- parRodolf Etienne
Le 23 septembre 2026, John Coltrane aurait eu cent ans.
Le monde du jazz célèbre celui qui transforma le saxophone en instrument de recherche harmonique, spirituelle et presque métaphysique.
Depuis la Martinique, cet anniversaire invite à écouter en regard une autre aventure : celle de Marius Cultier, parce que chacun, dans son espace, a refusé de considérer le jazz comme une musique achevée.
Au moment où l’œuvre du pianiste martiniquais fait l’objet d’un important travail de transcription, de publication et de transmission, Marius Cultier apparaît plus que jamais comme l’un de ceux qui ont donné au jazz une langue caribéenne.
John Coltrane naît le 23 septembre 1926 à Hamlet, en Caroline du Nord. Il meurt en 1967, à seulement 40 ans, mais laisse derrière lui une œuvre qui aura suffi à transformer une partie du vocabulaire du jazz. Miles Davis, Thelonious Monk, Blue Train, Giant Steps, puis son quartet avec McCoy Tyner, Jimmy Garrison et Elvin Jones constituent autant d’étapes d’une recherche qui ne semble jamais vouloir s’arrêter. Le Smithsonian rappelle combien son travail des années 1950 puis 1960 modifie l’écriture harmonique et l’improvisation, jusqu’aux fameuses « sheets of sound » qui caractérisent une partie de son jeu.
Puis vient A Love Supreme, enregistré en décembre 1964. La musique devient aussi quête spirituelle. Les quatre mouvements — Acknowledgement, Resolution, Pursuance, Psalm — forment une véritable architecture. La Library of Congress, qui a inscrit l’album au National Recording Registry, souligne à la fois la puissance spirituelle de l’œuvre et la rigueur de sa construction.
John Coltrane – un centenaire hommage mondial
La succession Coltrane a lancé COLTRANE 100, une programmation couvrant toute l’année 2026. Jazz at Lincoln Center consacre plusieurs soirées à son œuvre autour du 23 septembre, tandis que le Hollywood Bowl accueille le soir même du centenaire une création symphonique. Tout semble donc avoir été écrit sur Coltrane. Et pourtant nous continuons à le jouer. C’est peut-être cela, finalement, qui distingue les œuvres importantes : elles continuent à produire des musiciens après la mort de leur auteur.
Marius Cultier naît le 23 avril 1942 aux Terres-Sainville, à Fort-de-France. Pianiste autodidacte, il se fait remarquer très jeune. À 16 ans, plusieurs sources martiniquaises rapportent qu’il remporte à Porto Rico un concours international de piano en interprétant ’Round Midnight de Thelonious Monk. Dès l’origine, donc, le jazz appartient à son vocabulaire. Mais Cultier ne restera pas enfermé dans ce vocabulaire. Lorsqu’il part au Canada à la fin des années 1960, il entre dans un environnement musical considérablement élargi. Montréal, l’Expo 67, la radio canadienne, les rencontres avec des musiciens nord-américains et caribéens ouvrent encore son horizon. Il pratique le jazz, mais aussi la biguine, la mazurka, les rythmes latins, le funk et les musiques populaires antillaises.
C’est là que la comparaison avec Coltrane devient intéressante. Pas parce qu’ils joueraient la même musique. Justement parce qu’ils ne la jouent pas. Coltrane pousse le jazz vers l’intérieur : harmonie, modalité, improvisation, souffle, spiritualité. Chaque étape semble lui permettre de demander ce qu’il peut encore retirer aux conventions pour atteindre une expression plus libre. Cultier, lui, ouvre le jazz vers son environnement caribéen. Chez lui, la question pourrait presque être inversée : pourquoi faudrait-il choisir entre Monk et la mazurka, entre la biguine et le Fender Rhodes, entre le jazz, le funk et les rythmes martiniquais ?
Marius Cultier – histoires et pianos en dialogues
Ce que nous appelons aujourd’hui jazz créole ou Kréyol jazz apparaît alors moins comme la greffe d’une musique antillaise sur un modèle nord-américain que comme une circulation. Le jazz lui-même est issu d’une histoire afro-américaine ; la Caraïbe possède ses propres trajectoires africaines, européennes et américaines. Cultier fait dialoguer ces histoires au piano. Cette place de précurseur est aujourd’hui revendiquée par nombre de ceux qui travaillent sur son œuvre. La Philharmonie de Paris le présentait encore en mai 2025 comme un « pionnier emblématique du jazz créole » lorsqu’elle lui consacrait, sous la direction artistique de David Donatien, une grande soirée réunissant Ralph Thamar, Tony Chasseur, Kareen Guiock Thuram et quatre générations de pianistes : Alain Jean-Marie, Mario Canonge, Thierry Vaton et Grégory Privat. David Donatien rappelait alors combien l’influence de Cultier demeure perceptible chez les musiciens actuels. C’est peut-être le meilleur critère : non pas seulement demander s’il est encore écouté, mais entendre ce qui demeure de lui chez ceux qui jouent après lui.
Une difficulté se pose cependant lorsqu’un patrimoine musical s’est largement transmis par le disque, l’écoute, l’imitation et la mémoire des musiciens : comment enseigner précisément ce que faisait Cultier ? Depuis plusieurs années, les pianistes Georges Granville et Thierry Vaton travaillent justement sur cette question. Leur Association pour le développement des musiques créoles, l’ADMC, mène un travail de collecte, d’analyse, de transcription et d’édition visant à transformer les répertoires créoles en outils transmissibles. Avant Cultier, ils avaient notamment publié Le piano dans la musique créole, puis un recueil consacré au Créole Jazz, rassemblant des compositeurs de Martinique, Guadeloupe, Guyane, Haïti et La Réunion.
Une étape supplémentaire a été franchie avec Marius Cultier – Compositions. Le volume, publié par l’ADMC, compte 68 pages et seize compositions transcrites par Georges Granville et Thierry Vaton, avec une préface de Manuel Césaire. On y retrouve notamment Mazouk souvenir, Zandoli et Nestor ti patte. Le livre s’adresse explicitement aux musiciens, écoles de musique, conservatoires mais aussi au grand public. C’est beaucoup plus important qu’une simple publication commémorative. Une partition change le statut d’une œuvre. On peut désormais la travailler mesure après mesure, observer ses basses, ses renversements, ses progressions harmoniques, ses rythmes, comparer les morceaux entre eux et comprendre comment le compositeur construit son langage. TSF Jazz consacrait d’ailleurs en janvier 2026 une émission au recueil sous un titre parfaitement choisi : « Jouer la musique de Marius Cultier ». Jusque-là, nous pouvions surtout dire : écoutez Cultier. Désormais, nous pouvons également dire aux jeunes pianistes : étudiez Cultier. Et la différence est immense.
Le mouvement se poursuit en Martinique

Marius Cultier (Martinique)
Le 19 septembre 2026, à quelques jours seulement du centenaire de Coltrane, les Archives territoriales de Martinique ont consacré, dans le cadre des Journées européennes du patrimoine, une manifestation intitulée Marius Cultier (1942-1985), une vie, une époque, un héritage, en partenariat avec le lycée professionnel qui porte son nom. Trois événements récents commencent ainsi à former un ensemble remarquable : la Philharmonie de Paris en 2025, le recueil de partitions de Granville et Vaton, puis le travail patrimonial engagé aux Archives territoriales en 2026. Nous assistons peut-être au passage d’un état à un autre. Marius Cultier n’est plus seulement l’immense musicien dont se souviennent ceux qui l’ont entendu. Il devient progressivement un objet d’étude, un corpus, un répertoire transmissible. Et c’est précisément ce qui permet à une œuvre de survivre au souvenir.
Le rapprochement entre John Coltrane et Marius Cultier doit s’arrêter là où commencerait la fiction historique. Rien ne justifie de présenter Cultier comme un « Coltrane martiniquais », pas davantage que de réduire sa musique à une déclinaison caribéenne du jazz américain. Ce serait d’ailleurs manquer ce qu’il y a de plus intéressant chez l’un comme chez l’autre. Ils agrandissent leur langue. Coltrane prend possession de l’héritage du jazz pour en éprouver les limites harmoniques et spirituelles. Cultier prend possession du jazz sans abandonner la Martinique. Il fait entrer dans le piano tout un espace caribéen : biguine, mazurka, pulsations populaires, funk, musique latine, chanson.
Coltrane nous apprend qu’une tradition peut être suffisamment profonde pour supporter qu’on la bouleverse. Cultier nous rappelle qu’une culture peut être suffisamment sûre d’elle-même pour accueillir le monde sans disparaître. Le 23 septembre, nous célébrerons donc les cent ans de John Coltrane. Mais depuis la Martinique, nous pouvons faire davantage que regarder New York, Philadelphie ou la Caroline du Nord. Nous pouvons poser un disque de Coltrane, puis ouvrir les partitions de Marius Cultier, et écouter ce que deux hommes, séparés par un océan et seize années, avaient compris chacun à leur manière : une musique vivante n’a jamais fini de devenir autre chose.
Sources et liens utiles
Marius Cultier
Marius Cultier – Compositions. Auteur : Georges Granville, Thierry Vaton Editeur : Admc Date de parution : 20/11/2025.
Philharmonie de Paris — Marius Cultier, La Fleur et l’Oiseau : https://philharmoniedeparis.fr/fr/activite/concert/27257-marius-cultier
ADMC — Association pour le développement des musiques créoles : https://www.admc.fr/
TSF Jazz — « Jouer la musique de Marius Cultier » : https://www.tsfjazz.com/programmes/les-matins-jazz/2026-01-27/05-00?page=1
Outremers360 — Marius Cultier Compositions : https://outremers360.com/bassin-atlantique-appli/marius-cultier-compositions-un-ouvrage-consacre-aux-oeuvres-du-legendaire-pianiste-martiniquais
France-Antilles — « Philharmonique Marius Cultier » : https://www.martinique.franceantilles.fr/regions/departement/philharmonique-marius-cultier-1036358.php
John Coltrane
Site officiel du centenaire COLTRANE 100 : https://www.johncoltrane.com
Smithsonian Institution — John Coltrane Music Manuscript : https://www.si.edu/object/archives/sova-nmah-ac-0903
Library of Congress — A Love Supreme : https://www.loc.gov/static/programs/national-recording-preservation-board/documents/Coltrane.pdf
À écouter — Marius Cultier
Marius Cultier — Mazouk souvenir – Une des pièces les plus immédiatement accessibles pour entendre la façon dont il articule jazz, mazurka et écriture créole. https://www.youtube.com/watch?v=TcFTXmixRyU
Marius Cultier — Concerto pour la fleur et l’oiseau – Pièce essentielle de son répertoire, composée par Cultier et récompensée en 1982 lors de son interprétation par Jocelyne Béroard. https://www.youtube.com/watch?v=hZwhjJ1mN7M
Marius Cultier — Piano à Marius Cultier – Très bon choix pour entendre son jeu de piano plus directement. https://www.youtube.com/watch?v=2C85i3Q2ndY
Marius Cultier — album Marius Cultier (1977) sur Spotify – Avec Zandoli, Zouk, Easy, Nestor, Ce roulé man ka roulé, Piano à Marius Cultier et The Way It Should Be. https://open.spotify.com/intl-fr/album/51pNGUrUdRVtBK8ZoQDoP8
Marius Cultier — page artiste Spotify – Pour accéder directement à ses albums et aux titres les plus écoutés. https://open.spotify.com/artist/3Gcu6qskuUSrRMQ9axiDkW
En regard — John Coltrane
John Coltrane — A Love Supreme, Pt. I: Acknowledgement – Version officielle publiée pour le centenaire, filmée au Van Gelder Studio. C’est probablement le morceau que je placerais en premier dans l’article. https://www.youtube.com/watch?v=Dmx2WuUPVcs
John Coltrane — Giant Steps – Le versant harmonique et virtuose de Coltrane ; parfait pour illustrer notre idée de « langue musicale agrandie ». https://www.youtube.com/watch?v=KwIC6B_dvW4
John Coltrane — Naima – Plus intériorisé, lyrique et immédiatement beau. https://www.youtube.com/watch?v=DP53LSGRc8Q



