ALBUM COUP DE CŒUR | OUGANDA
À peine 2 minutes 39. Il n’en faut guère davantage à Weasel Manizo et Redempter pour rappeler qu’à Kampala, la musique populaire continue de se fabriquer dans un formidable brassage de mélodie, de rythmes caribéens et d’Afropop.
Avec « Knocking », sorti à la fin de septembre 2026, Weasel ne signe pas un album au sens strict, mais un single qui nous donne envie d’ouvrir plus largement les portes de la musique ougandaise.
« Knocking » – 2’39 » pour retrouver tout le groove Weasel
Il y a d’abord cette voix et cette manière immédiatement est-africaine de laisser la mélodie respirer au-dessus du rythme. « Knocking », interprété par Weasel avec Redempter, est apparu le 25 septembre 2026 sur le canal Radio & Weasel Goodlyfe. Sa sortie commerciale est annoncée au 28 septembre. Les crédits disponibles indiquent Seguya Douglas comme compositeur. Précisons « Album coup de cœur » : nous consacrons cette rubrique à un single, et surtout à ce qu’il nous permet d’entendre derrière lui. Car écouter Weasel aujourd’hui, c’est nécessairement entendre une absence.
Radio & Weasel – un son qui appartient à l’histoire de l’Ouganda
Avant la carrière solo de Weasel, il y eut Radio & Weasel : Moses Ssekibogo, dit Mowzey Radio, et Douglas Mayanja, alias Weasel. Issus de l’environnement de José Chameleone et de Leone Island, les deux artistes développent avec Goodlyfe une musique qui mêle Afrobeat, reggae, dancehall et R&B. Des titres comme « Nakudata », « Bread and Butter », « Potential » ou « Magnetic » installent durablement le duo dans le paysage est-africain.
La mort de Mowzey Radio, le 1er février 2018, brise cette association. Mais elle n’en efface pas le son. Weasel ne peut plus chanter sans que l’histoire de Goodlyfe ne chante quelque part avec lui. Cette histoire reste d’ailleurs très actuelle. Goodlyfe et Weasel sont engagés en 2026 dans une controverse avec l’Uganda Performing Rights Society autour de la gestion et de la rémunération du catalogue Radio & Weasel. Weasel s’est également inquiété de l’exploitation d’enregistrements inédits laissés par Radio dans différents studios. Ces différends nous rappellent que le patrimoine musical n’est pas seulement affaire de mémoire : il est aussi affaire de propriété, de masters et de droits.
Kampala ne vit pourtant pas dans la nostalgie
C’est peut-être là que le détour par « Knocking » devient passionnant. La musique ougandaise de 2026 est particulièrement vivante. Il suffit de regarder quelques noms : Joshua Baraka, King Saha, Azawi, Eddy Kenzo, Sheebah, Cindy Sanyu, Ava Peace, Winnie Nwagi, Elijah Kitaka, John Blaq, Vinka ou Vyroota côtoient des figures établies comme Bebe Cool, José Chameleone et Weasel. Les classements disponibles donnent actuellement une forte visibilité à Joshua Baraka avec « YoYo » et à King Saha avec « Wewe », même si ces classements de plateformes ne constituent évidemment pas une mesure exhaustive de l’écoute nationale. La génération change donc, mais ne naît pas de rien. Pour une oreille caribéenne, l’Ouganda réserve une expérience assez fascinante. Le pays possède ses traditions et ses langues, mais sa musique urbaine moderne s’est construite dans la circulation.
Influences congolaises, reggae et dancehall jamaïcains, R&B, hip-hop, Afrobeat puis Afrobeats se sont rencontrés à Kampala avant d’être réinterprétés localement. Le kidandali, notamment, occupe une place particulière dans cette histoire des musiques urbaines ougandaises. Lorsqu’Apple Music a consacré en 2026 une sélection à The Sounds of Kampala, les artistes invités à raconter leur ville ont précisément décrit cette généalogie : l’Afrigo Band, les influences congolaises et jamaïcaines, l’émergence du kidandali, Radio & Weasel, puis la nouvelle génération qui hybride désormais ces héritages avec l’Afrobeats et la pop urbaine mondiale. Et c’est là que, depuis la Martinique, nos oreilles se dressent.
De Kingston à Kampala – de Kampala aux Antilles
Certaines pulsations nous sont familières. La Jamaïque n’est pas étrangère à l’histoire musicale de Kampala. Reggae et dancehall ont voyagé jusqu’en Afrique de l’Est, y ont rencontré d’autres métriques, d’autres langues et d’autres façons de chanter l’amour, la fête ou la société. Mais il serait réducteur de considérer la musique ougandaise comme une simple déclinaison africaine de musiques venues d’ailleurs. Kampala absorbe et transforme. C’est peut-être sa grande force. Joshua Baraka peut aujourd’hui évoluer dans une esthétique contemporaine parfaitement susceptible de circuler entre Kampala, Lagos, Londres et les plateformes mondiales, tandis qu’un artiste comme Weasel porte encore la mémoire d’une époque où Radio & Weasel participaient à la définition d’un son est-africain identifiable. Entre les deux, il n’y a pas rupture. Il y a transmission.
Une industrie encore fragile
Le succès artistique ne doit toutefois pas masquer les difficultés économiques. Un rapport consacré à l’industrie musicale ougandaise en 2025 combinait données de diffusion radio et télévision, YouTube et créations TikTok pour observer la circulation des morceaux. Il mettait simultanément en évidence la vitalité des succès et les difficultés financières auxquelles restent confrontés nombre d’artistes. Lorsqu’un catalogue immense continue d’être joué des années après la disparition de l’un de ses créateurs, qui collecte ? qui répartit ? qui possède ? qui transmet ? L’avenir des musiques africaines se joue aussi dans ces questions moins visibles que les millions de vues. « Knocking » n’est probablement pas destiné à bouleverser à lui seul l’histoire de la musique ougandaise. Et c’est justement pourquoi nous l’aimons. Il nous donne une porte. Derrière elle se trouvent Radio & Weasel et Goodlyfe, mais aussi Afrigo Band, le kidandali, Eddy Kenzo, Azawi, Joshua Baraka, King Saha, Winnie Nwagi, Elijah Kitaka et toute une scène que l’immense rayonnement international des industries nigériane et sud-africaine ne devrait pas nous empêcher d’écouter. À Madinin’Art, nous avons donc décidé d’ouvrir. Quelqu’un frappait. C’était Weasel.
À écouter :
Weasel ft. Redempter — “Knocking” (Official Audio) – Écouter sur YouTube
Artiste : Weasel feat. Redempter. Titre : Knocking. Label : Goodlyfe Magic. Univers artistique : Radio & Weasel / Goodlyfe. Contact professionnel : magicgoodlyfe@gmail.com
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