Lisa Clague : Sous le masque, des créatures de rêves

  • par Rodolf Etienne

Il y a quelque chose d’immédiatement troublant dans les sculptures de Lisa Clague. Elles semblent appartenir à un monde dont nous connaîtrions les règles sans parvenir à nous souvenir où nous les avons reçues.

Des femmes aux visages masqués côtoient des animaux, des corps humains se prolongent en formes hybrides, des oreilles, des becs, des cornes surgissent là où nous attendions un visage. Tout est presque familier. Et pourtant rien ne l’est vraiment.

L’artiste américaine situe elle-même son travail dans un espace « entre le subconscient et l’intangible ». Ses figures masquées sont conçues comme des êtres ambigus, traversés par le déguisement, la séduction, la dissimulation et la métamorphose.

Le rêve constitue une source essentielle de cette œuvre : il compresse les images, associe des réalités étrangères les unes aux autres, transforme l’anxiété, le désir ou le souvenir en créatures nouvelles.

Du vase au corps

Figures hybrides de Lisa Clague

Lisa Clague n’était pourtant pas destinée à devenir exclusivement sculptrice de figures fantastiques. Née dans une famille d’artistes — son père était sculpteur sur métal et sa mère potière — elle commence par l’illustration avant d’intégrer le Cleveland Institute of Art. Elle y expérimente peinture, textile, joaillerie puis céramique. La poterie fonctionnelle l’attire peu. Progressivement, le contenant disparaît et le corps apparaît. Elle poursuit ensuite sa formation au California College of Arts and Crafts, où elle obtient son MFA et travaille auprès de Viola Frey, figure importante de la sculpture céramique américaine. Au début des années 1990, Clague prend l’habitude de réaliser de petites figures inspirées de ses rêves. C’est à partir de cette période que l’univers surréaliste qui caractérise aujourd’hui son œuvre devient véritablement central. Bosch, Kahlo, Bourgeois : une famille artistique. La généalogie esthétique de Lisa Clague est remarquablement vaste. Elle cite Jérôme Bosch, Frida Kahlo, Louise Bourgeois, Hans Bellmer et les surréalistes parmi ses influences.

Quelques créatures de l’univers de Lisa Clague

Jérôme Bosch (vers 1450-1516), peintre des Pays-Bas bourguignons, rattaché au mouvement des primitifs flamands, intervient très tôt. Lisa Clague raconte avoir découvert son univers vers l’âge de neuf ans. Chez le peintre néerlandais, l’être humain cohabite déjà avec l’animal, le monstrueux, le merveilleux et l’inexplicable. La créature devient le véhicule d’une vérité que le réalisme ne suffit plus à exprimer.

Chez Frida Kahlo (1907 – 1954), artiste peintre mexicaine, atteinte à six ans de poliomyélite et victime d’un très grave accident de bus à l’âge de dix-huit ans, nous retrouvons le corps comme territoire autobiographique, le dialogue entre douleur, animalité, identité et symboles. Chez Louise Bourgeois (1911 – 2010), sculptrice, dessinatrice, graveuse et plasticienne française naturalisée américaine, surtout connue pour sa sculpture et ses installations monumentales, le féminin devient également métamorphose, mémoire, sexualité, maternité et inquiétude.

Hans Bellmer (1902 – 1975), peintre, photographe, graveur, dessinateur et sculpteur franco-allemand, l’un des artistes majeurs du surréalisme, ouvre une autre voie : celle du corps démonté, recomposé, artificiel, presque inquiétant. Clague ne copie aucun de ces artistes. Elle semble plutôt habiter le territoire qui s’est ouvert entre eux.

Des femmes jamais seulement des femmes

Le féminin occupe une place particulière – singulière – dans son œuvre. Ses personnages ont fréquemment des corps féminins, mais leur identité échappe immédiatement aux catégories ordinaires. Une femme peut porter un masque animal. Une autre semble appartenir à une mythologie inconnue. Certaines ressemblent à des prêtresses, d’autres à des poupées ou à des divinités archaïques. Le corps féminin n’est plus seulement représenté : il devient un lieu de passage. Lisa Clague évoque parmi ses références les figurines préhistoriques de déesses ou de « Grande Mère », les êtres anthropomorphes de l’art préhistorique, certaines divinités égyptiennes à tête animale et la statuaire grecque archaïque. Le Center for Craft mentionne également son intérêt pour les masques africains et la mythologie grecque. Cette filiation produit un déplacement intéressant. La femme n’est plus seulement regardée depuis l’extérieur. Elle devient tour à tour humaine, animale, sacrée, inquiétante, protectrice ou menaçante. Elle ne possède plus une identité. Elle en possède plusieurs.

Le masque ne cache pas – il révèle

Lisa Clague dans son atelier, entourée de ses sculptures

Chez Lisa Clague, le masque pourrait être considéré comme le véritable centre du dispositif. Dans nos représentations habituelles, porter un masque consiste à cacher son identité. Chez elle, le procédé semble presque inverse : le visage dissimulé permet à une autre identité d’apparaître. L’animal devient alors moins un déguisement qu’une extension possible de l’être humain.

Le lapin, le singe ou le cerf accompagnent régulièrement ses personnages. Les animaux se trouvent parfois à côté du corps humain, parfois à l’intérieur même de son identité. L’œuvre pose ainsi une question très ancienne : qu’est-ce qui sépare réellement l’Homme de l’animal ? La mythologie n’a cessé de tenter de répondre en créant des êtres hybrides : sphinx, centaures, sirènes, dieux zoomorphes. Lisa Clague reprend ce principe mais l’introduit dans une psychologie contemporaine. Ses monstres ne viennent pas nécessairement d’un panthéon. Ils peuvent aussi provenir de nos propres rêves.

Tête sculptée et parure organique

Ce qui rend ces sculptures particulièrement fortes c’est que Lisa Clague ne renonce jamais entièrement à la beauté. Elle s’intéresse même explicitement aux idéaux classiques et renaissants : harmonie, symétrie, réalisme, perfection physique. Des références immédiatement mis en tension sous le prisme surréaliste. Une figure peut ainsi présenter un visage extrêmement délicat tout en portant sur la tête une architecture absurde. Un corps peut sembler fragile tandis qu’un masque animal lui confère une puissance inquiétante. Une sculpture blanche, presque immaculée, peut produire davantage d’étrangeté qu’une image volontairement horrifique. Cette coexistence entre grâce et malaise nous oblige à rester devant l’œuvre et à inlassablement nous interroger, à nous demander si nous devons sourire au monde alentour ou nous en méfier.

Donner une matière à l’inconscient – la femme comme possibilité

Créature couronnée de Lisa Clague

La céramique possède ici une importance particulière. Le rêve est par nature immatériel et fugitif. Lisa Clague lui donne au contraire du poids, du volume, une peau. La terre transforme l’image mentale en objet. Et l’objet peut désormais nous regarder. Lisa Clague utilise également des matériaux mixtes et associe régulièrement à la céramique le métal ou d’autres éléments. Cette hybridation matérielle répond alors directement à l’hybridation des corps. L’artiste poursuit encore aujourd’hui cette recherche. En 2025, le Center for Craft lui a notamment attribué une résidence Virginia A. Groot consacrée à l’exploration des matériaux. Ses œuvres figurent entre autres dans les collections de l’American Museum of Ceramic Art, du Fuller Craft Museum et de l’Asheville Art Museum.

Il serait finalement réducteur de qualifier l’univers de Lisa Clague de simplement « bizarre ». Sinon qu’ici, la bizarrerie est une méthode qui sert à faire éclater ou exploser les catégories classiques ou contemporaines : humain et animal, féminin et monstrueux, enfance et maturité, beauté et inquiétude, réalité et rêve. Pendant des siècles, la représentation féminine occidentale a souvent cherché à produire une image identifiable de la femme : la mère, la vierge, l’épouse, la muse, l’amante, la sorcière. Lisa Clague semble faire exactement l’inverse. Elle retire les frontières et sous ses doigts, la femme peut devenir, tour à tour, animal, masque, déesse, enfant, spectre ou créature encore dépourvue de nom. La femme n’est ainsi plus enfermée dans une représentation, mais devient plutôt une possibilité.

Sources et références

Lisa Clague, notice d’artiste, Center for Craft, 2025. Centre pour l’artisanat
Lisa Clague, entretien, Ceramic Arts Network, 2009. Default
Lisa Clague, notice biographique, John Natsoulas Gallery. John Natsoulas Gallery
« Lisa Clague: A Possibility of Being », John Natsoulas Gallery. John Natsoulas Gallery
Lisa Clague, déclaration d’artiste, Virginia A. Groot Foundation. The Virginia A. Groot Foundation
Lisa Clague, notice, Artsy/Momentum Gallery. Artsy

Momentum Gallery — Asheville, Caroline du Nord

John Natsoulas Gallery