– Entretien réalisé par Rodolf Étienne

De l’engagement territorial en Martinique à l’écriture, Sandra Blacodon explore dans son premier ouvrage, Je suis née pour réussir – Un voyage vers la lumière, les chemins de la reconstruction personnelle.
Confrontée à la maladie, aux discriminations et aux bouleversements de l’existence, l’ancienne responsable territoriale défend une conception de la réussite fondée sur la liberté, la dignité et la transmission.
Entretien avec une femme qui entend désormais donner une nouvelle forme à ses engagements. Pendant vingt-deux ans, Sandra Blacodon a consacré une grande partie de son activité professionnelle au développement territorial, à la prévention de la délinquance et à l’accompagnement des personnes en Martinique, particulièrement dans la commune de Ducos. Une expérience qui a nourri sa connaissance des réalités sociales et sa conviction que les trajectoires individuelles ne sont jamais définitivement écrites.
Aujourd’hui installée à Paris, elle publie aux Éditions de l’Onde son premier ouvrage, Je suis née pour réussir – Un voyage vers la lumière. Un livre né d’une période de souffrance, mais construit autour d’une interrogation plus universelle : comment retrouver sa capacité d’agir lorsque les épreuves semblent avoir réduit le champ des possibles ?
L’autrice aborde le handicap invisible, la maladie, les blessures personnelles et professionnelles, mais aussi la puissance de la connaissance, de la créativité et de l’accompagnement humain.
À l’approche de son retour en Martinique, elle revient sur la genèse de son livre et les convictions qui traversent son parcours.
Rodolf Etienne : Quel événement vous a conduite à entreprendre l’écriture de ce premier livre ?
Sandra Blacodon : L’écriture est venue à un moment où j’avais besoin de me protéger. Un an après mon arrivée dans l’Hexagone, j’ai subi ce que je considère comme du harcèlement moral institutionnel et de la discrimination. Je suis restée chez moi durant trois mois. Dans cette solitude, écrire m’apportait du soulagement. Je pouvais déposer sur le papier ce que je traversais. Après quelques séances avec un psychiatre, j’ai commencé par écrire MYA. Ce texte figure dans le livre et les lecteurs peuvent également le télécharger sous forme musicale. MYA est le diminutif de myasthénie, une maladie rare avec laquelle je vis depuis trente ans. Ce nom porte donc une part très intime de mon histoire. Le livre a pris forme en quelques semaines, mais j’ai attendu environ six mois avant de décider de le publier. Je ressentais la nécessité de transmettre de l’espoir et de montrer qu’il est possible de réussir avec des limitations que le monde considère comme des handicaps. Cette écriture a aussi donné naissance à un projet musical composé aujourd’hui de cinq textes. Ils parlent de harcèlement, de résilience, de reconstruction et de ce chemin qui permet de retrouver sa lumière intérieure. Je recherche actuellement des voix féminines et un producteur pour accompagner ce projet.
Vous avez consacré vingt-deux années au développement des territoires du sud de la Martinique. Que vous a appris cette expérience ?
Ces années de terrain m’ont appris une chose essentielle : le passé d’une personne et ses limitations ne définissent ni son avenir ni sa réussite. En 2007, lorsque j’ai été nommée référente sécurité à Ducos, je suis allée à la rencontre des jeunes que l’on retrouvait sous les abris, dans les cages d’escalier ou dans la rue. J’ai compris qu’en les considérant humainement et en établissant une relation de confiance, nous pouvions leur permettre d’envisager autre chose pour eux-mêmes. Nous avons notamment développé des opérations Ville Vie Vacances destinées à des jeunes considérés comme primo-délinquants. Une fresque de street art a été réalisée au Morne Abricot, puis un séjour itinérant organisé à la Dominique.
Avec l’association KORZEMO, nous avons également créé une comédie musicale autour des « maux des jeunes par les mots ». Ces expériences m’ont permis de découvrir des talents et des responsabilités que nous ne soupçonnions pas. Je pense notamment à un jeune de quatorze ans qui était déjà aidant. Derrière l’image que la société renvoyait de lui existait une réalité humaine beaucoup plus complexe. J’en ai retenu qu’il fallait écouter les personnes dans leur singularité, plutôt que les enfermer dans leur passé. Je crois profondément au génie martiniquais. Je l’ai vu s’exprimer dans la créativité de ces jeunes et dans leur capacité à se révéler lorsqu’on leur donne une place et qu’on leur fait confiance.
Votre ouvrage porte un titre affirmatif : Je suis née pour réussir. Aujourd’hui, que signifie pour vous réussir ?
Mon regard sur la réussite a profondément changé. À vingt ans, réussir signifiait surtout avoir un bon travail et gagner ma vie. À trente ans, je voulais avant tout vivre un peu plus longtemps. Lorsqu’on vous découvre une maladie rare à vingt-cinq ans et que vous devez recevoir des soins tous les trois mois, vos priorités changent. La pandémie de Covid m’a également confrontée à la fragilité de la vie. Lorsque votre existence ne tient plus qu’à une bouteille d’oxygène, vous comprenez que certaines choses doivent changer.
Aujourd’hui, la réussite ne se limite ni à la reconnaissance sociale ni à l’abondance matérielle. C’est apprendre à se connaître, à s’aimer, à se relever après chaque chute et à oser être pleinement soi-même. C’est également accepter de décevoir certaines attentes pour ne pas se décevoir soi-même. Je voudrais transmettre cette vision à la jeunesse martiniquaise, particulièrement à ceux qui cherchent leurs modèles dans l’argent ou les signes extérieurs de richesse. La connaissance représente à mes yeux une richesse fondamentale. Apprendre, réfléchir, développer ses compétences et sa capacité de choisir, c’est acquérir quelque chose que personne ne peut nous voler. La réussite n’est pas un sommet réservé à quelques-uns, mais un chemin que chacun peut tracer à son rythme.
Vous vivez depuis trente ans avec une maladie rare et un handicap invisible. Pourquoi avoir choisi d’en parler publiquement ?
Dans mon ouvrage, j’aborde ces réalités à travers ce que j’appelle mes « brèches ». J’aime cette image parce qu’une brèche peut être réparée. Je les imagine restaurées avec des feuilles d’or, comme dans le kintsugi japonais. Les traces restent visibles, mais elles appartiennent désormais à notre histoire. Le handicap invisible nous oblige trop souvent à nous justifier. Sur une place de stationnement, dans un supermarché ou dans les transports, parce que rien ne se voit, il faudrait sans cesse apporter la preuve de nos difficultés. Je souhaite que les personnes concernées soient respectées dans leurs besoins sans devoir raconter leur histoire médicale à chaque inconnu.
L’acceptation a été une étape déterminante dans mon parcours. Elle m’a permis de remplacer la question « Pourquoi moi ? » par une interrogation beaucoup plus constructive : « Comment je fais avec cela ? » Cela signifie rechercher des adaptations, des soutiens, de nouvelles manières de vivre et d’avancer. Il faut aussi savoir demander de l’aide. Dire « Je ne sais pas. Aide-moi » n’est pas une faiblesse. Cela peut permettre de retrouver un chemin que l’on ne parvenait plus à identifier seul.
Depuis votre installation à Paris, votre regard sur la Martinique a-t-il changé ?
L’éloignement m’a permis de prendre du recul, mais il a surtout renforcé mon désir d’agir pour la Martinique et les territoires ultramarins. Je m’intéresse particulièrement à l’insertion des personnes sortant de prison, à l’accompagnement des personnes âgées, des jeunes en recherche d’emploi, des jeunes mères et des personnes en situation de handicap. Avec quelques amis, nous avons créé l’association OXY’JEN 97 pour développer des actions autour de l’inclusion, de l’insertion, de la parentalité et de l’autonomie. Nous avons également conçu OXY’JEN IMPULSION, une méthode de diagnostic territorial dont la présentation à des partenaires a commencé à Saint-Martin et doit prochainement se poursuivre en Guyane.
Avec OXY’JEN RENAISSANCE, nous souhaitons accompagner les personnes sortant de prison. Nous envisageons de présenter ce programme aux acteurs du ministère de la Justice en Martinique et dans d’autres territoires ultramarins. Je continue également d’accompagner des personnes dans leurs démarches de validation des acquis de l’expérience et dans leur transformation professionnelle ou personnelle. La distance m’a appris à prendre davantage le temps d’observer, d’écouter et de reconnaître les compétences déjà présentes sur les territoires. Mon attachement à la Martinique demeure profond. J’ai simplement trouvé une autre manière de l’exprimer.
Votre livre mêle récit autobiographique, poésie et exercices pratiques. Comment avez-vous construit cette écriture ?
J’ai voulu associer le récit personnel, des passages poétiques et une adresse directe au lecteur. Le passage du « je » au « tu » crée une proximité. Je raconte mon expérience, puis je m’adresse à celui ou celle qui me lit. Les chapitres accompagnent progressivement le passage des blessures à la compréhension de soi, puis aux choix que l’on peut poser pour avancer. Le dernier chapitre laisse davantage la parole au lecteur, à travers des exercices d’écriture et de réflexion. Les images des brèches, de l’ombre et de la lumière permettent d’exprimer des choses que le seul récit des événements ne suffit pas toujours à traduire. Je souhaitais aussi préserver ma voix. J’ai envoyé mon manuscrit à dix-huit maisons d’édition et reçu quatorze réponses positives. J’ai choisi les Éditions de l’Onde parce que leur approche humaine et éditoriale correspondait à ce que je recherchais. Il était important pour moi d’être accompagnée tout en restant fidèle à ma sensibilité.
Vous préparez des rencontres en Martinique entre décembre 2026 et janvier 2027. Qu’attendez-vous de ces échanges ?
Je souhaite d’abord remercier mes trente premiers lecteurs martiniquais. La distribution de mon ouvrage a rencontré des difficultés dans le réseau Hachette Antilles. J’ai donc fait venir à mes frais trente exemplaires dès septembre, afin que le livre soit disponible en Martinique au moment de sa sortie parisienne, le 1er octobre. Ces lecteurs m’ont accordé leur confiance. Je voudrais prendre le temps de les écouter, de connaître leurs réactions, mais aussi leurs critiques. Je souhaite ensuite organiser plusieurs rencontres et séances de dédicaces.
J’aimerais particulièrement échanger avec les jeunes des écoles de la deuxième chance autour du thème « Mon parcours n’est pas écrit d’avance », ainsi qu’avec ceux accompagnés par les missions locales. Je veux leur montrer que les difficultés rencontrées à un moment de l’existence ne doivent pas devenir une condamnation pour l’avenir. Je prépare également un jeu de cinquante-deux cartes et des magnets pour prolonger l’expérience du livre au quotidien. Le prototype existe déjà, et je recherche un designer et un éditeur pour accompagner ce développement. Mon histoire est profondément liée à la Martinique. À mes yeux, ce livre appartient d’abord aux Martiniquais. Depuis qu’il est entre les mains des lecteurs, chacun peut y rencontrer une part de sa propre histoire.
Après tant d’années consacrées à accompagner les autres, l’écriture représente-t-elle une manière de reprendre possession de votre propre existence ?
J’ai longtemps transmis par la parole, la formation, l’accompagnement et mes engagements professionnels et associatifs. J’ai consacré beaucoup d’énergie aux autres. Reprendre possession de mon récit a commencé lorsque je me suis accordé le droit d’écouter aussi mes propres besoins, mes aspirations et ce que je ne voulais plus accepter. Cela m’a demandé de regarder mon parcours avec sincérité, de reconnaître ce qui m’avait blessée, mais également ce que j’avais accompli. J’ai compris que je pouvais choisir la suite sans attendre l’approbation des autres. L’écriture est devenue une autre manière de transmettre, mais aussi de laisser une trace. Si mon histoire peut aider une seule personne à regarder autrement la sienne, alors cette écriture prend tout son sens. Aujourd’hui, je m’autorise à créer, à apprendre et à être accompagnée à mon tour. Après des années à soutenir les projets des autres, je donne aussi une place aux miens. Je reste profondément attachée à la transmission, tout en veillant à ne plus m’oublier dans ce que je donne.
Un retour en Martinique placé sous le signe de la rencontre
À travers cet entretien, Sandra Blacodon dessine une conception de l’écriture qui dépasse le seul témoignage personnel. Son livre se veut un instrument de réflexion, mais également un support de dialogue avec des publics confrontés aux obstacles de l’insertion, de la maladie ou de la reconstruction personnelle. Son expérience territoriale éclaire aussi une dimension moins attendue de son parcours littéraire : celle d’une femme qui fait le lien entre transformation individuelle et action collective. Derrière l’invitation à réussir se dessine ainsi une conviction : les possibilités d’une existence ne se résument ni à ses blessures ni aux représentations sociales qui l’accompagnent.
Sandra Blacodon rencontrera notamment ses lecteurs à la Bibliothèque Schœlcher, le mercredi 23 décembre 2026, de 18 h 30 à 20 h, selon les informations communiquées à Madinin’Art. D’autres rencontres en Martinique sont en préparation.
Repères bibliographiques et liens utiles
Sandra Blacodon, Je suis née pour réussir – Un voyage vers la lumière, Éditions de l’Onde, 2026. Parution annoncée le 1er octobre 2026.
Présentation et commande de l’ouvrage :
https://editions-onde.com/boutique/je-suis-nee-pour-reussir-sandra-blacodon/
Site officiel de l’autrice :
https://sandrablacodon.com/.





