Agriculture (2/2) : Que produisons-nous vraiment de ce que nous mangeons ?

— Par Rodolf Étienne

Après la terre, les agriculteurs, vient l’assiette et le consommateur.

C’est là que la question de la souveraineté alimentaire devient concrète.

La Martinique parle beaucoup d’autonomie, mais elle continue d’importer des volumes considérables de denrées qui pourraient, au moins pour partie, être produites localement.

L’enjeu, à ce stade, n’est pas de savoir si l’île peut devenir totalement autonome — elle ne le sera probablement jamais — mais de savoir sur quels produits elle peut réduire sensiblement sa dépendance dans les dix prochaines années.

Les chiffres donnent immédiatement la mesure du problème. En 2024, la Martinique a importé 17 341 tonnes de légumes et tubercules frais, soit 3 % de plus qu’en 2023. Parmi ces importations figuraient 4 369 tonnes de pommes de terre, 4 224 tonnes d’oignons, 2 185 tonnes de carottes et 1 562 tonnes de tomates. Les importations de fruits frais, secs et séchés atteignaient quant à elles 11 732 tonnes.

Ces volumes ne signifient pas que tous ces produits peuvent être remplacés intégralement par une production locale. Certaines cultures sont mal adaptées au climat, d’autres répondent à des habitudes de consommation ou à des calendriers saisonniers précis. Mais les chiffres montrent malgré tout une dépendance structurelle. L’exemple de la tomate est éclairant : les importations ont augmenté de 51 % entre 2013 et 2024. Pour les agrumes, elles progressaient de 60 % sur la même période. Face à cela, la production locale de fruits, légumes et tubercules atteignait 7 011 tonnes en 2024, en hausse de 7,2 % sur un an.

Le mouvement est encourageant, mais l’écart avec les volumes importés reste considérable. Il serait toutefois trompeur de comparer mécaniquement ces deux chiffres, car les catégories statistiques ne se superposent pas parfaitement et la production locale commercialisée n’est pas mesurée exactement selon les mêmes conventions que les importations.

Mais, la dépendance apparaît encore plus nette du côté de la viande. En 2024, la production locale de volaille était de 1 925 tonnes, celle de porc de 902 tonnes et celle de bovins de 652 tonnes. Dans le même temps, les importations atteignaient 10 165 tonnes de volaille, 4 230 tonnes de porc et 4 258 tonnes de viande bovine. Les importations totales de viande ont progressé de 1,8 % en un an. Autrement dit, le marché martiniquais reste massivement alimenté de l’extérieur dans plusieurs catégories alimentaires de base. Il faut toutefois éviter le raccourci souvent répété selon lequel « 80 % de ce que nous mangeons serait importé ». Cette formule peut être utile pour frapper les esprits, mais elle gomme rapidement les différences considérables entre filières. La dépendance alimentaire doit être regardée produit par produit, car les marges de progression ne sont bien évidemment pas les mêmes pour la volaille, les tubercules, les légumes frais, les produits laitiers ou les fruits.

C’est précisément ce que tente désormais de structurer le Plan de souveraineté alimentaire de la Martinique. En février 2026, le COSDA élargi a retenu 13 actions prioritaires parmi les 63 identifiées dans la première feuille de route élaborée en 2022-2023. Le nouveau plan doit fixer des objectifs réalistes de production à l’horizon 2036, en tenant compte de la démographie, des habitudes alimentaires, des besoins des transformateurs, du changement climatique et de la capacité productive du territoire.

Le 4 juin 2026, la première Conférence de souveraineté alimentaire de Martinique a réuni producteurs, transformateurs, distributeurs, chercheurs, collectivités, acteurs du financement, associations et représentants de la pêche. Ce rassemblement est important parce qu’il change l’échelle du problème : il ne suffit pas que les agriculteurs produisent davantage. Encore faut-il que les transformateurs puissent acheter, que la distribution référence les produits, que la restauration collective les absorbe, que les consommateurs puissent les payer et que les financements suivent.

La question des semences, de la transformation et de la restauration collective devient alors capitale. Produire davantage de légumes n’a de sens que si les producteurs disposent de semences adaptées, d’eau, de débouchés stables et de capacités de stockage. Produire davantage de viande suppose des filières d’alimentation animale, des abattoirs adaptés et une logistique efficace. Et développer les circuits courts suppose que les cantines, établissements publics, commerces et restaurants puissent intégrer davantage de produits locaux dans leurs achats.

C’est peut-être le moment de cesser d’admirer la vision romantique de l’autonomie alimentaire et de constater que la souveraineté ne consiste pas seulement à planter davantage, elle suppose de reconstruire une chaîne complète, depuis la semence jusqu’à l’assiette : production, transformation, stockage, distribution, restauration collective et consommation.

À l’horizon 2036, la Martinique ne supprimera pas ses importations alimentaires. Ce n’est ni réaliste ni même nécessaire. Elle peut, pour autant, choisir quelques priorités stratégique, comme, par exemple, augmenter la production de certains légumes, renforcer les tubercules et racines locales, redresser la production animale, développer la transformation et mieux orienter la commande publique vers les producteurs locaux.

Quelques chiffres à retenir

Produit Production locale 2024 Importations 2024
Fruits, légumes et tubercules 7 011 t catégories non directement comparables
Légumes et tubercules frais 17 341 t
Fruits frais, secs et séchés 11 732 t
Volaille 1 925 t 10 165 t
Porc 902 t 4 230 t
Bovins 652 t 4 258 t

Ce tableau sert à donner des ordres de grandeur plutôt qu’un taux d’autonomie mécanique.

Sources et références

  • Insee / DAAF, bilan agricole de la Martinique 2024.
  • DAAF Martinique, Mémento agricole 2025 — données 2024 sur le marché alimentaire et les importations.
  • DAAF Martinique, Plan de souveraineté alimentaire, avril 2026.
  • DAAF Martinique, première Conférence de souveraineté alimentaire, juin 2026.

Liens utiles

DAAF Martinique — Plan de souveraineté alimentaire

DAAF Martinique — Conférence sur la souveraineté alimentaire, juin 2026

Insee — Bilan agricole 2024 de la Martinique

DAAF Martinique — Mémento agricole 2025, données 2024

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