Hippolyte Morestin (1869-1919) Un grand médecin de la Première Guerre mondiale

— Par Xavier Chevallier —

En ces périodes de commémoration du centenaire de la Grande Guerre, il faut se rappeler que des milliers de personnes du monde médical et hospitalier – médecins, chirurgiens, dentistes, infirmières, personnel soignant, brancardiers – se consacrèrent à soulager la souffrance et la détresse des autres dans des conditions éprouvantes et parfois au péril de leur vie. Parmi elles, il est un personnage tout à fait singulier ayant joué un rôle important durant le conflit et dont le destin hors du commun mérite d’être évoqué : le Docteur Hippolyte Morestin (1869-1919), grand chirurgien français de la Belle Epoque, qui devint un médecin légendaire durant la Guerre 14-18 en soignant des milliers de soldats grièvement blessés au visage et au crâne « les gueules cassées ». Il a pourtant connu le sort posthume de bon nombre de personnes célèbres en leur temps : un effacement quasi total de la mémoire collective. Ce n’est pas le moindre paradoxe chez celui qui est considéré de nos jours comme l’un des maîtres incontestés de la chirurgie maxillo-faciale et l’un des pères fondateurs de la chirurgie esthétique.
Né le 1er septembre 1869 à Basse-Pointe, petite commune du nord atlantique de la Martinique, Hippolyte Morestin est issu d’un milieu aisé, celui des blancs créoles de Saint-Pierre, importante ville portuaire et marchande surnommée à l’époque le Petit Paris des Antilles. Elève médiocre et turbulent au séminaire collège de Saint-Pierre, il quitte l’île française des Antilles à 14 ans : son père, Charles Amédée Morestin – médecin réputé à Saint-Pierre – l’envoie avec son frère ainé poursuivre sa scolarité au lycée Louis-le-Grand à Paris. Il passera avec succès son bac littéraire, puis l’année suivante le bac scientifique avant de s’inscrire à la faculté de médecine où il réussit à tous les examens avec une grande facilité. En 1890, il est interne des hôpitaux de Paris. En 1894, il obtient son doctorat à l’âge de 25 ans avec sa thèse intitulée Des opérations qui se pratiquent par la voie sacrée. Travailleur acharné, sa connaissance parfaite de l’anatomie humaine ainsi que sa prodigieuse habileté manuelle l’amènent à se spécialiser dans la chirurgie des articulations et les opérations des cancers labio-bucco-pharyngés et maxillaires où il fait preuve d’un souci esthétique constant. Figure médicale incontournable dans la capitale, il aura l’occasion de retourner plusieurs fois en Martinique où son talent opératoire fera merveille. Mais la destruction de la ville de Saint-Pierre lors de l’éruption volcanique de la montagne Pelée du 8 mai 1902, cause la mort de plus de 26 000 personnes dont 21 membres de sa parenté, ainsi que la perte de tous les biens et souvenirs familiaux. Affecté par cette tragédie – il se trouve à ce moment-là à Paris- , il deviendra encore plus sombre et solitaire. De caractère difficile, on ne lui connaît d’ailleurs aucune attache ou relation : il restera toute sa vie célibataire.
Partageant son temps entre ses patients et ses recherches médicales, il n’hésite pas à s’attaquer aux cas les plus difficiles. Malgré les échecs inévitables inhérents à la gravité des maladies, il fait preuve de persévérance. Il participe régulièrement à des réunions et congrès de sociétés savantes (anatomie, chirurgie), et rédige à un rythme effréné des articles qui sont publiés dans plusieurs revues médicales spécialisées. Faisant preuve d’une dextérité qui impressionne bon nombre de ses confrères – on vient le voir opérer de partout -, sa réputation ne cesse de croître en même temps qu’une clientèle qui lui est de plus en plus fidèle et attachée, y compris des femmes qui viennent le consulter pour des interventions purement esthétiques au niveau du visage, du cou, des seins, du ventre… Successivement chirurgien à l’hôpital Saint-Antoine, à la Maison municipal de Santé, à l’hôpital Tenon puis chef de service à l’hôpital Saint-Louis, agrégé de chirurgie en 1904 et professeur d’anatomie à la Faculté de Paris, sa renommée est solidement établie lorsque qu’éclate le premier conflit mondial.

Le Dr Hippolyte Morestin avant 1914

L’afflux considérable de grands blessés de la face et de la tête – qui se dénomment eux-mêmes « les baveux » « les blessés de la trogne » et à partir de 1921 les « gueules cassées » – mobilise à temps plein le médecin aide-major de deuxième classe Hippolyte Morestin. C’est à l’hôpital militaire du Val-de-Grâce et à l’hôpital Rothschild qu’il met au point et perfectionne les techniques de chirurgie réparatrice, se donnant sans compter à reconstruire les visages atrocement défigurés de milliers de blessés. Dans une discipline qui n’en est qu’à ses balbutiements, le Dr Morestin fait assurément œuvre de pionnier. Ardent défenseur des transplantations cartilagineuses, il inaugure également ce qu’il appelle les autoplasties par jeu de patience, reconstitutions minutieuses et progressives du visage sans apport de tissus étrangers. La somme colossale de ses travaux, une personnalité hors du commun – un caractère bien trempé doublé d’un grand dévouement pour ses malades – accroissent sa notoriété qui franchit les frontières et va bien au-delà du milieu médical.
Inventeur de plusieurs modes opératoires, auteur de 634 articles et communications entre 1894 et 1919, Hippolyte Morestin aura aussi formé plusieurs médecins parmi lesquels l’écrivain Georges Duhamel, mais aussi Thierry de Martel, futur chef de file de la neurochirurgie et d’autres qui deviendront des pionniers de la chirurgie esthétique : Raymond Passot, Suzanne Noël, Léon Dufourmentel.
Après l’armistice du 11 novembre 1918, à la demande de Georges Clémenceau, « le Père de la Victoire », Morestin choisit parmi ses patients, cinq blessés de la face qui seront présents à la signature du Traité de paix de Versailles le 28 juin 1919. Mais de santé fragile – souffrant de tuberculose- et travaillant sans relâche, il meurt le 12 février 1919 probablement victime du virus de la grippe espagnole. Sa disparition prématurée laisse des centaines de soldats en cours de traitement désemparés et les hommages unanimes de ses confrères se multiplient. A ses obsèques, un impressionnant cortège composé de personnel soignant et de nombreux malades défigurés, – dont beaucoup en pleurs – , l’accompagne de la chapelle du Val-de-Grâce au cimetière du père Lachaise où il est enterré.


Les cinq mutilés faciaux choisis par le Dr Morestin pour se rendre au Congrès de paix de Versailles le 28 juin 1919

Chirurgien d’exception, Hippolyte Morestin n’aura guère eu le temps de profiter des premiers temps de paix ni de réaliser l’influence considérable qu’il exercera dans le monde médical. Il laissera le souvenir d’un médecin qui consacra toute son énergie, sa science et son savoir-faire à redonner un visage à ceux que la guerre avait mis au banc de l’humanité, posant ainsi les jalons de la chirurgie esthétique moderne.

Xavier Chevallier, Conservateur en chef des bibliothèques

Ci-dessous trois illustrations

Emile Picot, Bienaimé Jourdain et Albert Jugon, trois anciens patients du Dr Morestin, fondateurs en 1921 de l’Union des Blessés de la Face et de la Tête « les gueules cassées ».

Monument (vers 1918 ?) rendant hommage à Morestin offert par les blessés du Val-de-Grâce

Dessin de 1922 représentant Hippolyte Morestin et ses patients « gueules cassées »