Rosanie Soleil et les femmes de l’insurrection du Sud

  • par Rodolf Etienne

Le 7 octobre 2026, à 19h30, la salle Frantz Fanon à Tropiques Atrium, à Fort-de-France, remet sur la scène martiniquaise Rosanie Soleil, texte d’Ina Césaire mise en scène par Arielle Bloesch, consacré à l’une des femmes de l’Insurrection du Sud de 1870.

Mais ici, plutôt que de reconstituer la révolte, la dramaturge choisit la maison, les femmes, leurs silences, leurs paroles et leurs gestes. Une autre façon d’écrire l’Histoire.

Il y a l’histoire que l’on raconte depuis la place publique, celle des affrontements, des chefs, des proclamations, des condamnations. Et puis il y a celle qui entre dans les maisons, circule entre les femmes, se murmure, se dissimule et parfois se transmet sans jamais prendre la forme officielle d’une archive. C’est cet espace qu’Ina Césaire choisit pour installer Rosanie Soleil et nous raconter une des pages les plus brillantes de notre histoire.

Rita Ravier, Laura Grandfils, Suzy Singa et Caroline Savard en interprètent les quatre personnages féminins. La création est portée par la Compagnie Les Berlick, coproduite par Tropiques Atrium et soutenue par ETC Caraïbe.

Derrière le personnage, une femme de 1870

Rosanie Soleil n’est pas une invention d’Ina Césaire. Née en 1844 à Sainte-Luce, elle grandit au Morne Vent, à Rivière-Pilote, dans une famille de cultivateurs et d’ouvriers agricoles travaillant autour de l’habitation La Mauny. Elle exerce elle-même le métier de couturière. Lors de l’Insurrection du Sud de septembre 1870, son nom apparaît parmi ceux des femmes poursuivies après l’écrasement du mouvement. Elle est accusée d’avoir aidé les auteurs de l’assassinat de Codé et condamnée à cinq années de prison. Une mémoire militante consacrée aux femmes de l’Insurrection précise que Rosanie Soleil aurait été mise en cause notamment pour avoir déclaré vouloir « saler » le cadavre de Codé « comme un cochon » et souligne que cette accusation aurait reposé sur le témoignage d’une seule personne. Elle fait partie des femmes désormais identifiées aux côtés de Lumina Sophie, Madeleine Clem, Maria Bouchon, Astérie Boissonnet ou Adèle Négrant. Aligner ces noms change le récit traditionnel. L’Insurrection du Sud ne fut pas seulement une affaire d’hommes révoltés. Les femmes y apparaissent comme participantes, relais, combattantes, pourvoyeuses, passeuses d’informations ou actrices directes des événements. L’Union des femmes de la Martinique parle à ce propos de matrimoine, précisément parce que leur place a longtemps été moins visible dans la mémoire collective.

L’Insurrection derrière les murs

En septembre 1870, soit vingt-deux ans après l’abolition de l’esclavage, le Sud de la Martinique connaît l’un des mouvements insurrectionnels majeurs de son histoire. L’affaire Lubin, la permanence des hiérarchies raciales et sociales héritées de la société esclavagiste et le contexte de chute du Second Empire précipitent un soulèvement dont la ville de Rivière-Pilote devient l’épicentre. L’insurrection gagne rapidement Rivière-Salée, Sainte-Luce, Le Marin, Sainte-Anne, Le Vauclin et Saint-Esprit avant une répression particulièrement rude. On aurait pu attendre d’Ina Césaire, en ethnologue, une grande fresque historique. Elle choisit presque exactement le contraire. La dramaturge prévient qu’il ne s’agit pas d’une pièce historique au sens traditionnel du terme, que la révolte est là, la répression aussi, mais principalement hors scène. À l’intérieur de la maison demeurent Man Soleil, ses filles Rosanie et Eïnasor, sortes de jumelles inversées, et Fumée, leur voisine. Un mystérieux homme est également présent sans véritablement apparaître : le tambour et le ti-bwa signalent son existence. 

L’Histoire officielle regarde généralement là où l’événement devient spectaculaire : l’incendie, la bataille, l’arrestation, le procès. Ina Césaire regarde ce que produit l’événement lorsqu’il pénètre l’espace domestique. Que savent les femmes ? Que taisent-elles ? Qui protègent-elles ? Que comprennent-elles les unes des autres ? Et que devient la parole lorsque parler peut mettre quelqu’un en danger ?

Sortir du champ de bataille et entrer dans une pièce où quatre femmes parlent à voix basse

Dire sans dire – la parole aux femmes

Le théâtre d’Ina Césaire rejoint ici son travail d’ethnologue. Directrice de recherche au CNRS, spécialiste du conte caribéen et du patrimoine oral antillais, Ina Césaire a consacré une grande partie de son travail aux mécanismes du récit, aux contes, aux rituels et aux formes de transmission dans la société antillaise. Rosanie Soleil, Mémoires d’Isles, L’Enfant des passages ou encore ses travaux sur les contes font dialoguer recherche ethnographique et création dramatique. Dans Rosanie Soleil, la parole – ou le langage – entraîne derrière elle les proverbes, les métaphores, les sous-entendus, les détours, l’humour, le silence. Les personnages parlent, mais ils se surveillent aussi en train de parler. La pièce devient ainsi profondément martiniquaise, pas seulement parce qu’elle juxtaposerait quelques signes culturels reconnaissables, mais parce qu’elle fait de la façon même de dire — et surtout de ne pas tout dire — une matière dramaturgique singulière.

Faire entrer l’intime dans l’archive – Rosanie plutôt que Lumina

Le choix dramaturgique d’Ina Césaire ici est également politique, au sens le plus large du terme. Dans la simple mesure qu’il interroge ce que nous considérons comme digne d’entrer dans l’Histoire. Une condamnation judiciaire laisse une archive. Un incendie laisse un rapport. Un procès laisse des dossiers. Mais qui archive une mère qui protège sa fille ? Une femme qui ressent vivement en elle-même ce que sa voisine refuse d’avouer ? Une inquiétude au fond d’une cuisine ? Une phrase dite à moitié parce que quelqu’un d’autre pourrait l’entendre ?

Le théâtre peut précisément recueillir ce que les archives administratives ne savent pas conserver. Une étude universitaire consacrée au théâtre féminin caribéen remarque ainsi que Rosanie Soleil déplace l’Insurrection vers l’espace de la maison et place au centre des voix qui demeurent habituellement en marge du grand récit historique. Ina Césaire ne prétend pas compléter mécaniquement les archives, elle invente plutôt une forme permettant de penser ce que l’archive ne dit pas.

Le choix du personnage est remarquable dans cette dynamique. La mémoire contemporaine de 1870 s’est structurée principalement autour de Lumina Sophie, devenue à juste titre une figure centrale de l’Insurrection. Rosanie Soleil, de fait, demeure beaucoup moins connue. Ina Césaire ne choisit pas nécessairement la femme devenue la plus héroïque dans la mémoire collective, mais une figure historique dont, au final, nous savons peu de choses.

Et c’est ce manque, cet espace floue, cet interstice historique, cette « non-histoire » qui devient l’espace de création. Et Rosanie Soleil cesse d’être simplement le nom porté par une condamnée dans une liste judiciaire, autour d’elle apparaissent une mère, une sœur, une voisine, un intérieur, des relations, des hésitations, des complicités. L’Histoire lui avait laissé quelques lignes, le théâtre lui offre un monde. A noter que l’ouvrage Rosanie Soleil et autres textes dramatiques a été publié chez Karthala en 2011, réunissant plusieurs textes d’Ina Césaire. Une édition à découvrir.

Et si l’Histoire se trouvait aussi dans la cuisine ?

Voilà peut-être la sempiternelle question que nous laisse Rosanie Soleil et son autrice. Longtemps l’Histoire nous a été transmise à travers ceux qui commandent, proclament, combattent et signent.

Ina Césaire nous invite à imaginer un espace de création et de monstration qui décrit celles qui cachent, celles qui nourrissent, celles qui transmettent, qui avertissent, qui racontent, se taisent, accueillent ou protègent.

Un imaginaire occupé en définitive – et aussi – par la femme martiniquaise. Cela dans le but légitime de faire renaître une parole tue, trop longtemps tue elle aussi. L’Insurrection du Sud s’est déroulée dans les champs, sur les routes et autour des habitations. Ina Césaire veut nous rappeler qu’elle s’est également déroulée dans les consciences et dans les maisons.

Parfois, pour véritablement comprendre une révolution, il faut savoir sortir du champ de bataille et entrer dans une pièce où quatre femmes parlent à voix basse. C’est ce que nous dit substantiellement Ina Césaire à travers cette parole en théâtre.

Arielle Bloesch, faire du théâtre un lieu de transmission et de mémoire

Arielle Bloesch est une autrice, metteuse en scène et pédagogue née à Lausanne, en Suisse. Formée à Paris notamment à l’École Jacques Lecoq, elle mène d’abord un parcours de comédienne avant de s’orienter vers la mise en scène, l’écriture et la transmission. Installée en Martinique depuis 2000, elle y développe une part importante de son travail autour des écritures théâtrales contemporaines de la Caraïbe. Tropiques Atrium

Elle est notamment l’autrice de Port d’âmes, primé par ETC_Caraïbe en 2004 puis publié chez Lansman, ainsi que de Un père et manque. En 2009, elle fonde en Martinique la Compagnie Les Berlick, qu’elle dirige artistiquement, et travaille régulièrement avec ETC Caraïbe comme metteuse en scène, dramaturge et pédagogue. Elle intervient aussi dans la formation des jeunes comédiens à Tropiques Atrium.

À voir

Rosanie Soleil, d’Ina Césaire. Mise en scène : Arielle Bloesch. Avec : Rita Ravier, Laura Grandfils, Suzy Singa, Caroline Savard. Collaboration artistique : Anne-Alex Psyché. Lumières : Fred Libar
Costumes : Kelly Guillaume. Production : Compagnie Les Berlick. Coproduction : Tropiques Atrium – Scène nationale. Soutien : ETC Caraïbe.

Mercredi 7 octobre 2026 à 19 h 30 — Tropiques Atrium, salle Frantz Fanon, Fort-de-France. Tarifs : de 10 à 25 euros.