Quand Paulette Nardal rencontrait Marcus Garvey

  • par Rodolf Etienne

Octobre 1928 , Marcus Garvey, l’une des figures les plus puissantes et controversées du mouvement noir international, vient de prendre la parole devant un public parisien.

Quelques jours plus tard, une jeune Martiniquaise installée à Clamart lui écrit en anglais. Elle s’appelle Paulette Nardal. Le reste appartient à l’histoire.

La lettre, aujourd’hui conservée aux Archives de Martinique, révèle beaucoup plus qu’une rencontre occasionnelle : elle place directement Paulette Nardal au cœur des réseaux qui relient alors la Caraïbe, les États-Unis, l’Afrique et l’Europe. Quelques années avant que Césaire, Senghor et Damas ne donnent son nom à la Négritude, une autre histoire noire transatlantique était déjà en train de s’écrire.

1928 – Marcus Garvey arrive dans un Paris sous surveillance

Marcus Garvey n’est alors plus un inconnu. Né en Jamaïque en 1887, fondateur de l’Universal Negro Improvement Association (UNIA), il a développé depuis les années 1910 un mouvement international reposant sur la fierté noire, l’autonomie économique des populations noires, la construction d’institutions propres et l’affirmation d’une destinée africaine commune. Ses positions, parfois radicalement séparatistes, l’opposent notamment à W.E.B. Du Bois et divisent profondément les intellectuels noirs de son époque. Après son expulsion des États-Unis en 1927, Garvey retourne en Jamaïque mais poursuit ses voyages et ses réseaux internationaux.

Le 6 octobre 1928, il intervient à Paris au théâtre de la Gaîté-Rochechouart. Sa présence n’a rien d’anodin. Les autorités françaises observent avec inquiétude les mouvements politiques noirs qui se développent dans la capitale alors même que l’empire colonial français s’étend sur une grande partie de l’Afrique et des Caraïbes. Une chronologie publiée par la revue scientifique Gradhiva confirme cette intervention parisienne.

Et c’est précisément autour de cette visite que nous retrouvons Paulette Nardal.

Une lettre qui change la vision du monde noir et créole

Le 9 octobre 1928, trois jours après cette intervention, Paulette Nardal écrit à Marcus Garvey depuis le 3, rue Hébert à Clamart. Cette lettre constitue un document exceptionnel parce qu’elle ne relève ni du souvenir tardif ni de la reconstruction biographique : elle appartient à leurs échanges contemporains et est conservée dans les papiers Nardal aux Archives de Martinique.

Paulette y revient sur l’organisation d’un concert associé à la venue de Garvey et sur un différend concernant le paiement d’un pianiste et d’un flûtiste. Elle explique avoir personnellement pris les dispositions avec les musiciens pour La Dépêche africaine. Surtout, elle rappelle à Garvey que l’autorisation de s’exprimer en France avait été politiquement délicate : selon elle, les ministères de l’Intérieur et des Colonies étaient initialement réticents et l’intervention de Maurice Satineau, directeur de La Dépêche africaine, avait facilité sa prise de parole. Elle qualifie finalement la manifestation de véritable succès.

Soudain, Paulette Nardal n’apparaît plus seulement comme la future animatrice d’un salon littéraire. Elle est déjà une intermédiaire. Elle organise, traduit, explique les différences culturelles et politiques, met les personnes en relation et contribue matériellement à la circulation des idées.

Une Martiniquaise au carrefour du monde noir

Cette fonction de passeuse deviendra l’une des caractéristiques essentielles de son parcours. Installée en France pour étudier l’anglais, Paulette Nardal maîtrise précisément la langue qui lui permet d’accéder directement aux productions intellectuelles afro-américaines. Avec ses sœurs, elle fréquente et fait circuler les œuvres de la Harlem Renaissance, correspond avec Alain Locke, échange avec Claude McKay et participe à la constitution d’un réseau reliant intellectuels antillais, africains et afro-américains. Ses archives contiennent effectivement des correspondances avec Garvey, Locke et McKay.

À partir de 1928, elle collabore à La Dépêche africaine, créée par Maurice Satineau comme organe de correspondance et de réflexion sur les questions politiques et économiques coloniales. Le journal représente alors une tendance relativement modérée au sein des mouvements noirs parisiens, ce qui n’empêche nullement les autorités françaises de surveiller attentivement ces réseaux.

C’est dans ce contexte que les sœurs Nardal commencent à construire ce que l’on désignera plus tard comme le salon de Clamart : un lieu où se croisent des personnalités venues de la Caraïbe, d’Afrique, de France et des États-Unis. René Maran, Jean Price-Mars, Claude McKay, Alain Locke, Léopold Sédar Senghor et bien d’autres appartiennent à cet univers intellectuel cosmopolite.

Les recherches contemporaines insistent désormais sur l’importance de ce milieu dans la formation d’un espace intellectuel noir francophone avant l’affirmation proprement dite de la Négritude.

Garvey, oui — mais pas le garveyisme

Il serait cependant trompeur de transformer Paulette Nardal en disciple de Marcus Garvey. La rencontre et la correspondance sont établies ; l’adhésion idéologique complète ne l’est pas. Le monde intellectuel auquel appartiennent Paulette et sa sœur Jane se nourrit également de W.E.B. Du Bois, d’Alain Locke, de la Harlem Renaissance et de plusieurs traditions politiques caribéennes et africaines. Jane Nardal développe dès 1928 l’idée d’un « internationalisme noir », tout en se situant à distance de certains aspects du nationalisme et du séparatisme racial défendus par Garvey.

C’est précisément ce qui rend la relation passionnante. Paulette Nardal ne reçoit pas passivement une doctrine venue des États-Unis ou de Jamaïque. Elle se place au milieu des courants. Elle traduit, sélectionne, rapproche, confronte. Son importance tient moins à l’adhésion à une école qu’à sa capacité à permettre aux différentes pensées noires de se rencontrer.

Avant la Négritude, la circulation des idées

Trois ans après la visite de Garvey, Paulette Nardal participe avec le médecin haïtien Léo Sajous à La Revue du monde noir, publiée en français et en anglais à partir de 1931. Cette volonté bilingue résume presque tout son projet : permettre aux mondes noirs séparés par les langues, les océans et les histoires coloniales de se lire mutuellement. En 1932, son texte « Éveil de la conscience de race » formule explicitement cette prise de conscience transnationale. Aujourd’hui, les travaux de Brent Hayes Edwards et d’autres chercheurs replacent cet ensemble d’initiatives dans la généalogie intellectuelle précédant la Négritude.

C’est peut-être là que la lettre adressée à Marcus Garvey prend toute sa valeur. Elle montre une Paulette Nardal en action avant que l’histoire littéraire ne distribue ses grands rôles : une Martiniquaise parlant anglais à Paris, travaillant dans un journal antillais, organisant la venue d’un Jamaïcain devenu figure mondiale du nationalisme noir et participant à la circulation des idées entre plusieurs continents.

La Négritude n’est pas encore nommée. Mais les routes qui permettront son apparition existent déjà. Et Paulette Nardal se tient à l’un de leurs principaux carrefours.

Sources et liens utiles

  • Lettre originale de Paulette Nardal à Marcus Garvey, 9 octobre 1928, reproduite par les éditions Ròt-Bò-Krik à partir des Archives Nardal, Archives de Martinique — le document central de notre sujet. Lire la lettre de Paulette Nardal à Marcus Garvey
  • Éditions Ròt-Bò-Krik — Écrire le monde noir. Premiers textes, 1928-1939, textes de Paulette Nardal réunis par Brent Hayes Edwards et Ève Gianoncelli. Découvrir Écrire le monde noir
  • La Vie des idées — « Paulette Nardal, aux sources de l’internationalisme noir », étude sur son rôle intellectuel et transatlantique. Lire l’étude
  • Université de Limoges, revue FLAMME, travaux consacrés aux réseaux de Paulette Nardal et à ses correspondances avec Garvey, McKay, Senghor et d’autres figures des mondes noirs. Consulter l’étude universitaire
  • BnF — La Dépêche africaine, notice et accès aux collections numérisées du journal fondé en 1928 par Maurice Satineau. Consulter La Dépêche africaine à la BnF
  • Gradhiva — Chronologie des mouvements et productions intellectuelles noires, avec la venue de Garvey à Paris le 6 octobre 1928. Consulter la chronologie

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