Les archives féministes historiques d’Andrée Michel

— par Rodolf Étienne

Il arrive que les archives racontent davantage qu’une vie. Elles révèlent une époque, les combats qui l’ont traversée et, parfois, tout ce qu’une société a mis du temps à reconnaître.

Andrée Michel (1920 – 2022) fut l’une des pionnières françaises de la sociologie féministe.

Le fonds Andrée Michel, conservé aux Archives nationales présente sur 52,8 mètres linéaires et 215 articles, couvrant une période allant de 1886 à 2018 : correspondances, carnets, enquêtes, photographies, dossiers scientifiques et documents militants. Ce sont ainsi les traces d’une existence passée à interroger la domination des femmes, mais aussi la guerre, le colonialisme et les mécanismes du pouvoir.

Entrée au CNRS en 1951, Andrée Michel travaille très tôt sur les rapports entre famille, travail, immigration et condition féminine, à une époque où les sciences sociales françaises accordent encore peu de place à ces questions.

Chez elle, la recherche n’est cependant jamais séparée de l’engagement. À partir des années 1970, elle participe directement au mouvement féministe et fonde en 1974 un groupe consacré aux femmes et à la sociologie.

Ses archives permettent ainsi de suivre une grande partie des transformations intellectuelles et politiques de la seconde moitié du XXe siècle : revendication du droit à la contraception et à l’avortement, dénonciation du sexisme, réflexion sur la division sexuelle du travail, mais également engagement anticolonialiste et critique des logiques militaires. Andrée Michel s’intéresse notamment au complexe militaro-industriel, aux conséquences sociales des guerres et aux essais nucléaires. Elle montre combien militarisation, rapports économiques et domination masculine peuvent appartenir à un même système de pouvoir.

C’est précisément ce qui donne aujourd’hui à ces documents une valeur particulière. Ils ne constituent pas seulement les archives personnelles d’une universitaire reconnue, ils permettent également d’observer la manière dont une pensée féministe s’est fabriquée au contact du terrain, de la recherche et des luttes politiques. Dans les lettres, les notes de travail et les enquêtes apparaissent les réseaux de femmes, chercheuses, militantes et intellectuelles qui ont contribué à faire émerger des questions longtemps maintenues aux marges de l’université.

Quelles femmes entrent dans les archives, et à quel moment leur travail devient-il digne d’être conservé comme élément de l’histoire collective ?

L’archive n’est jamais complètement neutre. Elle dépend de ce qu’une époque décide de préserver, de classer ou de transmettre. Longtemps, les trajectoires féminines et les mouvements féministes ont été dispersés dans des correspondances privées, des associations, des cartons personnels ou des documents militants fragiles. Avec le fonds Andrée Michel, c’est une partie de l’histoire contemporaine du féminisme français qui devient accessible à la recherche.

Et derrière ces 52,8 mètres de dossiers se décrit une évidence : écrire l’histoire des femmes ne consiste plus seulement à rechercher celles qui avaient disparu des récits officiels. Il faut aussi comprendre comment leurs paroles, leurs combats et leurs productions intellectuelles parviennent — ou non — jusqu’aux institutions chargées de fabriquer notre mémoire collective.

Des archives qui, sans nul doute, devraient permettre à tous de poser un nouveau regard sur le féminisme français

Sources et références

  • Archives nationales de France, Fonds Andrée Michel (1920-2022), nouvel instrument de recherche mis en ligne en septembre 2026. Les Archives nationales indiquent que le fonds rassemble notamment notes de recherche, enquêtes de terrain, correspondances, manuscrits, publications annotées et documentation internationale sur les femmes, les rapports sociaux de sexe, le militarisme, la paix et le développement. LinkedIn
  • Claire Gourdeau, « Andrée Michel : des travaux précurseurs en sociologie… », Sociologies, 2025. L’article revient notamment sur son entrée au CNRS en 1951 et sur son rôle pionnier dans la sociologie féministe française. OpenEdition Journals
  • Marie Vogel, « Andrée Michel, sociologue sans frontières », Travail, genre et sociétés, n° 22, 2009. Entretien et parcours scientifique, avec une bibliographie détaillée de ses travaux. Cairn.info
  • Andrée Michel, « Le complexe militaro-industriel, la guerre du Golfe et la démocratie en France », L’Homme et la société, n° 99-100, 1991, p. 197-212. Persée
  • Andrée Michel, « Militarisation et politique de genre », Recherches féministes, vol. 8, n° 1, 1995, p. 15-34. DOI : 10.7202/057817ar. Érudit
  • Andrée Michel, Agnès Bertrand et Monique Sené, « Le complexe militaro-industriel et les violences à l’égard des femmes », Nouvelles Questions Féministes, n° 11-12, 1985. Nouvelles questions feministes
  • Andrée Michel, Surarmement, pouvoirs, démocratie, Paris, L’Harmattan, 1995. Persée
  • Andrée Michel, Féminisme et antimilitarisme, avant-propos de Jules Falquet, Éditions iXe, 2012. Éditions iXe
  • Centre des archives du féminisme – Université d’Angers : un autre ensemble d’archives Andrée Michel est également conservé à Angers, issu notamment d’un don effectué en 2011.