- par Rodolf Etienne

Écrivain, architecte, musicien et pionnier des radios libres, Marc Alie a traversé plusieurs décennies de création martiniquaise en refusant de s’enfermer dans une seule discipline.
Derrière les édifices qui ont marqué le paysage de l’île se découvre un auteur dont l’œuvre littéraire mérite aujourd’hui d’être relue.
Marc Alie appartient à la catégorie d’artistes dont le parcours oblige à franchir les frontières habituelles entre les disciplines.
Né en 1944 à Nausselles, dans l’Aveyron, et décédé le 8 novembre 2020 à Paris, Marc Alie a consacré une part essentielle de son existence à la Martinique, où son nom demeure associé à plusieurs réalisations architecturales. Chez lui, la création semble avoir répondu à une nécessité constante : inventer des formes, interroger le monde et proposer d’autres manières de l’habiter.
L’architecture comme expérience de liberté
Diplômé de l’École spéciale d’architecture, Marc Alie a été marqué par les recherches de Claude Parent et Paul Virilio, notamment autour de la fonction oblique, qui entendait bouleverser les conceptions traditionnelles de l’espace. Inscrit à l’Ordre des architectes en Martinique dès 1973, il a participé à plusieurs projets importants, parmi lesquels les logements sociaux des Hauts du Port, à Fort-de-France, et le centre administratif de l’ancien conseil général. Mais c’est probablement son église du François, édifiée dans les années 1980, qui demeure l’expression la plus spectaculaire de son audace. Avec ses formes avant-gardistes, cette réalisation rompait avec les représentations habituelles de l’architecture religieuse. Ouvert au culte en 1986, l’édifice fut gravement endommagé par la tempête Debby en septembre 1994, avant d’être détruit au début des années 2000.
L’écrivain derrière l’architecte
L’œuvre littéraire de Marc Alie constitue une autre dimension de son parcours, moins visible aujourd’hui. Plusieurs titres jalonnent sa bibliographie, notamment Tout va si bien, signalé en 1995 aux éditions de l’Atelier, Dieu que j’étais belle, publié aux éditions Exbrayat, et Une certaine Victoire, disponible en version numérique.
Dans Dieu que j’étais belle, roman écrit à la première personne, une femme raconte son existence et une expérience mystique.
Ce choix d’une voix féminine ouvre une perspective singulière sur les possibilités narratives de l’auteur. Une certaine Victoire, dont l’édition d’origine remonte à 1995, laisse entrevoir une autre préoccupation : celle d’une communauté confrontée à ses contradictions, à sa mémoire et à son rapport à la révolte. Le texte de présentation disponible en ligne évoque un peuple autrefois attaché à la défense des plus faibles, désormais confronté à l’oubli de ses propres convictions. La dimension critique de cette écriture mérite une lecture approfondie.

Marc Alie
Elle invite à s’interroger sur la manière dont Marc Alie observait les transformations de la société antillaise, les comportements collectifs et les contradictions humaines. Il serait toutefois réducteur de vouloir interpréter toute son œuvre à partir de ces seules indications bibliographiques. Retrouver ses livres, les relire et en étudier les constructions narratives apparaît comme une étape indispensable pour restituer la singularité de son écriture.
La musique, la radio et l’esprit d’expérimentation
Avant même certaines de ses réalisations architecturales, Marc Alie s’intéressait à la musique. Dès 1965, il participe à l’émergence de formations musicales en Martinique, notamment les Cannibales et les Coconuts. En 1981, il se lance dans l’aventure des radios libres avec La Méduse, expérience qui témoigne de son intérêt pour de nouvelles formes d’expression et de communication. La musique, la radio et l’écriture dessinent ainsi un parcours où l’expérimentation semble occuper une place centrale. Loin de représenter des activités secondaires, ces pratiques participent d’une même curiosité pour les langages et les moyens de toucher un public. Au moment de sa disparition, le 8 novembre 2020, Marc Alie préparait un nouvel ouvrage intitulé Les années savanes. Ce projet constitue aujourd’hui une piste de recherche particulièrement intéressante. Le manuscrit a-t-il été achevé ? A-t-il fait l’objet d’une publication confidentielle ou d’une conservation dans des archives privées ? Existe-t-il une correspondance éditoriale permettant d’en reconstituer l’histoire ? Ces questions restent ouvertes. Elles rappellent combien le travail de mémoire littéraire dépend parfois de documents dispersés, de témoignages et d’initiatives de sauvegarde.
Un héritage à redécouvrir
Six années après sa disparition, en cette année 2026, l’œuvre de Marc Alie appelle une exploration qui dépasse l’hommage biographique. Son itinéraire permet de poser plusieurs questions essentielles sur la création en Martinique : comment les artistes ont-ils participé à transformer les paysages et les imaginaires ? Quelles relations se sont établies entre modernité architecturale, littérature et expression culturelle ? Que reste-t-il des expériences qui n’ont pas trouvé leur place dans les récits patrimoniaux dominants ? Retrouver Marc Alie écrivain, c’est aussi chercher à comprendre ce qui reliait chez lui l’espace bâti, la parole écrite et la liberté d’inventer. L’homme a disparu. Plusieurs de ses constructions ont changé de fonction ou n’existent plus. Ses livres, eux, peuvent encore nous aider à découvrir une pensée créatrice dont toutes les dimensions restent à explorer.
Marijosé Alie, journaliste, chanteuse et romancière

Ancienne épouse de Marc Alie, Marijosé Alie, également connue sous le nom de Marijosé Alie-Monthieux, occupe une place importante dans la vie culturelle et audiovisuelle martiniquaise. Née à Paris en 1951, elle a construit une carrière de journaliste et de responsable de programmes au sein de l’audiovisuel public, tout en développant une activité musicale et littéraire. Sa collaboration avec le groupe Malavoi, notamment autour de la chanson Karésé mwen, a contribué à sa notoriété dans les Antilles. Son parcours littéraire débute notamment avec Elle & elle : entre chienne et louve (2009), ouvrage associant ses textes aux peintures de sa fille Frédérique Alie. Elle publie ensuite Le Convoi (2016), roman distingué par le prix Ivoire, puis Une semaine et un jour (2020) et Entretiens avec Aimé Césaire (2021). En septembre 2026, elle fait paraître Pont Gueydon, aux éditions Mémoire d’encrier. Situé à Fort-de-France, ce troisième roman explore les frontières sociales, la mémoire de l’esclavage, la colonisation et les aspirations à la résistance à travers la rencontre de deux personnages issus de milieux différents.
Frédérique « Fred » Alie, entre peinture, musique et écriture
Fille de Marijosé Alie, Frédérique Alie, dite Fred Alie, est une artiste martiniquaise dont le parcours associe création picturale, composition musicale et écriture de chansons. Née à Fort-de-France en 1973, elle grandit dans un environnement artistique avant d’entreprendre des études d’architecture à Paris. Elle privilégie finalement la musique et la peinture. Guitariste, autrice-compositrice et interprète, elle a notamment écrit pour Philippe Lavil et Lokua Kanza, tout en participant à différents collectifs musicaux. En 2009, elle collabore avec sa mère à l’ouvrage Elle & elle : entre chienne et louve, dans lequel peintures, dessins, poèmes et textes de chansons se répondent. Elle participe également au projet musical familial Elle & Elles, aux côtés de Marijosé Alie et Sohée Monthieux, notamment avec l’album Kalenda paru en 2016. Son itinéraire illustre à son tour la circulation entre plusieurs formes artistiques, de l’espace architectural à l’expression musicale et aux arts plastiques.
Les parcours de Marc Alie, de Marijosé Alie et de Frédérique Alie dessinent ainsi des trajectoires distinctes, mais traversées par une même diversité d’expressions créatrices. Architecture, littérature, peinture, musique et audiovisuel s’y croisent, rappelant combien la vie culturelle martiniquaise s’est nourrie de personnalités capables de dépasser les frontières entre disciplines.





