– par Jarvis Dunham

Journaliste, chroniqueuse culturelle, réalisatrice et passionnée de yole traditionnelle, Leïla Gonier développe depuis plusieurs années un parcours à la croisée de l’information, des arts visuels et des réalités sociales martiniquaises.
Son travail, qui traverse la presse, la photographie, le cinéma, l’économie et le patrimoine, témoigne d’une curiosité pour les différentes manières de raconter un territoire et ceux qui le font vivre.
De Sciences Po à l’écriture journalistique
Après des classes préparatoires aux grandes écoles, Leïla Gonier poursuit ses études à l’Institut d’études politiques de Rennes, puis à celui de Bordeaux, en France. Une formation qu’elle complète par l’apprentissage de la photographie et du cinéma, deux disciplines qui élargissent son rapport à l’information. Son parcours professionnel la conduit à collaborer à plusieurs titres de presse, notamment France-Antilles Magazine, Antilla, TAG Mag et EWAG. Elle participe également à l’animation du magazine culturel en ligne Art’Chipel. Sa pratique professionnelle associe progressivement le reportage, l’entretien, l’écriture documentaire et la réalisation audiovisuelle. Cette diversité apparaît également dans son activité de production. En juin 2015, elle crée L.G Prod, une entreprise individuelle déclarée dans le domaine de la création artistique. Son profil professionnel mentionne des activités de réalisation de courts métrages, de documentaires et de films publicitaires. En 2018, elle fait notamment état d’un tournage documentaire consacré au tourisme à Fonds-Saint-Denis, commune située sur les hauteurs du nord de la Martinique. Si la filmographie complète de ses réalisations reste à établir, cette orientation vers l’audiovisuel confirme l’importance de l’image dans son parcours.
La photographie, ou l’art de regarder autrement
La réflexion sur les images occupe une place importante dans ses centres d’intérêt. Le 17 mars 2018, Leïla Gonier participe à une journée organisée à Tropiques Atrium, scène nationale située à Fort-de-France, en hommage au photographe Henri Vigana. Sa communication, intitulée La mer dans la photographie en Martinique, propose d’examiner les représentations de l’espace maritime dans la production photographique locale. La mer y apparaît comme un miroir, mais également comme un espace d’imaginaire et de projection. Comment photographie-t-on un paysage que l’on croit connaître depuis toujours ? Quels récits les images construisent-elles à partir d’un élément aussi familier que l’océan ? Ces interrogations ouvrent une réflexion sur la place de la photographie dans la construction des représentations martiniquaises.
Son intérêt pour les artistes s’exprime également dans sa pratique de l’entretien. En janvier 2016, à l’occasion de l’ouverture des nouveaux espaces muséaux de la Fondation Clément, au François, elle rencontre Hervé Télémaque (1937-2022), peintre franco-haïtien associé notamment à la figuration narrative. L’artiste présente alors une exposition faisant suite aux rétrospectives qui lui avaient été consacrées en France. Leïla Gonier l’invite à décrypter son œuvre. La démarche permet de rapprocher le public des intentions, des références et des interrogations d’un créateur dont le travail dialogue avec l’histoire, la politique et les représentations du monde contemporain. Le cinéma constitue un autre prolongement de cette curiosité. En 2017, Leïla Gonier figure parmi les membres du jury de la compétition de courts métrages caribéens des Rencontres Cinémas Martinique, organisées par Tropiques Atrium. Le programme officiel la présente comme chroniqueuse et réalisatrice. Cette participation l’inscrit dans un espace d’échanges consacré aux nouvelles écritures cinématographiques de la Caraïbe, à leurs possibilités de diffusion et à leur reconnaissance critique.
Une journaliste attentive à l’économie du quotidien
Limiter son travail à la création artistique serait cependant réducteur. Plusieurs publications témoignent de son intérêt pour le fonctionnement des entreprises et les enjeux économiques martiniquais. En mai et juin 2018, elle signe notamment dans EWAG des articles consacrés à l’entreprise Caritel, spécialisée dans les équipements audiovisuels, au développement de la mobilité électrique par CGFF, ainsi qu’à l’entreprise agroalimentaire COMIA, dont elle retrace alors quarante années d’activité. Ces sujets abordent des questions aussi diverses que l’innovation, la production locale, l’organisation des entreprises et l’adaptation des activités économiques aux besoins du territoire.
Cette attention aux réalités matérielles de la vie martiniquaise apparaît également dans un entretien réalisé avec Yvon Pacquit, alors président du conseil d’administration d’Odyssi, régie chargée de la gestion de l’eau et de l’assainissement sur le territoire de la Communauté d’agglomération du Centre de la Martinique (CACEM). Publié sur la plateforme Martinique 2030, cet échange examine les différences entre gestion publique et gestion privée, les enjeux environnementaux, les investissements nécessaires et la place de l’intérêt général. Le sujet dépasse la seule organisation d’un service : il touche à la question fondamentale de l’accès aux ressources et aux responsabilités collectives.
La création artistique, miroir des tensions contemporaines
En juillet 2024, Leïla Gonier poursuit son travail de couverture culturelle dans les pages d’Antilla. Elle consacre notamment un article à Jean-Marc Hunt, plasticien guadeloupéen né en 1975, à l’occasion de son exposition NEGATALENT à la Fondation Clément. Elle y présente une œuvre traversée par les questions de résistance, de consommation, d’identité et de mémoire. Les installations et les peintures de l’artiste interrogent les héritages coloniaux, les contradictions de la société contemporaine et la possibilité de construire d’autres représentations de soi. Le même mois, elle rend compte de la troisième édition du Marché d’art de l’Habitation Clément, organisée du 28 juin au 18 août 2024. La manifestation rassemble 42 artistes et 84 œuvres au sein de la Pinacothèque. Son article décrit les conditions dans lesquelles les œuvres sont présentées à un public de collectionneurs, d’amateurs et de visiteurs, en soulignant la question de leur accessibilité. La démarche journalistique permet ainsi d’éclairer non seulement la création elle-même, mais aussi ses conditions de diffusion, de commercialisation et de rencontre avec les publics.
Sur la yole, l’expérience de la mixité
Il existe dans le parcours de Leïla Gonier une autre relation aux images et à l’espace : celle de la mer vécue physiquement. Après avoir pratiqué le gommier, embarcation traditionnelle des Antilles, elle rejoint la pratique de la yole ronde, bateau à voile emblématique du patrimoine martiniquais. En 2019, elle participe au Tour des yoles rondes de Martinique à bord de l’embarcation Diet Discount. Son expérience révèle les exigences d’une discipline dans laquelle l’équilibre, la coordination et la confiance entre équipiers sont indispensables.
Dans un reportage publié par France-Antilles le 8 août 2019, elle décrit les difficultés auxquelles une femme peut être confrontée pour s’imposer au sein d’un équipage majoritairement masculin. Les compétences techniques ne suffisent pas toujours : il faut également faire reconnaître sa légitimité. Son témoignage apporte un éclairage concret sur les rapports entre genre, tradition et pratique sportive. La yole apparaît alors comme bien davantage qu’une compétition nautique : elle devient un lieu où se négocient la place de chacun, la transmission des savoir-faire et l’évolution des habitudes collectives. Cinq ans plus tard, en juillet 2024, elle signe dans Antilla un article consacré à une initiative du Syndicat mixte d’énergie à la Martinique (SMEM), associant symboliquement la yole Fem’ et Hom’ à la barre aux patrimoines reconnus par l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO). Le patrimoine de la yole ronde, inscrit en 2020 sur la liste UNESCO des bonnes pratiques de sauvegarde du patrimoine culturel immatériel, y rencontre celui des volcans et forêts de la montagne Pelée et des pitons du nord de la Martinique, inscrits au patrimoine mondial naturel en 2023. L’article fait se rejoindre les enjeux de transmission culturelle et ceux de la transition énergétique.
Les femmes, la solidarité et la citoyenneté
Le rapport de Leïla Gonier aux réalités sociales se retrouve dans une contribution déjà publiée par Madinin’Art, le 24 novembre 2019. Aux côtés d’Isabelle Damico Alfonso, elle signe pour l’association féministe Culture Égalité un compte rendu intitulé Notre sororité contre la violence. Le texte revient sur une mobilisation organisée à Fort-de-France contre les violences faites aux femmes, mêlant performances artistiques, expression collective et sensibilisation. La création artistique y devient un langage permettant de rendre visibles des violences souvent dissimulées et de construire des formes de solidarité. Ses publications abordent aussi la vie citoyenne et les politiques sociales. En juillet 2024, elle rend compte, dans Antilla, d’une rencontre organisée autour de la situation des aidants familiaux, à l’occasion de la première édition de La Maison du Bonheur, initiative du mouvement politique Martinique Ensemble. L’article présente les préoccupations concrètes des familles et les démarches proposées lors de cette rencontre. Il témoigne de la diversité des sujets suivis par la journaliste, sans permettre pour autant de lui attribuer les positions politiques des personnes qu’elle interroge.
Raconter la Martinique dans toute sa complexité
L’examen de ces publications fait apparaître une journaliste dont le parcours professionnel résiste aux classifications trop étroites. Arts plastiques, cinéma, photographie, économie, environnement, patrimoine maritime et vie sociale constituent autant de terrains abordés par Leïla Gonier au fil des années. La diversité de ses contributions ne suffit pas, à elle seule, à définir une doctrine éditoriale. Elle révèle néanmoins une pratique tournée vers la rencontre, l’observation et la restitution des expériences humaines. Dans une société où l’information circule rapidement, où les images se multiplient et où les questions culturelles croisent sans cesse les préoccupations économiques et sociales, ce parcours rappelle l’importance d’un journalisme capable de franchir les frontières entre les disciplines. Le travail du journaliste consiste aussi à établir des relations entre des réalités que l’on présente trop souvent séparément : une œuvre et son histoire, une entreprise et son territoire, un patrimoine et ceux qui le font vivre.
Leïla Gonier appartient à ces professionnels de l’information qui contribuent, par la diversité de leurs sujets et de leurs supports, à documenter la Martinique contemporaine.




