Barbara Jean-Élie (2) : Faire de la parole un grand espace de liberté

  • par Rodolf Etienne

Dans notre premier volet consacré à Barbara Jean-Élie, nous retracions les grandes étapes d’un parcours qui l’a conduite du journalisme de terrain à la présentation, de la direction éditoriale à l’écriture, de la télévision à la transmission.

Mais une carrière ne se résume pas à l’addition de postes occupés, d’émissions présentées ou de personnalités rencontrées.

Une carrière se révèle aussi dans une manière d’écouter, de questionner et de faire exister la parole de l’autre, une manière de « travailler ». Chez Barbara Jean-Élie, cette manière de bien faire, de bien dire ou, simplement, de bien écouter est devenue une signature autant qu’un gage.

Depuis septembre 2023, la journaliste présente sur ATV l’émission Face à Face, diffusée chaque soir à 18 h 30. Un format de douze minutes, bref en apparence, mais qui impose une discipline particulière : comprendre rapidement une personnalité, identifier ce qu’elle peut apporter au débat, installer un climat de confiance et conduire l’entretien sans perdre de temps dans les détours convenus.

Barbara Jean-Élie effectue sa quatrième rentrée avec ATV. En quelques années, elle a présenté près de 600 émissions, recevant des femmes et des hommes de tous âges, de tous milieux et de tous secteurs d’activité. Cette diversité est sans doute l’une des caractéristiques les plus fortes de Face à Face. L’émission ne hiérarchise pas les existences en fonction de la notoriété de l’invité.

Elle peut accorder la même attention à une personnalité internationale, à un entrepreneur, à un artiste, à un responsable associatif ou à un enfant porteur d’un projet. 

Parmi les premiers invités figure ainsi Alan, âgé de seulement douze ans, un « kidpreneur » qui vendait des jus de citron. Plus récemment, Barbara Jean-Élie a eu l’honneur de recevoir le Dr Denis Mukwege, médecin congolais et Prix Nobel de la paix, connu dans le monde entier pour son combat en faveur des femmes victimes de violences sexuelles. Entre le jeune entrepreneur martiniquais et le médecin devenu une conscience internationale, il y a toute l’amplitude de Face à Face. Une émission dans laquelle le parcours humain compte autant que le statut, et où chaque invité est considéré comme le détenteur d’une expérience digne d’être entendue.

FANM – permettre aux femmes de parler en leur propre nom

Bien avant Face à Face, Barbara Jean-Élie avait déjà fait de l’entretien un espace d’expression et de reconnaissance. Durant cinq saisons, elle a présenté sur ZITATA l’émission FANM, un concept qu’elle avait elle-même imaginé et proposé à Max Monrose. Le principe était à la fois simple et ambitieux : donner aux femmes le temps de parler. Non pas quelques minutes, entre deux sujets ou deux publicités, mais cinquante-deux minutes pour raconter une trajectoire, développer une pensée, exprimer un désaccord, revenir sur une blessure, expliquer une réussite ou prendre position sur le monde. Au cours des quelque 270 émissions produites, Barbara Jean-Élie a reçu près de 600 femmes. Certaines émissions accueillaient en effet plusieurs invitées, parfois deux, trois ou quatre autour d’une même question. Les vacances permettaient également la diffusion de « best of », prolongeant la vie des entretiens et donnant aux téléspectateurs la possibilité de retrouver les moments les plus significatifs de la saison.

Mais FANM n’était pas seulement une émission consacrée à des portraits de femmes. Le projet consistait aussi à les interroger sur tous les sujets dont elles sont encore trop souvent exclues ou sur lesquels leur parole est reléguée au second plan. Économie, politique, culture, sexualité, nouvelles technologies, santé, relations amoureuses, vie professionnelle, exercice du pouvoir : aucun domaine n’était considéré comme étranger à la parole des femmes.

L’émission s’intéressait également à l’actualité nationale et internationale les concernant directement.

La situation des femmes afghanes après le retour des talibans, l’excision, les violences sexuelles utilisées comme armes de guerre, les travaux du Dr Denis Mukwege, le procès de Mazan, les féminicides, les inégalités médicales ou encore les difficultés rencontrées par les femmes dans l’exercice de responsabilités politiques faisaient partie des réalités abordées. À travers FANM, Barbara Jean-Élie ne cherchait donc pas simplement à célébrer des parcours. Elle voulait créer les conditions d’une parole autonome. Le rapport de Barbara Jean-Élie à la féminité et au féminisme n’est pas uniquement théorique. Il s’est construit à travers son propre parcours professionnel. Elle reconnaît avoir souvent évolué dans des environnements où il fallait s’imposer pour être entendue. Des espaces marqués par des rapports de pouvoir, des habitudes masculines et des formes parfois invisibles de hiérarchie entre les femmes et les hommes.

Dans certaines situations, explique-t-elle, il a fallu parler plus fort.

Cette intensité, que certains peuvent parfois percevoir comme une simple caractéristique de tempérament, est aussi le produit d’une expérience. Celle d’une femme qui a dû affirmer sa légitimité dans des univers où la parole masculine s’impose encore souvent avec davantage d’évidence. Elle s’interroge d’ailleurs sur ce qu’aurait été son parcours si elle avait été un homme. Aurait-elle rencontré les mêmes obstacles ? Aurait-elle dû faire preuve de la même énergie pour occuper certaines fonctions ou défendre ses idées ? Aurait-elle été jugée de la même manière ?

Avec le temps, Barbara Jean-Élie dit avoir davantage « objectivé cette question ». Elle considère désormais que les inégalités « ne relèvent pas seulement de comportements individuels ou d’expériences isolées », « elles s’inscrivent dans un système culturel et social plus large ». « La société demeure profondément patriarcale, même lorsque l’égalité est proclamée dans les textes. Les rôles féminins et masculins continuent d’être transmis, reproduits et intériorisés, parfois jusque chez les générations les plus jeunes », confirme-t-elle. Elle poursuit : « les femmes restent souvent associées au soin, à l’écoute, au foyer ou à la disponibilité émotionnelle. Les hommes, eux, demeurent assignés à la force, à l’autorité, à la maîtrise et à la retenue des sentiments ». Pour Barbara Jean-Élie, le combat pour l’égalité ne peut donc pas se limiter à l’accès des femmes aux responsabilités. Il doit également permettre aux hommes de s’émanciper de l’obligation permanente de puissance et de virilité. L’égalité suppose aussi de pouvoir exprimer ses émotions, reconnaître ses fragilités et construire des relations amoureuses moins prisonnières de rôles anciens.

Le corps des femmes, toujours politique

La journaliste insiste également sur : « la persistance d’un contrôle politique, social et symbolique exercé sur le corps des femmes ». « Le droit à disposer de son corps, les violences sexuelles, la santé reproductive, la sexualité ou la représentation médiatique des femmes demeurent des terrains de confrontation », selon elle. Elle argumente encore : « L’actualité internationale montre régulièrement que les droits que l’on croyait définitivement acquis peuvent être remis en cause. Dans plusieurs pays, des mouvements conservateurs ou masculinistes cherchent à réinstaller une vision autoritaire des rapports entre les sexes ».

Le développement de discours virilistes, amplifiés par certains réseaux sociaux, témoigne également d’une crispation face aux avancées féministes.

Pour Barbara Jean-Élie, cela confirme, tout simplement, que le féminisme « reste nécessaire, non comme une guerre contre les hommes, mais comme une exigence de liberté, de justice et de transformation des rapports sociaux ». Cette conviction traversait FANM pour se retrouver aujourd’hui dans sa posture comme dans sa démarche, dans sa manière de conduire les entretiens, de choisir certains sujets et de questionner les récits trop faciles.

À cœur ouvert – aller derrière le personnage public

Barbara Jean-Élie a également présenté À Cœur Ouvert, une émission intimiste consacrée à la découverte d’une personnalité. Ce format répondait à une autre dimension de son travail : dépasser la fonction, le titre ou l’image publique pour rencontrer la personne. Dans un paysage médiatique souvent dominé par l’urgence, la polémique et la recherche de la phrase spectaculaire, À Cœur Ouvert prenait le temps d’explorer les choix, les blessures, les hésitations et les valeurs d’un invité. Cette attention portée à l’intériorité relie les différentes émissions présentées par Barbara Jean-Élie. Dans FANM, il s’agissait de permettre aux femmes de développer leur pensée. Dans À Cœur Ouvert, de découvrir ce qui se cache derrière un personnage public. Dans Face à Face, de faire émerger en douze minutes l’essentiel d’une trajectoire. Les formats changent, mais le geste journalistique demeure : écouter pour mieux permettre à une parole vraie d’advenir vraiment.

Une nouvelle rentrée entièrement consacrée à ATV

Cette année, l’animatrice a décidé de concentrer son activité télévisuelle sur ATV. Elle poursuit Face à Face et annonce également la préparation d’un nouveau rendez-vous hebdomadaire. Elle préfère, « pour le moment, ne pas en révéler tous les contours ». Cette discrétion alimente naturellement notre curiosité. Il faudra attendre sa présentation officielle pour en connaître le concept. Mais une chose paraît déjà certaine : la parole, le décryptage et la rencontre devraient une nouvelle fois y occuper une place centrale. L’autre grande dimension de l’activité actuelle de Barbara Jean-Élie est l’enseignement. Elle poursuit ses cycles de cours à l’ICEA, l’Institut catholique européen des Amériques, où elle entame sa quatrième année d’intervention. Elle enseigne notamment les techniques de communication à des étudiants inscrits en licence de sciences sociales et de sciences du numérique. Ses enseignements concernent la prise de parole en public, le marketing, le management, la communication et le développement durable.

Barbara Jean-Elie interviendra également dans le bachelor de journalisme lancé en septembre, dans le cadre d’un partenariat avec France-Antilles. Elle y assure des cours d’analyse de l’actualité. 

Pour Barbara Jean-Élie, les étudiants doivent apprendre à distinguer les faits des opinions, à identifier les sources, à vérifier les informations et à résister aux mécanismes de manipulation. L’intelligence artificielle peut constituer un outil puissant, mais elle ne dispense ni de réfléchir ni de vérifier. Former de futurs journalistes à l’analyse de l’actualité revient donc à leur apprendre à ralentir, à contextualiser et à interroger les évidences.

https://www.atvplus.fr/program/5/face-a-face