– par Rodolf Etienne
Toxicologue et directrice de recherche à l’INRAE, Laurence Huc travaille sur les relations entre environnement, pesticides et cancer.
Son engagement auprès des familles confrontées aux cancers pédiatriques autour de Sainte-Pazanne l’a conduite à explorer une question qui résonne singulièrement en Martinique : comment rechercher les causes d’une maladie lorsque les populations sont exposées non pas à un polluant isolé, mais à une multitude de substances au cours de leur vie ?
Du chlordécone aux pesticides contemporains, des sargasses aux métaux lourds, de la pollution atmosphérique aux contaminants alimentaires, la démarche de Laurence Huc invite à penser plus largement ce que pourrait devenir un véritable exposome caribéen.
Laurence Huc, de la toxicologie au débat public
Laurence Huc est toxicologue, directrice de recherche à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement, l’INRAE. Elle travaille sur les mécanismes par lesquels certains contaminants environnementaux peuvent affecter les cellules et participer au développement de pathologies, notamment cancéreuses. Ses recherches l’ont progressivement conduite à dépasser le seul cadre du laboratoire pour s’intéresser à la manière dont les populations sont réellement exposées : plusieurs molécules, plusieurs sources, plusieurs périodes de la vie, plusieurs environnements. Cette évolution est importante. La toxicologie classique cherche souvent à isoler une substance, une dose et un effet. La santé environnementale contemporaine se heurte à une réalité beaucoup plus complexe : personne ne vit dans un laboratoire. Nous respirons, nous mangeons, nous buvons, nous travaillons et nous vieillissons au contact de multiples polluants susceptibles d’interagir entre eux et avec nos caractéristiques biologiques.
Huc, un nom ancien en Martinique
Le patronyme Huc possède par ailleurs une histoire particulièrement ancienne en Martinique. Plusieurs branches apparaissent dans les archives de l’île dès la période coloniale. On retrouve notamment des Huc au Macouba, au Prêcheur et dans le nord de la Martinique, appartenant à ces réseaux de familles blanches créoles dont les alliances, les propriétés et les circulations ont profondément structuré la société coloniale des XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles.
L’une des figures les plus connues est Jean-François Marie Antoine Huc, propriétaire, notaire puis maire du Prêcheur. Son nom demeure associé aux événements de mai 1848 qui conduisirent, quelques jours avant l’arrivée officielle du décret parisien, à l’abolition de l’esclavage en Martinique. Les événements du Prêcheur et de Saint-Pierre placèrent Huc au cœur d’un affrontement entre l’ordre esclavagiste, les autorités locales et une population servile dont la mobilisation précipita l’effondrement du système.
Sa fille Élodie Huc, épouse Dujon, a également laissé un témoignage sur ces journées. Son mari, Saint-Clair Dujon, fut tué lors des événements. La famille quitta ensuite la Martinique pour Porto Rico. Les récits d’Élodie Huc et d’autres femmes de ce milieu constituent aujourd’hui des documents précieux pour comprendre la manière dont les familles de propriétaires vécurent la rupture de 1848.
Les travaux historiques consacrés aux réseaux Huc-Dujon-Lalung montrent ainsi une famille insérée dans un vaste espace caribéen, reliant la Martinique, Porto Rico et la France. Cette histoire appartient pleinement à celle de l’île.
Sainte-Pazanne – lorsque les familles demandent à la science de chercher
Autour de Sainte-Pazanne, en Loire-Atlantique, plusieurs familles se sont mobilisées après la survenue de cancers chez des enfants du territoire. Le collectif Stop aux cancers de nos enfants, à l’origine de l’Institut citoyen de recherche et de prévention en santé environnementale, l’ICRePSE, a recensé 25 cas de cancers pédiatriques entre mai 2015 et mai 2021 dans Sainte-Pazanne et plusieurs communes environnantes. Ce nombre ne démontre évidemment pas, à lui seul, qu’un facteur environnemental commun serait responsable de ces cancers. C’est précisément là que commence le travail scientifique.
Deux erreurs doivent être évitées. La première consisterait à observer plusieurs cancers sur un territoire et à désigner immédiatement un pesticide comme coupable. La seconde serait de considérer que l’absence de cause rapidement identifiée signifie qu’il n’existe plus rien à rechercher. Entre les deux existe le champ immense de l’enquête scientifique : reconstruire les expositions, examiner les activités agricoles et industrielles, cartographier les territoires, rechercher des contaminants, confronter les données environnementales aux données médicales, comparer les populations et suivre les évolutions dans le temps.

Pesticides, leurs ravages sur la santé des enfants (septembre 2026)
Une BD pour la recherche
Cette expérience a donné naissance à Pesticides, leurs ravages sur la santé des enfants, publié en septembre 2026 par Laurence Huc, Sophie Caron et Marguerite Boutrolle. Le choix de la bande dessinée permet de rendre accessibles des questions scientifiques généralement enfermées dans les laboratoires et les revues spécialisées : comment construit-on une hypothèse ? Que signifie réellement démontrer une causalité ? Comment étudier une exposition qui s’est produite dix ou quinze ans auparavant ? Que fait-on lorsque plusieurs polluants sont présents simultanément ? Le livre raconte également la rencontre entre chercheurs et familles. Les premières disposent de l’expérience du territoire, les seconds de méthodes permettant de transformer une observation en hypothèse vérifiable. Cette rencontre est loin d’être secondaire.
Du pesticide à l’exposome
C’est ici qu’apparaît une notion essentielle : l’exposome. L’exposome désigne l’ensemble des expositions auxquelles une personne est soumise au cours de son existence et susceptibles d’influencer sa santé. L’idée modifie profondément la manière d’aborder les maladies environnementales. « À quoi cette personne ou cette population a-t-elle été exposée au cours de sa vie, à quelles doses, pendant combien de temps et dans quelles combinaisons ? » Autour de Sainte-Pazanne, les recherches explorent ainsi différents facteurs environnementaux : pesticides, hydrocarbures, métaux, benzène, radon ou autres contaminants susceptibles de participer à une exposition globale. Pour la Martinique, cette approche ouvre un champ considérable.
Une expérience scientifique exceptionnelle
L’étude Karuprostate, menée en Guadeloupe, a mis en évidence une association entre exposition au chlordécone et risque de cancer de la prostate. La cohorte Timoun, constituée auprès de femmes enceintes et de leurs enfants, a permis d’étudier les conséquences possibles de l’exposition prénatale et postnatale sur le développement de l’enfant.
La Martinique et la Guadeloupe disposent d’une expérience scientifique exceptionnelle en matière de pollution environnementale en raison du chlordécone.
En Martinique, le Centre régional de pathologies professionnelles et environnementales du CHU travaille désormais sur plusieurs problématiques : pesticides, chlordécone, sargasses, ciguatera, brumes de sable et autres expositions environnementales ou professionnelles.
Nous ne partons donc pas de zéro. Nous possédons déjà des données, des chercheurs, des médecins, des cohortes, des laboratoires et une population qui connaît malheureusement très bien ce que signifie vivre durablement avec une pollution.
La Caraïbe possède des compétences
La Martinique n’est pas isolée. Plusieurs territoires caribéens disposent de structures travaillant sur la toxicologie, les contaminants, l’environnement ou l’épidémiologie.
| Territoire | Structure | Principaux domaines | Intérêt régional |
|---|---|---|---|
| Martinique | CHU Martinique – CRPPE, toxicologie clinique et environnementale | Chlordécone, pesticides, sargasses, brumes de sable, ciguatera | Médecine environnementale et populations exposées |
| Guadeloupe | CHU / Université des Antilles / équipes Inserm | Chlordécone, cancer, grossesse, développement infantile | Cohortes Timoun et travaux Karuprostate |
| Porto Rico | Center for Environmental and Toxicological Research – University of Puerto Rico | Pollution de l’air et de l’eau, particules, toxicologie | Toxicologie expérimentale et environnement tropical |
| Sainte-Lucie | CARPHA – Environmental Health Laboratory | Eau, sols, contaminants et analyses environnementales | Infrastructure régionale de santé publique |
| Trinité-et-Tobago | University of the West Indies – St Augustine | Écotoxicologie tropicale, milieux aquatiques | Contaminants, écosystèmes et chaînes alimentaires |
| Jamaïque | Caribbean Institute for Health Research – UWI Mona | Épidémiologie, santé publique, expositions au cours de la vie | Cohortes et analyse des facteurs environnementaux |
| Cuba | Centro Nacional de Toxicología | Toxicologie clinique et environnementale | Intoxications chimiques et pesticides |
Ces structures ne travaillent pas toutes de la même manière et ne constituent pas encore un réseau scientifique intégré autour de l’exposome. Mais elles montrent quelque chose d’essentiel : une grande partie des compétences nécessaires existe déjà dans la Caraïbe.
Le chlordécone – le commencement de la question ?
Le chlordécone demeure une priorité sanitaire et scientifique majeure pour la Martinique. Il serait absurde de prétendre tourner la page. Mais l’expérience accumulée permet précisément de poser aujourd’hui des questions plus vastes. Quels sont les pesticides actuellement utilisés ? Que savons-nous de leurs métabolites ? Quels métaux lourds retrouvons-nous dans notre environnement ? Que savons-nous réellement de la contamination alimentaire ? Comment les brumes de sable africaines interagissent-elles avec les pollutions locales ? Quels sont les effets répétés du sulfure d’hydrogène produit par la décomposition des sargasses ? Quelle place prennent les expositions professionnelles ? Et surtout : que se passe-t-il lorsque plusieurs de ces expositions concernent simultanément les mêmes populations ?
Ce n’est pas affirmer qu’elles provoquent nécessairement des maladies. C’est reconnaître que cette question doit pouvoir être scientifiquement posée.
Ce que Laurence Huc peut nous apporter
C’est là que la démarche de Laurence Huc devient particulièrement intéressante pour nous. Non parce qu’elle fournirait une réponse applicable telle quelle à la Martinique, mais parce qu’elle indique une autre manière d’organiser la recherche.
Le premier apport consiste à passer du polluant isolé à l’exposition globale. Le chlordécone peut continuer à être étudié avec toute l’attention nécessaire tout en étant replacé dans une cartographie beaucoup plus large des expositions environnementales auxquelles les Martiniquais sont confrontés.
Le deuxième est géographique. Habitations, terres agricoles, zones industrielles, cours d’eau, alimentation, échouements de sargasses, zones de trafic ou environnements professionnels peuvent progressivement être replacés sur une même carte. La géographie devient alors une composante de la médecine environnementale.
Le troisième est temporel. Certaines pathologies peuvent apparaître longtemps après l’exposition. Cela suppose de conserver les données, de constituer des cohortes et de suivre les populations sur plusieurs années.
Le quatrième concerne la bio-imprégnation : mesurer les contaminants réellement présents dans les organismes et suivre leur évolution. Cette approche est particulièrement puissante lorsqu’elle est associée aux données environnementales, médicales et territoriales.
Enfin, le travail mené autour de Sainte-Pazanne rappelle une dimension capitale : les habitants peuvent contribuer à la construction même des questions scientifiques.
Il ne s’agit pas de remplacer la recherche par le témoignage.
Il s’agit de comprendre que les populations connaissent leur territoire, leurs pratiques, certains événements passés et certains lieux d’exposition que les bases de données institutionnelles ne suffisent pas toujours à reconstruire. Pour la Martinique, profondément marquée par l’histoire du chlordécone et la défiance qu’elle a créée, cette dimension pourrait être essentielle.
Vers un exposome caribéen ?
Nous pourrions alors pousser la réflexion un cran plus loin. Martinique, Guadeloupe, Sainte-Lucie, Dominique, Trinidad, Jamaïque, Cuba et Porto Rico possèdent des populations tropicales vivant dans des environnements à la fois proches et différents. Agriculture, régimes alimentaires, milieux marins, sargasses, poussières sahariennes, pollution urbaine, pesticides et contaminants présentent des configurations variées. Ces différences peuvent devenir une richesse scientifique. Une coopération régionale permettrait de comparer les territoires, les expositions et les populations. Elle permettrait surtout de passer d’une logique dans laquelle chaque crise environnementale est étudiée séparément à une autre ambition :
construire une connaissance caribéenne de l’environnement et de la santé.
La véritable valeur du travail de Laurence Huc pour la Martinique se trouve peut-être là. Non dans une réponse qu’elle apporterait à notre place. Mais dans une méthode : élargir le regard, relier les disciplines, considérer les expositions dans leur ensemble et accepter que les habitants eux-mêmes puissent contribuer à faire naître les bonnes questions. Le chlordécone nous a obligés à apprendre à regarder une pollution pendant plusieurs décennies. Il est peut-être temps de regarder désormais tout ce qui l’entoure.
Sources et liens utiles
Laurence Huc et ses travaux
- Institut de recherche en santé, environnement et travail (IRSET) — fiche de Laurence Huc, directrice de recherche INRAE. Fiche de Laurence Huc à l’IRSET
- ICRePSE — présentation de l’Institut citoyen de recherche et de prévention en santé environnementale, présidé par Laurence Huc, et de sa gouvernance associant scientifiques et citoyens. Découvrir l’ICRePSE
- ICRePSE — programmes de recherche, sciences participatives et travaux sur les expositions environnementales et les cancers pédiatriques. Les recherches scientifiques de l’ICRePSE
- Le Monde, 15 septembre 2026 — présentation et extraits du roman graphique Pesticides, leurs ravages sur la santé des enfants, de Laurence Huc, Sophie Caron et Marguerite Boutrolle. Lire la présentation du livre dans Le Monde
Martinique et Caraïbe
- CHU de Martinique — Centre régional de pathologies professionnelles et environnementales (CRPPE), consacré notamment aux pesticides, au chlordécone, aux sargasses, à la ciguatera et aux brumes de sable. CRPPE de Martinique
- University of Puerto Rico — Center for Environmental and Toxicological Research : pollution atmosphérique et aquatique, particules fines et toxicologie environnementale. Center for Environmental and Toxicological Research
- CARPHA — Environmental Health Laboratory : analyses environnementales de l’eau, des sols, des végétaux et des tissus à l’échelle caribéenne. CARPHA – Environmental Health Laboratory
- University of the West Indies, Trinidad — travaux du toxicologue Azad Mohammed sur l’écotoxicologie tropicale et les contaminants des écosystèmes marins et d’eau douce. UWI – Azad Mohammed, Ecotoxicology
- University of the West Indies, Jamaïque — Caribbean Institute for Health Research, consacré à la recherche épidémiologique et à la santé des populations caribéennes. Caribbean Institute for Health Research


