Rodolf ÉTIENNE

Rodolf Étienne est journaliste, auteur, traducteur créole et formateur pour adultes (FPA). Depuis plus de vingt ans, il développe une activité journalistique consacrée aux réalités politiques, sociales, économiques et culturelles de la Martinique, de la Caraïbe, de l'Afrique et de leurs diasporas. Ses travaux s'intéressent particulièrement aux héritages historiques, aux circulations culturelles, aux dynamiques de coopération internationale et aux enjeux contemporains de la transmission des savoirs. Contributeur de Madinin’Art, il privilégie une approche documentaire et comparative, associant investigation, analyse et valorisation des patrimoines. Ses recherches explorent également les transformations liées au numérique, à l'intelligence artificielle, à l'éducation et aux nouvelles formes de création artistique.

Éducation – IA, école et fracture technologique

— par Rodolf Étienne

Les modèles de langages (LLM), dits « intelligence artificielle générative », sont déjà là.

Là, dans les téléphones, les bureaux, les universités, les entreprises et, qu’on le veuille ou non, dans les cartables.

Mais, en Martinique, la vraie question pourrait être : qui saura réellement utiliser l’IA, qui pourra la contrôler, et qui sont ceux qui risquent simplement de la subir.

Il y a quelque chose de subtilement trompeur dans la facilité avec laquelle nous parlons aujourd’hui à une IA. Il suffit d’ouvrir une application, de poser une question, de demander un courrier, une traduction, une image, un calcul ou un résumé. Tout paraît immédiatement accessible.

Mais derrière cette apparente simplicité se cache une nouvelle ligne de fracture. Car avoir accès à ChatGPT, Gemini ou à un autre outil ne signifie ni savoir l’utiliser, ni savoir vérifier ce qu’il produit, encore moins savoir l’intégrer intelligemment à son travail ou à son apprentissage.

strong>En Martinique, cette question est d’autant plus importante que l’intelligence artificielle arrive sur un territoire où les inégalités numériques, scolaires et sociales existaient longtemps avant elle.  Lire Plus

Connie Han : Du feu aux 88 touches

– par Rodolf Etienne

Il suffit de quelques mesures pour saisir que Connie Han n’envisage pas le piano comme un meuble délicat installé au milieu d’un trio de jazz.

Héritière de McCoy Tyner et de Kenny Kirkland, la pianiste américaine Connie Han refuse de choisir entre tradition et affirmation de soi.

Avec Secrets of Inanna, elle est même allée chercher dans la mythologie sumérienne une figure féminine vieille de plusieurs millénaires.

🎶👉 https://www.youtube.com/watch?v=EgCS0K78Sps

Chez Connie Han, l’instrument frappe, répond, provoque, soutient, accélère. Le rythme n’accompagne pas son jeu. Il semble en constituer l’ossature. Cela n’a rien d’accidentel.

À 14 ans, Connie Han intègre la Los Angeles County High School for the Arts, d’abord en piano classique et chant avant de basculer vers le jazz.

Parmi les pianistes qu’elle revendique figurent McCoy Tyner, Kenny Kirkland, Mulgrew Miller, Hank Jones, Chick Corea et Wynton Kelly. Elle raconte d’ailleurs avoir développé une part essentielle de son langage auprès du batteur Bill Wysaske, son mentor à la Los Angeles County High School for the Arts.

Née à Los Angeles dans une famille de musiciens professionnels chinois, Connie Han commence le piano avec sa mère dès l’enfance.

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Thierry Mathiasin : Palettes et couleurs multiples

— par Rodolf Étienne

Il y a chez le peintre-plasticien originaire de Deshaies en Guadeloupe, Thierry Mathiasin, quelque chose du domaine du « sensible singulier » qui se confronte inexorablement au classement de toutes catégories.

Artiste peintre ? Oui, inévitablement. Dessinateur ? Oui, bien sûr, sans conteste aucun.

Mais aussi : poète, auteur-écrivain,  enseignant en arts plastiques, parfois inspirés de textes engagés et consacrés au travail d’autres artistes, observateur attentif, médiateur constant de ce qui se joue ou se déroule autour de lui.

Chez Thierry Mathiasin, le trait et le mot semblent procéder d’un même mouvement : fouiller ce qui nous constitue jusqu’à rencontrer la mémoire, la blessure, le territoire insatisfait, le désir, mais également cette obstination presque physique à rester debout.

Thierry Mathiasin est né à Pointe-à-Pitre en 1967 et a grandi à Deshaies, en Guadeloupe.

Il quitte ensuite l’archipel pour poursuivre sa formation artistique et obtient en 1993 son diplôme des Beaux-Arts du Havre. Il devient enseignant en arts plastiques. Très tôt également, il écrit : Déréliction paraît en 1990, puis Quai des Arachides N°20 en 1993, une édition d’art et de poésie réalisée aux Beaux-Arts du Havre avec le soutien de la DRAC.  Lire Plus

Réparations : Le nouveau chapitre vers la dignité globale

-— Par Rodolf Étienne —

Pendant une grande partie du XXe siècle, la revendication centrale des peuples colonisés fut l’indépendance.

Mais les indépendances ont-elles réglé les comptes de la colonisation ? 

Soixante ou soixante-dix ans plus tard, voilà qu’une autre question prend une place croissante : après avoir obtenu le droit d’être libres, que faire des conséquences économiques, humaines, culturelles et patrimoniales de plusieurs siècles d’esclavage et de domination coloniale ?

C’est sous cet angle que la 3ème Conférence régionale de la CARICOM sur les réparations, organisée à la Barbade du 17 au 19 septembre 2026, prend une dimension qui dépasse largement Bridgetown. 

Réunis autour du thème Reparatory Justice as the Coming Enlightenment, responsables politiques, chercheurs, juristes, militants et représentants du monde africain et de ses diasporas ont travaillé à la mise en œuvre du Plan en 10 points révisé de la CARICOM pour la justice réparatrice.

La rencontre intervenait après l’adoption, le 25 mars 2026, de la résolution A/RES/80/250 des Nations unies sur la traite et l’asservissement racial des Africains. La CARICOM présente donc explicitement cette conférence comme le passage de la résolution à l’action.  Lire Plus

Sainte-Lucie – A’ila Resorts : Une aventure touristique à 1,3 milliard de dollars

– par Rodolf Etienne

À Mount Pimard, à Rodnay Bay, Sainte-Lucie ne construit pas seulement un nouveau complexe hôtelier.

Avec A’ILA Resorts, projet annoncé à 1,3 milliard de dollars américains porté par des sociétés liées à un groupe basé au Texas, l’île change l’échelle de l’attractivité touristique : hôtels, résidences, villas, bien-être, commerce, restauration, centre de conférences, accès public au littoral. 

Et derrière les images de piscines et de bâtiments posés face à la mer se joue une stratégie beaucoup plus élaborée : créer davantage de capacité touristique, attirer de nouvelles clientèles et, mécaniquement, remplir davantage d’avions.

À vingt-cinq minutes de vol de la Martinique, Sainte-Lucie organise déjà une partie du tourisme caribéen de demain.

Pas moins d’1,3 milliard de dollars pour le secteur touristique

Le projet A’ILA Resorts a été présenté officiellement en avril 2025 au Caribbean Investment Summit. Son montant annoncé : 1,3 milliard de dollars US. A’ILA Resorts est développé par Global Capital Caribbean LLC et USCEM Group LLC, deux filiales du Atlas Group of Companies, dont le siège est au Texas.

Le gouvernement de Sainte-Lucie présente Atlas comme un groupe international actif depuis plus de cinquante ans dans l’hôtellerie, les infrastructures, la santé, le logement, les bâtiments publics et les transports.   Lire Plus

Cultier – Coltrane : Le jazz comme territoire

  • par Rodolf Etienne

Le 23 septembre 2026, John Coltrane aurait eu cent ans.

Le monde du jazz célèbre celui qui transforma le saxophone en instrument de recherche harmonique, spirituelle et presque métaphysique.

Depuis la Martinique, cet anniversaire invite à écouter en regard une autre aventure : celle de Marius Cultier, parce que chacun, dans son espace, a refusé de considérer le jazz comme une musique achevée.

Au moment où l’œuvre du pianiste martiniquais fait l’objet d’un important travail de transcription, de publication et de transmission, Marius Cultier apparaît plus que jamais comme l’un de ceux qui ont donné au jazz une langue caribéenne.

John Coltrane naît le 23 septembre 1926 à Hamlet, en Caroline du Nord. Il meurt en 1967, à seulement 40 ans, mais laisse derrière lui une œuvre qui aura suffi à transformer une partie du vocabulaire du jazz. Miles Davis, Thelonious Monk, Blue Train, Giant Steps, puis son quartet avec McCoy Tyner, Jimmy Garrison et Elvin Jones constituent autant d’étapes d’une recherche qui ne semble jamais vouloir s’arrêter.

Puis vint A Love Supreme, enregistré en décembre 1964.

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John Coltrane : Un espace pour affronter histoire, mémoire et… silences

— Par Rodolf Étienne —

Chez Coltrane, improviser ne consiste pas à multiplier les notes.
Un siècle après sa naissance, John Coltrane demeure bien davantage qu’un géant du saxophone.

Il est l’un de ces artistes rares qui ont changé la forme de leur art parce qu’ils en avaient d’abord changé la nécessité.

Né le 23 septembre 1926 à Hamlet, en Caroline du Nord, John William Coltrane aurait cent ans en 2026.

Sa vie fut brève — à sa mort, en 1967, il n’à que quarante ans — mais son œuvre semble traversé plusieurs existences : le jeune musicien de rhythm and blues, le partenaire de Miles Davis, l’élève incandescent de Thelonious Monk, l’architecte de Giant Steps, le guide du quartet classique, puis l’explorateur spirituel des dernières années.

Chez Coltrane, la virtuosité n’est jamais le but : elle est le prix payé pour atteindre une parole plus vraie.

À chaque étape, Coltrane remet en jeu ce qu’il vient de conquérir. Il ne transforme pas seulement son style, il transforme jusqu’à sa raison de jouer. Voilà pourquoi sa musique nous atteint aujourd’hui encore.  Lire Plus

Minerais critiques : Afrique, de la mine à l’usine

— Par Rodolf Étienne

Pendant plus d’un siècle, une grande partie de l’économie minière africaine a fonctionné selon une mécanique presque immuable.

Extraire la matière première sur le continent, l’exporter, puis laisser ailleurs l’essentiel de la transformation industrielle, de la technologie, des emplois qualifiés et de la valeur ajoutée.

Cuivre, cobalt, bauxite, lithium, graphite, manganèse, platine, terres rares : l’Afrique possède une part considérable des minerais devenus indispensables aux batteries, aux véhicules électriques, aux réseaux électriques, aux énergies renouvelables, à l’électronique et désormais aux infrastructures de l’intelligence artificielle.

Mais posséder le minerai ne signifie pas posséder la chaîne de valeur. C’est précisément ce que plusieurs États africains tentent aujourd’hui de changer. Selon une analyse publiée par Reuters le 10 septembre 2026, l’Afrique continentale détiendrait environ 30 % des réserves minérales mondiales, tout en ne captant qu’environ 10 % des revenus miniers mondiaux. Le contraste résume à lui seul la question : la richesse géologique existe, mais une part considérable de la valeur économique est créée après que la matière première a quitté le continent.

Du minerai brut au produit transformé

Le mouvement qui s’esquisse aujourd’hui est loin d’être uniforme, mais il devient continental.   Lire Plus

Martinique – Tourisme : Kérosène, l’angle mort

  • par Rodolf Etienne

Alors que le nouveau président du Comité martiniquais du tourisme (CMT), Alexandre Ventadour, ambitionne de porter la destination jusqu’à 1,3 million de visiteurs à cinq ans, une variable extérieure pourrait sérieusement compliquer l’équation : le prix du carburant aérien.

Pour une île dont l’économie touristique dépend presque entièrement de l’avion, la hausse du kérosène ne menace pas seulement le nombre de visiteurs, elle risque surtout de réduire ce que chacun d’entre eux laissera dans l’économie martiniquaise.

Le tourisme martiniquais aborde la saison 2026-2027 dans une situation paradoxale. Rarement les ambitions auront été aussi clairement affichées. Alexandre Ventadour, nouveau président du Comité martiniquais du tourisme, estime que la Martinique pourrait atteindre 1,3 million de visiteurs dans les cinq prochaines années, en s’appuyant notamment sur les capacités aéroportuaires et portuaires existantes et sur le développement de nouvelles dessertes. 
Il reconnaît lui-même que cette trajectoire dépendra aussi des compagnies aériennes, des tour-opérateurs et de l’évolution de la situation géopolitique internationale.
C’est cette dernière précision qui semble prendre soudain une importance particulière. Le prix moyen mondial du carburéacteur a atteint, lors du dernier relevé de l’Association internationale du transport aérien, 171,01 dollars le baril, soit une progression de 9 % en une semaine.
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Santé : Laurence Huc, pesticides et cancers d’enfants

– par Rodolf Etienne

Toxicologue et directrice de recherche à l’INRAE, Laurence Huc travaille sur les relations entre environnement, pesticides et cancer.

Comment rechercher les causes d’une maladie lorsque les populations sont exposées non pas à un polluant isolé, mais à une multitude de substances au cours de leur vie ?

Du chlordécone aux pesticides contemporains, des sargasses aux métaux lourds, de la pollution atmosphérique aux contaminants alimentaires, la démarche de Laurence Huc invite à penser plus largement ce que pourrait devenir un véritable exposome caribéen.

Laurence Huc, de la toxicologie au débat public

Laurence Huc est toxicologue, directrice de recherche à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement, l’INRAE. Elle travaille sur les mécanismes par lesquels certains contaminants environnementaux peuvent affecter les cellules et participer au développement de pathologies, notamment cancéreuses. Ses recherches l’ont progressivement conduite à dépasser le seul cadre du laboratoire pour s’intéresser à la manière dont les populations sont réellement exposées : plusieurs molécules, plusieurs sources, plusieurs périodes de la vie, plusieurs environnements. Cette évolution est importante.

La toxicologie classique cherche souvent à isoler une substance, une dose et un effet.  Lire Plus

Patrimoine : Trois façons de transmettre la Martinique

– par Rodolf Etienne

Edouard Glissant, Eugène Mona, Valérie Kristofic. 

Le 21 septembre 1928 naît Édouard Glissant. Le 21 septembre 1991 disparaît Eugène Mona. Et le 21 septembre 2024 Fabienne Valérie Kristofic, autrice martiniquaise de littérature jeunesse s’éteint.

Il est des dates qui, sans l’avoir cherché, finissent par dessiner une géographie de la mémoire. Trois générations, trois univers, trois engagements, trois manières de dire le pays. 

Le 21 septembre en est une pour la Martinique. 

Chez Édouard Glissant, la Martinique devient pensée du monde. Né le 21 septembre 1928, l’écrivain, poète et philosophe élargit l’expérience antillaise jusqu’à en faire une réflexion sur la Relation, les langues, les mémoires, l’archipel et les identités qui ne se ferment pas sur elles-mêmes. L’œuvre d’Edouard Glissant interroge la façon dont nous entrons en relation avec les autres.

Chez Eugène Mona, cette même interrogation passe par le corps, la voix, le tambour et la flûte. Le chanteur martiniquais meurt le 21 septembre 1991, à 48 ans. Son œuvre plonge dans la langue créole, l’oralité, les mornes, les héritages africains, européens et indiens. Mona n’écrit pas un traité de l’identité martiniquaise : il la fait entendre.  Lire Plus

Mémoire : Les réseaux panafricains en Martinique

— Par Rodolf Étienne

Avant que Bob Marley, le reggae et les dreadlocks ne donnent au rastafarisme une visibilité mondiale, un formidable réseau d’idées circule déjà entre la Jamaïque, Trinidad, les Antilles françaises, Paris, Harlem et l’Afrique.

Garveyisme, panafricanisme, internationalisme noir, éthiopianisme, affirmation d’une identité noire et interrogation sur l’héritage africain traversent ces espaces.

Et la Martinique se trouve beaucoup moins éloignée de cette histoire qu’on pourrait le croire.

Bob Marley n’est pas à l’origine du rastafarisme. Lorsqu’il naît en Jamaïque en 1945, le mouvement possède déjà une histoire d’une quinzaine d’années. Le moment symbolique déterminant intervient le 2 novembre 1930, lors du couronnement à Addis-Abeba de Ras Tafari Makonnen sous le nom d’Haïlé Sélassié Ier, empereur d’Éthiopie.

Plusieurs prédicateurs jamaïcains interprètent alors l’événement dans une perspective biblique et afrocentrée. Parmi eux, Leonard Howell, Joseph Hibbert, Archibald Dunkley et Robert Hinds. Howell, qui avait séjourné aux États-Unis et fréquenté les milieux influencés par le garveyisme, devient l’une des principales figures de la première génération rastafari.

Marcus Garvey lui-même n’est pas rastafari. Mais sa pensée exerce une influence considérable sur les fondateurs du mouvement.  Lire Plus

Mémoire : Garvey, la Négritude, l’Afrique, la biguine

— Par Rodolf Étienne

Dans la famille Jean-Louis-de Rivel, qui demander ?

Il arrive que l’histoire disperse les membres d’une même famille au point de nous empêcher d’y voir clair !

Henri Jean-Louis est généralement présenté comme juriste, écrivain, militant panafricaniste et pancaribéen. Son fils, Victor Jean-Louis Baghio’o, apparaît dans l’histoire littéraire comme romancier et ingénieur du son. Sa fille Cécile Jean-Louis, devenue Moune de Rivel, appartient quant à elle à l’histoire de la chanson créole. Leur mère, Fernande de Virel, reste beaucoup moins connue alors qu’elle fut compositrice, violoniste, pianiste et pédagogue.

Pourtant, réunis, leurs itinéraires dessinent quelque chose de beaucoup plus vaste : l’histoire d’une famille créole qui, pendant près d’un siècle, fait circuler entre les Antilles, l’Europe, l’Afrique et les Amériques des idées, des textes, des musiques et une certaine conception de la dignité noire. Charles W. Scheel lui-même invite à considérer ensemble Henri Jean-Louis, Fernande, Victor et Moune dans ce qu’il appelle le « losange » de l’Atlantique noir.

Au commencement, Henri Jean-Louis et Fernande de Virel

Henri Jean-Louis naît à Sainte-Anne en Guadeloupe en 1874.  Lire Plus

Mémoire : Quand Nardal rencontre Garvey

par Rodolf Etienne

Octobre 1928 , Marcus Garvey, l’une des figures les plus puissantes et controversées du mouvement noir international, vient de prendre la parole devant un public parisien.

Quelques jours plus tard, une jeune Martiniquaise installée à Clamart lui écrit en anglais. Elle s’appelle Paulette Nardal. Le reste appartient à l’histoire.

La lettre, aujourd’hui conservée aux Archives de Martinique, révèle beaucoup plus qu’une rencontre occasionnelle : elle place directement Paulette Nardal au cœur des réseaux qui relient alors la Caraïbe, les États-Unis, l’Afrique et l’Europe. Quelques années avant qu’Aimé Césaire, Léopold Sédar-Senghor et Léon-Gontran Damas ne donnent son nom à la Négritude, une autre histoire noire transatlantique était déjà en train de s’écrire.

1928 – Marcus Garvey arrive dans un Paris sous surveillance

Marcus Garvey n’est alors plus un inconnu. Né en Jamaïque en 1887, fondateur de l’Universal Negro Improvement Association (UNIA), il a développé depuis les années 1910 un mouvement international reposant sur la fierté noire, l’autonomie économique des populations noires, la construction d’institutions propres et l’affirmation d’une destinée africaine commune.

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Une langue que l’on transmet est un avenir que l’on offre

Entretien : Rodolf Étienne / Pierre-Roland Bain, KEPKAA

À Montréal, le Mois du Créole s’apprête à franchir un cap symbolique. 

Pour ouvrir cette année l’édition anniversaire du Festival créole de Montréal, deux grandes voix martiniquaises seront à l’honneur : Jocelyne Béroard et Tony Chasseur, réunis le 3 octobre au Monument-National de Montréal pour un spectacle associant zouk, biguine, kreyòl jazz et rythmes caribéens.

Du 3 au 30 octobre 2026, le KEPKAA — Comité international pour la promotion du créole et l’alphabétisation — organise la 25e édition du Mois du Créole à Montréal, autour de la transmission, du dialogue, de la solidarité et de la diversité culturelle.
« Le festival, lancé à Montréal en octobre 2002, s’est progressivement imposé comme un rendez-vous incontournable de mise en relation des différents espaces créolophones. »

C’est l’un des fils rouges de cet entretien avec Pierre-Roland Bain, président du KEPKAA — Comité international pour la promotion du créole et l’alphabétisationà l’occasion de cette 25e édition.

Rodolf Etienne : Dans le vif du sujet, et depuis votre position, vingt-cinq éditions après les débuts du Mois du Créole, où en est la langue créole ?   Lire Plus

Que produisons-nous vraiment de ce que nous mangeons ?

— Par Rodolf Étienne

Après la terre, les agriculteurs, viennent l’assiette et le consommateur.

C’est là que la question de la souveraineté alimentaire devient concrète.

La Martinique parle beaucoup d’autonomie, mais elle continue d’importer des volumes considérables de denrées qui pourraient, au moins pour partie, être produites localement.

L’enjeu, à ce stade, n’est pas de savoir si l’île peut devenir totalement autonome — elle ne le sera probablement jamais — mais de savoir sur quels produits elle peut réduire sensiblement sa dépendance dans les dix prochaines années.

Les chiffres donnent immédiatement la mesure du problème. En 2024, la Martinique a importé 17 341 tonnes de légumes et tubercules frais, soit 3 % de plus qu’en 2023. Parmi ces importations figuraient 4 369 tonnes de pommes de terre, 4 224 tonnes d’oignons, 2 185 tonnes de carottes et 1 562 tonnes de tomates. Les importations de fruits frais, secs et séchés atteignaient quant à elles 11 732 tonnes.

Ces volumes ne signifient pas que tous ces produits peuvent être remplacés intégralement par une production locale. Certaines cultures sont mal adaptées au climat, d’autres répondent à des habitudes de consommation ou à des calendriers saisonniers précis.  Lire Plus

CTM : De 39 à 11 jours de trésorerie

— Par Rodolf Étienne

11 jours. 

C’est probablement le chiffre le plus spectaculaire publié cette année sur les finances publiques en Martinique.

Mais il nous faut immédiatement préciser ce qu’il signifie.

Il ne s’agit pas de dire que la Collectivité territoriale de Martinique (CTM) n’aurait plus que onze jours pour fonctionner, ni que la Martinique serait « en faillite ».

Le chiffre provient du pré-rapport 2026 de l’Observatoire des finances et de la gestion publique locales (OFGL), présenté le 9 juin dernier. Il concerne les comptes consolidés des collectivités territoriales de Martinique figurant dans l’annexe consacrée aux collectivités ultramarines. Ces données sont principalement établies à partir des comptes de gestion de la Direction générale des Finances publiques (DGFiP).

Et ce chiffre dit déjà quelque chose de suffisamment préoccupant pour qu’il n’est pas nécessité à l’exagération : à la fin de 2025, la trésorerie nette consolidée représente seulement onze jours de dépenses de fonctionnement, tandis qu’un an auparavant, elle en représentait environ 39.

De 39 à 11 jours d’avance de trésorerie

Ici, le mouvement est clairement brutal. Selon l’OFGL, la trésorerie nette s’établit en 2025 à 72 euros par habitant, soit une diminution de 74,1 % en un an.   Lire Plus

Quand Dieu inspire l’IA

— Par Rodolf Étienne

Pendant longtemps, la question de l’intelligence artificielle a semblé appartenir presque exclusivement aux ingénieurs, aux informaticiens et aux entrepreneurs de la Silicon Valley.

Mais que se passe-t-il lorsque l’IA doit répondre à une personne en deuil, à quelqu’un qui envisage de se suicider, ou simplement à un utilisateur confronté à un dilemme moral ?

Le problème cesse alors d’être uniquement technique, il devient philosophique, et parfois même, religieux.

C’est ce qui rend particulièrement intéressantes les consultations organisées en 2026 autour de Claude, l’intelligence artificielle développée par Anthropic.

Des théologiens chez Anthropic

Fin mars 2026, Anthropic, entreprise américaine de recherche et de développement en intelligence artificielle, fondée en 2021 par Dario et Daniela Amodei, anciens membres d’OpenAI, a réuni à San Francisco une quinzaine de responsables chrétiens, catholiques et protestants, issus du clergé, de l’université et du monde économique.

Les discussions ont porté sur des sujets étonnants : le développement moral de Claude, son comportement face aux personnes vulnérables et même la manière dont une intelligence artificielle devrait appréhender sa propre disparition éventuelle. Anthropic a ensuite élargi le dialogue.  Lire Plus

Nous perdons les hommes… et les terres

— Par Rodolf Étienne

À l’orée d’octobre 2026, l’agriculture martiniquaise se trouve au cœur d’un paradoxe.

Rarement les mots de souveraineté alimentaire, de production locale, de circuits courts et de reconquête foncière auront été aussi présents dans le débat agricole.

Pourtant, la structure agricole reste fragilisée par la diminution du nombre d’exploitations, le vieillissement des responsables d’exploitation, le recul historique des surfaces cultivées et la difficulté à assurer la relève.

Le dernier recensement agricole exhaustif montre qu’en 2020 la Martinique comptait environ 2 679 exploitations agricoles, soit près de 19 % de moins qu’en 2010. La taille moyenne des exploitations, elle, augmentait légèrement, signe d’une concentration progressive de l’activité.

Surtout, plus de la moitié des exploitations étaient dirigées par au moins un exploitant âgé de 55 ans ou plus. Pour les exploitations dont le chef ou le plus âgé des exploitants dépassait 60 ans, la question de la succession se posait déjà avec acuité : sur 833 exploitations concernées, seules 235 déclaraient une reprise identifiée par un coexploitant, un membre de la famille ou un tiers.

Ce vieillissement n’est pas une donnée abstraite.  Lire Plus

Cinquante ans après, le SERMAC toujours là !

  • par Rodolf Etienne

À Fort-de-France, la rentrée culturelle 2026 a une saveur particulière. Le SERMAC — Service municipal d’action culturelle — prépare sa cinquantième rentrée.

Né en 1976 dans le prolongement de la politique culturelle voulue par Aimé Césaire, il porte depuis un demi-siècle une ambition forte : mettre la culture à la portée de tous, promouvoir les arts martiniquais et lutter contre l’aliénation culturelle.

Pour Aimé Césaire, la culture n’était pas un supplément d’âme réservé à quelques initiés. Elle participait pleinement de l’émancipation. Elle devait permettre aux Martiniquais de retrouver leurs formes d’expression, leurs imaginaires, leurs rythmes, leurs gestes, leur histoire. Avant même la naissance officielle du SERMAC, la municipalité foyalaise avait commencé à structurer cette politique autour du Festival culturel de Fort-de-France et de l’OMDAC. En 1975, le conseil municipal décide de créer un organisme spécifiquement consacré à l’action culturelle ; installé au Parc Floral, il développe progressivement ses interventions, notamment dans les quartiers populaires. Le SERMAC prolongera cette dynamique à partir de 1976.

L’un des principaux foyers de la vie culturelle foyalaise

Depuis lors, plusieurs générations ont fréquenté ses ateliers.  Lire Plus

Sargasses (5) : Qui doit payer quand la crise est permanente ?

— Par Rodolf Étienne

Pendant quinze ans, la question des sargasses a été formulée presque toujours de la même manière : comment ramasser plus vite ? En 2026, elle a inexorablement changé.

Au Robert, au François, au Vauclin, au Marigot ou à Trinité, les habitants ne demandent plus seulement que les algues soient retirées. Les communes ne demandent plus seulement des tractopelles. Les parlementaires ne réclament plus seulement quelques millions supplémentaires dans le prochain budget.

Une question beaucoup plus profonde apparaît : qui doit payer lorsqu’un phénomène autrefois exceptionnel devient une charge permanente pour un territoire ? Cette interrogation traverse aujourd’hui les prises de position des élus, les mobilisations des collectifs de riverains, les rapports des institutions de contrôle et la préparation du troisième Plan Sargasses.

Elle touche au partage des responsabilités entre communes, intercommunalités, Collectivité territoriale de Martinique, État, Europe et, de plus en plus, aux droits des particuliers eux-mêmes. Car la facture ne s’arrête pas au rivage. Elle entre désormais dans les maisons, les entreprises, les écoles, les budgets communaux et les patrimoines familiaux.

Au Robert, le conflit a changé de nature

Le début de l’année 2026 constitue probablement un tournant.  Lire Plus

Sargasses (4) : Quinze ans après, combien la Martinique a-t-elle réellement payé ?

— Par Rodolf Étienne

En 2011, lorsque les premières nappes massives de sargasses atteignent les côtes martiniquaises, personne ne sait encore que l’île entre dans un cycle qui durera au moins quinze ans.

On ramasse. On dégage les plages. On cherche où stocker. On mesure les premières émanations d’hydrogène sulfuré. Puis les sargasses reviennent.

À mesure que les arrivages se répètent, la facture change de nature. Elle n’est plus seulement celle du tractopelle envoyé sur une plage. Elle est devenue la somme de dépenses publiques, de pertes d’activité, d’équipements détériorés, de bateaux immobilisés, de logements exposés, de journées de travail perdues, d’établissements scolaires perturbés, de dépenses sanitaires, d’écosystèmes fragilisés et d’investissements qu’il faut recommencer chaque année.

Le problème est qu’aucune comptabilité consolidée ne permet aujourd’hui d’annoncer sérieusement : « Les sargasses ont coûté X millions d’euros à la Martinique depuis 2011. »  Ce chiffre global n’existe pas. Et cette absence de chiffre constitue déjà en elle-même une information. Quinze ans après le début du phénomène, nous savons compter les tonnes ramassées, les barrages installés ou les crédits engagés certaines années. Nous ne savons pas le coût total supporté par le territoire.  Lire Plus

PETROLE – NIGERIA : L’entrée en bourse de tous les records

— Par Rodolf Étienne

Le livre d’ordres ouvre ce 14 septembre 2026. Une option de surallocation pouvant atteindre 15 % est prévue si la demande le justifie. 

Nigeria. Derrière l’opération financière historique engagée par la raffinerie Dangote se joue une question autrement plus importante. L’Afrique peut-elle transformer ses ressources, financer ses industries et devenir progressivement le propriétaire de son propre appareil productif ?

Le 4 septembre 2026, la Securities and Exchange Commission du Nigeria a approuvé l’introduction en Bourse de Dangote Petroleum Refinery & Petrochemicals, immense complexe industriel installé à Lekki, près de Lagos. L’opération prévoit la mise sur le marché de 4,1 milliards d’actions ordinaires au prix de 525 nairas chacune. Si l’offre est entièrement souscrite, elle permettrait de lever environ 2 150 milliards de nairas, soit quelque 1,63 milliard de dollars. Ce qui représente la plus importante vente d’actions jamais réalisée sur le continent africain.

L’Afrique s’apprête à vivre une opération boursière sans précédent !

Mais le record financier n’est probablement pas ce qui importe le plus ici. Derrière les actions, les milliards et la Bourse se trouve une question beaucoup plus fondamentales : après avoir longtemps exporté ses matières premières, l’Afrique peut-elle désormais les transformer, financer cette transformation et devenir propriétaire des entreprises qui la réalisent ?  Lire Plus

Sargasses (3) : Quand le littoral martiniquais perd de sa valeur

— Par Rodolf Étienne

Pendant longtemps, vivre au bord de l’eau était presque automatiquement associé à une plus-value.

Vue sur mer, accès au littoral, ventilation naturelle, proximité des plages : dans une île comme la Martinique, le rivage concentre une partie des biens immobiliers les plus recherchés.

Mais que se passe-t-il lorsque la mer apporte régulièrement autre chose que l’image paradisiaque promise par l’annonce immobilière ?

Depuis 2011, les sargasses modifient progressivement cette équation. Au point où dans certaines villes de la façade atlantique, elles ne sont plus seulement un problème environnemental ou sanitaire. Elles deviennent un facteur de localisation immobilière.

Le phénomène est, certes, encore difficile à mesurer avec précision : professionnels de l’immobilier, propriétaires, loueurs saisonniers et travaux publics commencent à documenter une dégradation de l’attractivité de certains secteurs particulièrement exposés.

Le bord de mer n’a plus partout la même valeur

Le paradoxe est saisissant. Un bien peut posséder tous les attributs traditionnellement recherchés — vue mer, piscine, terrasse, accès direct au littoral — et perdre une partie de son attractivité précisément parce qu’il se trouve trop près de l’eau.  Lire Plus

MARTINIQUE 2026 : Les cinq hommes qui pèsent

– Par Rodolf Etienne

Qui détient aujourd’hui le pouvoir en Martinique ?

La question dérange presque autant qu’elle intrigue. Politique, économie, communes, intercommunalités : derrière les institutions, quelques hommes concentrent aujourd’hui une capacité particulière à orienter les décisions en Martinique. 

Serge Letchimy, Stéphane Hayot, Didier Laguerre, Bruno Nestor Azérot et Justin Pamphile sont les hommes qui apparaissent au centre du réseau de pouvoir.

Un classement nécessairement discutable et, précisément pour cela, révélateur. 

Il serait évidemment absurde de chercher un homme qui, seul, commanderait l’île. La Martinique est traversée par plusieurs pouvoirs : celui du suffrage universel, celui de l’argent, celui de l’administration, celui des communes, celui des réseaux professionnels, celui de la rue, celui des médias et, de plus en plus, celui de la capacité à mobiliser rapidement l’opinion publique. Mais tous les acteurs ne disposent pas du même nombre de leviers.

En septembre 2026, cinq hommes paraissent disposer d’une influence locale particulièrement importante.

Il ne s’agit ni d’un palmarès de popularité, ni d’un jugement sur leurs qualités personnelles, encore moins d’une mesure scientifique. L’influence dont il est question ici est la capacité concrète à faire entrer une question dans l’agenda public, à réunir des acteurs, à mobiliser des moyens ou à peser sur une décision concernant la Martinique.   Lire Plus