— Par Rodolf Étienne
Dans la famille Jean-Louis-de Rivel, qui demander ? Il arrive que l’histoire disperse les membres d’une même famille au point de nous empêcher d’y voir clair !
Henri Jean-Louis est généralement présenté comme juriste, écrivain, militant panafricaniste et pancaribéen. Son fils, Victor Jean-Louis Baghio’o, apparaît dans l’histoire littéraire comme romancier et ingénieur du son. Sa fille Cécile Jean-Louis, devenue Moune de Rivel, appartient quant à elle à l’histoire de la chanson créole. Leur mère, Fernande de Virel, reste beaucoup moins connue alors qu’elle fut compositrice, violoniste, pianiste et pédagogue.
Pourtant, réunis, leurs itinéraires dessinent quelque chose de beaucoup plus vaste : l’histoire d’une famille créole qui, pendant près d’un siècle, fait circuler entre les Antilles, l’Europe, l’Afrique et les Amériques des idées, des textes, des musiques et une certaine conception de la dignité noire. Charles W. Scheel lui-même invite à considérer ensemble Henri Jean-Louis, Fernande, Victor et Moune dans ce qu’il appelle le « losange » de l’Atlantique noir.
Au commencement, Henri Jean-Louis et Fernande de Virel
Henri Jean-Louis naît à Sainte-Anne en Guadeloupe en 1874. Fils de Louis Joseph Jean-Louis et de Lætitia Lantin, il appartient à une famille noire qui a accédé à la propriété et à une certaine aisance dans la société guadeloupéenne de l’après-esclavage. Élève brillant, amateur de lettres grecques et de littérature classique, il refuse très jeune le destin agricole que son père envisage pour lui, part en France et connaît une trajectoire qui ressemble déjà à un roman : engagement dans les Dragons, études, retour en Guadeloupe, droit, journalisme, littérature, magistrature et engagement politique. Il rencontre à la fin du XIXᵉ siècle Fernande de Virel, issue d’une autre histoire créole, profondément marquée par la musique. Les deux jeunes gens partagent aussi, selon les récits familiaux conservés, une même distance vis-à-vis des hiérarchies de la société coloniale. Ils vivent à Paris avant de revenir en Guadeloupe et se marient à Pointe-à-Pitre le 5 septembre 1903.
Fernande de Virel ne doit surtout pas être réduite au rôle d’« épouse de ». La Bibliothèque nationale de France la définit comme compositrice, parolière, chanteuse, violoniste, pianiste et pédagogue. Elle appartient à une lignée guadeloupéenne dans laquelle la pratique musicale occupe déjà une place importante et poursuit elle-même une formation musicale à Paris. Les sources familiales indiquent qu’elle obtient un premier prix de violon et un deuxième prix de piano avant d’enseigner la musique.
Elle compose également des airs créoles et transmet à ses enfants un patrimoine musical qui trouvera son expression la plus éclatante chez Moune de Rivel. Sa présence oblige à rééquilibrer le récit familial : si Henri transmet l’Afrique, le combat politique, la littérature et l’ouverture au monde noir, Fernande transmet une autre mémoire, faite de musique, de langue créole, de pédagogie et de création.

Henri Jean-Louis naît en Guadeloupe en 1874
Une famille qui passe par la Martinique
La Martinique occupe dans cette histoire une place beaucoup plus importante qu’un simple épisode géographique. Entre 1908 et 1911, la famille s’installe à Fort-de-France tandis qu’Henri Jean-Louis étudie l’agriculture. C’est en Martinique que naît, le 21 décembre 1910, leur fils Victor. C’est également à Fort-de-France qu’Henri, sous le nom de Jean-Louis Jeune, publie en 1911 son Histoire élémentaire de la Martinique (de 1635 à 1848) destinée aux écoles. Charles W. Scheel considère probable qu’il ait alors pu rencontrer les Nardal, installés à Fort-de-France après la catastrophe de Saint-Pierre. La famille revient encore en Martinique au début des années 1920 : Henri y exerce comme magistrat jusqu’en 1923 avant de partir pour l’Afrique. La Martinique est donc simultanément un lieu de formation pour le père, un lieu de naissance pour Victor, un espace d’écriture et un carrefour où peuvent déjà se croiser plusieurs familles qui joueront bientôt un rôle dans l’émergence de la conscience noire francophone.
La fratrie elle-même mérite d’être replacée dans le récit. Les généalogies familiales recensent notamment Édouard Jean-Louis, l’aîné, Victor Jean-Louis, plusieurs filles dont certaines restent beaucoup moins documentées dans les sources publiques, et enfin Cécile Aimée Henriette Jean-Louis, future Moune de Rivel.
Une fille meurt très jeune, tragédie qui marque durablement le couple. Les sources généalogiques disponibles ne sont d’ailleurs pas parfaitement concordantes sur les dates et la composition exacte de cette partie de la fratrie ; il vaut donc mieux signaler ces incertitudes plutôt que fabriquer artificiellement une chronologie trop nette. Édouard et Victor sont envoyés poursuivre leurs études à Paris au début des années 1920 ; Fernande finit également par s’installer dans la capitale avec ses filles. La famille se disperse alors géographiquement, mais cette dispersion va précisément multiplier ses réseaux.
Henri Jean-Louis – de la Martinique à l’Afrique, puis au monde noir
L’Afrique bouleverse la trajectoire d’Henri. Magistrat puis avocat en Afrique équatoriale française, il découvre directement les réalités du système colonial et intervient dans plusieurs affaires. Ses écrits, sa correspondance et ses engagements prennent progressivement une dimension panafricaine et pancaribéenne. Au tournant des années 1930, on le retrouve dans les réseaux intellectuels noirs de Paris. Charles W. Scheel a montré qu’une maquette manuscrite d’une revue appelée Le Monde Noir, préparée par Jean-Louis en 1930, précède de peu la naissance de La Revue du Monde Noir. Henri publie d’ailleurs dans le premier numéro de cette revue un texte intitulé « La Race Créole », ou plus précisément une introduction à une étude sur l’art et la littérature créoles. Scheel va jusqu’à proposer pour lui l’expression de « parrain guadeloupéen de la négritude », non pour lui attribuer artificiellement la paternité du mouvement, mais pour souligner la place jusque-là sous-estimée de cet homme dans les réseaux qui précèdent Césaire, Senghor et Damas.
La relation avec Marcus Garvey donne encore une autre dimension au personnage. Paulette Nardal avait correspondu avec Garvey dès 1928 ; Henri Jean-Louis reçoit pour sa part à Trinidad une lettre du dirigeant jamaïcain en janvier 1938. Garvey répond alors à des propositions pancaribéennes que Jean-Louis lui avait transmises lors de sa tournée caribéenne de 1937. Ce document permet d’établir une relation directe entre l’itinéraire d’un intellectuel guadeloupéen profondément lié à la Martinique et l’un des principaux mouvements noirs transnationaux de la première moitié du XXᵉ siècle. Nous ne sommes donc plus dans la simple proximité idéologique : la famille Jean-Louis se trouve matériellement insérée dans les réseaux de l’Atlantique noir.
Fernande, la transmission par la musique
Pendant qu’Henri voyage entre Antilles, Afrique et Europe, Fernande construit à Paris un autre type de foyer. À partir des années 1920, elle enseigne, compose et reçoit musiciens, artistes et intellectuels antillais. Les sources évoquent notamment René Maran parmi les personnalités fréquentant cet environnement. Sa fille Moune chante très jeune les compositions maternelles dans différents salons. Fernande devient ainsi l’un des vecteurs de cette continuité musicale qui permet à des airs créoles de passer du cercle familial à la scène parisienne puis au disque. Elle sera sociétaire de la SACEM et plusieurs de ses œuvres sont aujourd’hui identifiées dans les catalogues patrimoniaux. C’est là un aspect essentiel du sujet :
dans cette famille, la conscience historique et politique ne se transmet pas uniquement par les livres et les discours ; elle passe aussi par les mélodies, les rythmes, les textes créoles et l’apprentissage musical.
Victor Jean-Louis Baghio’o – littérature, Résistance, radio et Afrique
Victor, né à Fort-de-France en 1910, reprend lui-même le pseudonyme de Baghio’o déjà utilisé par son père. Son itinéraire est extraordinairement mobile. Ingénieur formé à Grenoble, il travaille d’abord dans l’hydraulique en Égypte avant de se tourner vers le son, la radio et le cinéma. Pendant la Seconde Guerre mondiale, son parcours le conduit à la Résistance et au monde de la radiodiffusion. Après-guerre, il participe au développement des infrastructures radiophoniques en Afrique, avant de construire parallèlement une œuvre littéraire qui comprend notamment Issandre le mulâtre, Le Flamboyant à fleurs bleues, Le Colibri blanc et Choutoumounou. Avec Victor, quelque chose de l’expérience du père se transforme : l’Afrique n’est plus seulement l’objet d’un combat panafricain ou d’une expérience coloniale ; elle devient aussi un territoire professionnel, technique et littéraire.
Le plus fascinant est sans doute que Victor transforme également l’histoire familiale en matière littéraire. Ses romans reviennent sur les Antilles, les filiations, les mythologies familiales et les circulations entre continents. Le père écrivain trouve ainsi un prolongement dans le fils romancier, mais selon une autre esthétique : celle d’un réalisme merveilleux antillais que Charles W. Scheel a longuement étudié. La transmission n’est jamais une simple reproduction. Henri écrit l’histoire et la politique ; Victor transforme la mémoire familiale en littérature.
Moune de Rivel – la même histoire devenue chanson
Cécile Jean-Louis naît à Bordeaux le 7 janvier 1918. Elle deviendra Moune de Rivel, l’une des personnalités les plus importantes de la chanson créole du XXᵉ siècle. Chanteuse, pianiste, guitariste, actrice et artiste de scène, elle hérite très directement des deux univers parentaux. De Fernande, elle reçoit la musique créole et une formation instrumentale. De son père, elle reçoit une sensibilité à l’Afrique noire dont la correspondance familiale témoigne. Henri lui écrit, la conseille et admire profondément son travail artistique. Charles Scheel résume presque toute la transmission familiale lorsqu’il présente Moune comme formée à la musique créole par sa mère et sensibilisée à l’Afrique par son père.
Sa carrière la conduit des scènes parisiennes jusqu’aux États-Unis, où elle séjourne notamment entre 1946 et 1948. Elle contribue à faire de la biguine et de la chanson créole autre chose qu’un simple folklore exotique destiné à la métropole : une expression artistique capable d’exister sur les grandes scènes internationales. Son nom de scène raconte lui-même une petite histoire familiale. Elle utilise d’abord « de Virel », le nom maternel ; à la suite d’un différend autour de cette utilisation, elle inverse deux consonnes et devient de Rivel. Ce nom deviendra indissociable de sa longue carrière.
Une famille, plusieurs façons de dire le monde créole
C’est peut-être ici que réside la véritable singularité des Jean-Louis–de Virel. Henri, Fernande, Victor et Moune ne pratiquent pas les mêmes arts, n’appartiennent pas exactement aux mêmes générations et ne tiennent pas les mêmes discours. Pourtant, certaines lignes traversent toute la famille : le refus de l’enfermement insulaire, la circulation entre les langues et les territoires, le rapport à l’Afrique, la volonté de conserver et de transformer la culture créole, l’importance de la transmission, la conviction enfin que les Antilles doivent pouvoir parler au monde depuis leur propre histoire.
Et la Martinique apparaît à plusieurs moments décisifs de cette saga : Henri y étudie et écrit ; Victor y naît ; Henri y revient comme magistrat ; les Nardal se trouvent à proximité de certains de ces réseaux ; plus tard, les trajectoires intellectuelles de la famille croisent celles qui conduisent à La Revue du Monde Noir, au panafricanisme et à la Négritude. Il serait donc réducteur de qualifier les Jean-Louis de famille simplement « guadeloupéenne » au sens fermé du terme. Leur histoire est guadeloupéenne par ses racines, martiniquaise par plusieurs épisodes fondamentaux, parisienne par la formation et la création, africaine par l’expérience politique et professionnelle, caribéenne par les réseaux et américaine par les prolongements de la carrière de Moune.
Sources, références et liens utiles
Charles W. Scheel, Henri Jean-Louis Baghio’o et la conception de La Revue du Monde Noir dans le Paris créole de 1929-1933, Université de Limoges. Lire l’étude de Charles W. Scheel
Charles W. Scheel, dossier Henri Jean-Louis Baghio’o, Île en île. Consulter le dossier Île en île
Frémeaux & Associés, Jean-Pierre Meunier, Moune de Rivel – La Grande Dame de la chanson créole, comprenant une importante histoire de la famille Jean-Louis–de Virel. Consulter le dossier Frémeaux
Bibliothèque nationale de France, notice d’autorité de Fernande de Virel (1881-1953). Consulter la notice BnF



