Honoré Gaston Chosrova : Peindre la Martinique populaire

  • par Rodolf Etienne

Détente à la rivière, 1993

Une toile dans une maison, un visage reconnu dans une exposition, une scène de rivière, une femme portant des poissons, une yole, un joueur de dominos. Honoré Gaston Chosrova appartient à cette catégorie de peintre restitueur de mémoire.

Originaire de Rivière-Pilote, Honoré Chosrova a consacré son œuvre à représenter la Martinique populaire, quotidienne, vécue. Pas celle des cartes postale, – quoique ! Une Martinique partout habitée, de gestes, d’habitudes, de femmes, de conversations, de loisirs, de métiers, de paysages et de mémoires ordinaires.

Chez Honoré Chosrova, le « peuple » n’est pas un décor, mais sujet même de la peinture.

Une œuvre comme Détente à la rivière, datée de 1993, montre combien son travail s’inscrit dans une volonté de mémoire de la vie martiniquaise. Le tableau plonge dans un univers de rivière, de femmes, de chemins, de conversations et de gestes familiers. Il y a là quelque chose de précieux qui nous est rendue. La peinture de Chosrova ne cherche pas d’abord à expliquer la Martinique. Elle cherche d’abord à la reconnaître, pour donner une dignité picturale à chacune des scènes que l’on pourrait croire trop ordinaires – trop ci ou trop ça – pour entrer dans l’histoire de l’art.

Chosrova – peintre auréoliste

Honoré Chosrova se définissait lui-même comme un peintre « auréoliste ». L’expression renvoyait à la présence récurrente d’auréoles dans ses compositions. Cette particularité donne à certaines figures une dimension presque sacrée. Et l’idée prend tout son sens lorsqu’on regarde les sujets qu’il choisit : non pas des saints, des puissants ou des héros officiels, mais des figures issues de la vie quotidienne. Comme si l’auréole changeait de camp. Comme si le sacré pouvait aussi appartenir à la femme martiniquaise, au pêcheur, au joueur de dominos, à l’anonyme. Chez Chosrova, la couleur n’est jamais seulement décorative, elle participe activement à son langage. Intensité, contrastes, chaleur, mouvement : la couleur aide à la transformation des scènes ordinaires en images presque mémorielles. La couleur, elle aussi, devient territoire, de vient cadre. Elle s’inscrit en souvenirs. Elle devient une manière singulière de dire l’île et son vécu.

Une présence féminine forte

Dans Femme aux poissons, réalisée en 2002, la femme appartient à un univers concret, du travail, de la nourriture, du marché, de la mer, de la transmission. Elle n’est jamais une abstraction exotique. Elle travaille, elle porte, elle nourrit, elle existe. Cette attention portée aux figures féminines donne aussi à l’œuvre de Chosrova une dimension documentaire indirecte. Il conserve des gestes, des postures et des scènes que la transformation rapide de la société martiniquaise rend progressivement moins visibles.

La ville de Rivière-Pilote n’est pas un simple lieu d’origine dans ce parcours « sauvage ». C’est un territoire marqué par une forte histoire sociale, agricole, culturelle et politique. Chez Honoré Chosrova, cet ancrage populaire semble irriguer toute l’œuvre. Il faut toutefois distinguer la nature populaire de sa peinture de son engagement militant personnel, qui mériterait d’être documenté plus précisément. Cette réserve ne fragilise pourtant pas le portrait. Elle dit au contraire combien l’histoire des artistes martiniquais reste parfois dispersée entre archives privées, souvenirs familiaux, catalogues d’exposition, collections personnelles et presse locale.

C’est peut-être là que le cas d’Honoré Chosrova devient véritablement intéressant. Pourquoi certains artistes martiniquais disparaissent-ils progressivement de notre mémoire collective alors que leurs œuvres continuent de circuler dans les familles, dans les institutions ou dans les expositions ?

Honoré Chosrova nous pose cette question presque malgré lui. Ses œuvres existent. Ses expositions ont existé. Son univers pictural est identifiable. Et pourtant, sa biographie reste difficile à reconstituer avec précision. Cette absence de documentation n’est pas seulement celle d’un homme. Elle dit quelque chose de notre rapport au patrimoine artistique martiniquais. Nous connaissons parfois mieux les grands peintres internationaux que certains créateurs ayant travaillé pendant des décennies à quelques kilomètres de chez nous. Il y a là une responsabilité collective : retrouver, classer, documenter, transmettre.

Qu’est-ce qui mérite d’être peint ?

L’oeuvre d’Honoré Chosrova nous invite invariablement à la même question : qu’est-ce qui mérite d’être peint ? Pour le lui, la réponse semble avoir été claire : la rivière, les femmes, la pêche, les fleurs, les joueurs de dominos, les yoles, la couleur, les gens, la vie. Et c’est peut-être ce qui rend son œuvre plus importante pour nous aujourd’hui. Parce qu’avant de constituer patrimoine, une société telle que la nôtre doit apprendre à regarder ce qu’elle est. Et Honoré Gaston Chosrova, nous y aura aidé, pour avoir longtemps regardé son pays, la Martinique.

Sources et références

France-Antilles Martinique, Éric Hersilie-Héloïse, « Chosrova expose enfin », 12 octobre 2011. L’article situe explicitement Honoré Chosrova à Rivière-Pilote et le présente comme artiste-peintre. Consulter l’article

France-Antilles Martinique, « Un peintre “auréoliste” », 28 novembre 2011. Source essentielle pour la définition que Chosrova donne de lui-même comme peintre « auréoliste » et pour les thèmes récurrents de son œuvre : Martinique, femmes, fleurs, yoles et joueurs de dominos. Consulter l’article

France-Antilles Martinique, « Honoré Gaston Chosrova présente “Carib’auréoles” », 27 novembre 2011. Présentation de son exposition à l’Office municipal de la culture et des loisirs du Robert, organisée du 30 novembre au 13 décembre 2011. Consulter l’article

France-Antilles Martinique, « Un peintre qui ose la couleur », 5 décembre 2011. Compte rendu de Carib’Auréoles, exposition réunissant une trentaine de toiles de Chosrova. Consulter l’article

Gerry L’Étang (dir.), avec Renée-Paule Yung-Hing, La Peinture en Martinique, Paris, HC Éditions, 2007, 375 p., ISBN 978-2-911207-79-2. Ouvrage de référence sur l’histoire et la création picturale martiniquaises contemporaines ; Honoré Chosrova y figure parmi les artistes étudiés, avec un texte de l’artiste et une lecture de Détente à la rivière par Raphaël Confiant. Présentation bibliographique de La Peinture en Martinique

Raphaël Confiant, « Détente à la rivière », Potomitan, à partir de La Peinture en Martinique. L’œuvre d’Honoré Chosrova est précisément référencée : Détente à la rivière, 1993, acrylique sur toile, 82 × 66 cm. Le texte de Confiant permet d’éclairer sa représentation de la rivière, des femmes et de la mémoire populaire martiniquaise. Voir Détente à la rivière et le texte de Raphaël Confiant

Académie de Martinique, Sélection d’œuvres d’arts plastiques et d’artistes, dossier pédagogique. L’institution référence Femme aux poissons, 2002, acrylique sur bois, 105 × 66 cm, en renvoyant elle aussi à La Peinture en Martinique. Consulter le dossier de l’Académie de Martinique

Enfin, détail intéressant pour mesurer la circulation de son œuvre : Détente à la rivière a été utilisée en couverture de Black is Black de Raphaël Confiant, paru en octobre 2008.

Note éditoriale : ces références suffisent pour documenter solidement le peintre, son implantation à Rivière-Pilote, son esthétique « auréoliste », plusieurs œuvres et ses expositions. En revanche, elles ne permettent pas encore d’établir avec la même solidité son parcours militant. Je ne l’indiquerais donc pas comme fait dans Madinin’Art avant d’avoir retrouvé une source primaire ou un témoignage documenté.