“La fin de l’homme rouge” : un théâtre hors norme

— Par Roland Sabra —

« Montrer le monde dans ses détails pour être juste » Svetlana Alexievitch

La nostalgie d’un temps passé ne conduit pas à vouloir sa restauration. Le diptyque La fin de l’homme rouge construit à partir de « Dix histoires dans un intérieur rouge » et de « Dix histoires au milieu de nulle part » en est une très belle illustration. Le livre est l’aboutissement d’un travail de recueil, sur un quart de siècle, de témoignages que Svetlana Alexievitch (Prix Nobel de littérature 2015) est allée chercher, magnétophone à la main, dans le Caucase, dans le pays profond, dans cette Russie qui considère Moscou comme une capitale étrangère. Sa méthode : « poser des questions non sur la politique, mais sur l’amour, la jalousie, l’enfance, la vieillesse, sur la musique, les danses, les coupes de cheveux, sur les milliers de détails d’une vie. »

La première partie aborde la construction et l’écroulement du mythe fondateur du régime communiste à savoir l’homme nouveau, « l’Homo Sovieticus ». On retrouve cette idée forte de l’ adhésion à une idéologie se faisant sur le mode d’une croyance. La promesse des lendemains  radieux du communisme à mettre en regard avec celle d’un paradis dans l’au-delà. Loin de toute rationalité on est là encore dans le domaine de la pensée adhésive, de cette pensée qui refuse tout écart, tout interstice, toute possibilité d’introduire un doute. L’inexplicable à sa solution dans un ailleurs, un dieu quelconque. Ce dieu, peu importe son nom, est un produit du déni du manque : la plénitude existe, elle viendra, plus tard…

Il revenait du Goulag. Faute de lui rendre sa femme morte en déportation on lui redonnait sa carte du parti et tout était oublié. L’Aveu d’Artur London montrait comment un dirigeant communiste pouvait accepter sa condamnation à mort, tout aussi arbitraire fut-elle au nom de l’intérêt supérieur du Parti. Se laisser tuer en témoignage de sa foi plutôt que d’abjurer ainsi fait le martyr. Cette première partie porte sur l’histoire d’un mythe, sur les sacrifices consentis à sa réification. Des aurores éblouissantes de la perestroïka aux horreurs crépusculaires d’un capitalisme triomphant s’avance un défilé d’espérances trahies, de vestes retournées, de cyniques aux dents longues, de fortunes insensées accumulées par le pillage de l’État et la foule innombrables des laissés pour compte. D’un peu plus d’une heure elle renvoie à l’histoire, celle qui s’écrit avec la majuscule.

La deuxième partie,  « Dix histoires au milieu de nulle part » est un peu plus longue, une heure quarante cinq et c’est la plus passionnante. Elle s’articule autour de deux récits, les lésions persistantes des victimes des attentats répétitifs opérés à Moscou depuis la première guerre en Tchétchénie et l’histoire d’un impossible amour entre entre une chrétienne arménienne et un musulman azerbaïdjanais. Se déploie l’horreur des massacres et des crimes communautaires de pauvres hères qui ayant tout perdu se vautrent dans la haine et s’accrochent naufragés d’une histoire qui les dépasse à la bouée nauséabonde du repli identitaire, soutenus dans cette perdition par le discours religieux qui les nomme. Communisme ou intégrisme religieux, seules varient les modalités de présentation du drapeau. Captif de la narration de cette histoire d’amour shakespearienne, de sa lenteur intentionnée le spectateur se trouve pris dans l’impatience d’une attente toujours renaissante. Et dans le même temps s’insinue, sournoise, l’idée que les Russes seraient les laissés pour compte, les oubliés de l’émancipation des peuples. Un personnage ne dit-il pas : « Les Russes ne comprennent pas la liberté, ce qu’il leur faut,c’est un cosaque et un fouet ». L’auraient-ils trouver en Poutine ?

Ce nouvel opus s’inscrit dans la trace ouverte du Tchernobyl for ever présenté l’an dernier. On retrouve la spécificité unique en son genre du travail de Stéphanie Loïck, l’exigence de faire entendre un texte et non pas de l’interpréter, l’impératif d’un engagement corps et âme des comédiens dans un rôle de passeurs d’histoires, le souci de toujours faire valoir l’interaction entre l’individu et le chœur qui le porte et auquel il contribue, ce rappel insistant de l’existence de plusieurs plans d’énonciation, ce travail sur les ombres et les lumières, le souci apporté à la  bande son,  bruitage musique et  chants a cappella tout est pensé, réfléchi, tout est assujetti au texte. La répétition en écho du dire est là pour signifier la communauté éprouvée. Stéphanie Loïck invente un théâtre dans lequel la chorégraphie des corps, le geste dans la lenteur élancée et retenue de son mouvement, épousent au plus près le mot dans son énonciation. Et pourtant ce n’est ni du théâtre dansé ni de la danse théâtralisée. C’est un office au service d’un verbe qu’il donne à entendre, à enlacer, à faire aimer.

C’est un théâtre, qui peut paraître difficile à un esprit formaté par “Au théâtre ce soir” mais le jeune public des scolaires a parfois semblé plus  ouvert  et plus réceptif que celui des parents ou des accompagnateurs. Le théâtre peut donc être lui aussi un lieu de pédagogie inversée!!

Fort-de-France, le 18/11/2017

R.S.

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LA FIN DE L’HOMME ROUGE

D’après Svetlana Alexievitch
(Prix Nobel de Littérature 2015)visuel La fin de L’homme rouge
Traduction Sophie Benech, Publié aux Editions Actes Sud
Adaptation et mise en scène: Stéphanie Loïk

Avec
Nadja Bourgeois, Heidi-Eva Clavier, Lucile Chevalier, Véra Ermakova-Kouznetsov, Marie-Caroline Le Garrec, Adrien Guitton, Martin Karmann, Abdel-Rahym Madi, Jérémy Petit

Création lumières: Gérard Gillot
Création musicale, Chef de Choeur: Jacques Labarrière
Création costumes : Mina Ly
Préparation et chants russes: Véra Ermakova