domaines de la culture, du sport et des associations. Elle exercera également, après son retour en Martinique, des responsabilités auprès du maire de Saint-Pierre, Christian Rapha, avant de franchir un pas supplémentaire en étant candidate aux élections législatives de 2022, dans la circonscription du Nord. Cette circulation intellectuelle entre journalisme, communication et politique peut évidemment être interrogée. Elle pose même une question essentielle dans une petite société comme la Martinique, où les frontières entre médias, institutions, culture, entreprises et politique sont nécessairement plus poreuses qu’elles ne le paraissent.
Peut-on passer de l’observation du pouvoir à son exercice, puis revenir interroger ceux qui l’exercent ? Il serait trop simple de répondre par principe. Mais la question mérite d’être posée, parce qu’elle concerne Barbara Jean-Élie, comme elle concerne, plus largement, l’ensemble du système médiatique martiniquais.
Il existe aussi un autre fil de son parcours : celui de la transmission. Avec Diasporamix, structure qu’elle crée au début des années 2010, Barbara Jean-Élie développe des activités de communication, de production et d’édition. Elle publie notamment des ouvrages destinés à la jeunesse, parmi lesquels Sina sur son nuage puis Sina et le secret de la Caraïbe. Ce dernier est proposé en français, créole, anglais et espagnol et reçoit en 2018 le prix littéraire FETKANN ! Maryse Condé dans la catégorie jeunesse.

Sina et le secret de la Caraïbe. Prix FETKANN ! Maryse Condé. 2018
Le choix de ces quatre langues n’est pas anodin. Il dessine une géographie mentale de la Martinique beaucoup plus vaste que son rapport exclusif à l’Hexagone. Français et créole y rencontrent anglais et espagnol, autrement dit les principales langues de l’espace caribéen dans lequel l’îleest géographiquement située. Barbara Jean-Élie réalise égalementdes documentaires liés aux cultures de la région, notamment autour du bèlè et des musiques caribéennes. Là encore, média, identité et Caraïbe finissent toujours par se rejoindre. Cette évolution trouve une expression particulièrement nette avec Martinique libre, publié en 2022. Barbara Jean-Élie y aborde la vie chère, le chlordécone, la démographie, l’éducation, l’emploi, la souveraineté, la crise démocratique et la question identitaire.
La Martinique avec son environnement caribéen revient au premier plan des débats économiques, politiques et culturels. Ce n’est d’ailleurs pas un territoire totalement nouveau pour la journaliste. Son travail, ses écrits et ses productions ont régulièrement cherché à replacer la Martinique dans l’espace plus large auquel elle appartient géographiquement et culturellement. Il est aussi intéressant de rappeler que Barbara Jean-Élie n’est pas étrangère aux pages de Madinin’Art, puisqu’elle y publiait, notamment en avril 2021, un texte intitulé Pourquoi il faut voter, dans lequel elle défendait « la participation électorale comme l’un des moyens de faire société ».
Cette prise de position confirmait déjà une évolution : la journaliste ne se contente plus d’observer les débats martiniquais, elle y intervient directement. Après Martinique libre, son écriture se tourne à nouveau vers les jeunes générations. En 2023 paraît La Martinique c’est mon patrimoine, destiné notamment aux élèves de CM1 et CM2. Puis vient en 2024 Lia et les rapaces. Cette novella destinée prioritairement aux adolescents aborde l’amour, l’amitié et les relations familiales, mais aussi des réalités beaucoup plus brutales : réseaux sociaux, harcèlement, violences, drogues, racisme, estime de soi et rapports de domination.

La Martinique – C’est mon patrimoine
Il y a quelque chose de profondément cohérent dans ce passage de Martinique libre à Lia et les rapaces. Dans le premier ouvrage, la question pourrait être : quel pays allons-nous laisser ? Dans le second : à quels jeunes allons-nous le laisser ? Les deux interrogations sont inséparables.
Et puis il y a ATV, de nouveau. Voilà sans doute le symbole le plus intéressant de cette trajectoire : en 2023, elle présente Face à Face, format d’entretien consacré aux personnalités politiques, économiques, culturelles et associatives de Martinique. La journaliste qui accompagnait les débuts d’ATV en 1993 se retrouve donc, trente-trois années plus tard, riche d’une expérience diversifiée, à interroger la société martiniquaise depuis cette même antenne. Dans l’intervalle, tout a changé. ATV a changé. Les médias ont changé. Internet et les réseaux sociaux ont bouleversé le journalisme. La Martinique elle-même a changé, vieillissant démographiquement, perdant une partie de sa jeunesse, affrontant les questions de vie chère, de modèle économique, de transport, de santé, de rapport à la France et désormais de repositionnement caribéen. Barbara Jean-Élie aussi a changé.
Journaliste devenue dirigeante de média, entrepreneure, écrivaine, conseillère politique, candidate à une élection puis de nouveau intervieweuse. C’est précisément ce qui rend son parcours intéressant. Elle ne correspond plus vraiment à la définition traditionnelle du journaliste qui se tiendrait à distance du monde qu’il observe. Elle a choisi l’engagement. Cela expose nécessairement. Cela rend également son positionnement plus complexe. Mais cette complexité raconte peut-être quelque chose de la Martinique contemporaine elle-même : un territoire où l’on demande souvent aux mêmes personnes d’être tour à tour journalistes, entrepreneurs, militants culturels, intellectuels, responsables associatifs ou acteurs politiques parce que l’espace public demeure réduit et que les compétences circulent entre des univers qui, ailleurs, seraient davantage cloisonnés.
Barbara Jean-Élie a passé une grande partie de sa vie professionnelle à poser des questions aux autres. Et la plus intéressante, désormais, pourrait être celle que son propre parcours déjà nous renvoie : qu’allons-nous faire de la Martinique que nous transmettrons à nos enfants ?
Il ne s’agit pas d’en faire une icône, ni d’écrire une hagiographie : il s’agit de constater qu’à travers Barbara Jean-Élie défile toute une part de l’histoire médiatique et politique récente de la Martinique.
L’histoire d’une génération entrée en télévision lorsque la télévision locale restait encore largement à inventer. Une génération partie se confronter au monde, puis revenue. Qui retrouve aujourd’hui une île obligée de décider rapidement ce qu’elle veut faire de son économie, de sa jeunesse, de sa culture, de sa langue, de ses médias et de sa relation à la Caraïbe.




